Définitivement

280321

Les autres n'existent pas

 

M : Vous voulez vraiment entendre parler de moi ?

A1 : Oui, enfin pour mon article.

M : Pour votre article ?

A1 : Oui, ou mon émission, bref ce sera pour faire savoir. Vous inquiétez pas, je serai neutre.

M : Je comprends pas ce mot. Tout ce que je veux comprendre, pour m'y préparer, c'est comment vous me parlerez. Qu'est-ce que je pourrai entrevoir de vous à travers comment vous me considérerez.

A1 : Ah mais rien, vous ne saurez rien de moi. Je veux juste vous faire savoir vous, vous faire savoir à ceux qui m'entendent.

M : Mais à qui ? À la cantonade ? Ça existe pas. Je connais que des gens, des autres.

A1 : Je vous redis : ne vous inquiétez pas, je ne serai ni spécialement bienveillant, ni spécialement malveillant.

M : Ah donc vous n'existerez pas, en gros ?

A1 : Je ferai mon boulot : j'exposerai les choses, je chercherai à savoir. Je me ferai la voix de ceux qui veulent savoir ce que vous avez à dire.

M : Mais c'est qui ? Et comment être sûre que quand vous direz quelque chose, ce sera bien vous qui le direz ?

A1 : Aucun moyen de le savoir, je ne dévoilerai pas mes penchants : je me ferai parfois l'avocat du diable, parfois l'avocat de l'ange ; parfois l'avocat du sachant, parfois l'avocat du benêt. On ne saura jamais ce que je pense de quoi que ce soit, je me tiendrai entre les flots pour faire advenir la nuance à apporter à votre parole. 

M : À apporter ? Mais pourquoi faudrait-il lui apporter quelque chose ?

A1 : Parce que c'est ça le principe de l'esprit critique. Je suis journaliste.

M : Je vous laisse, je veux être sûre de pouvoir parler à quelqu'un.

 

M : Et vous, vous voulez vraiment entendre parler de moi ? 

A2 : Oui, enfin pour mon article.

M : Ah, vous aussi c'est pour un article ? Ça vous avance à quoi ?

A2 : Un article mais fouillé, qui prend le temps. Et vous, ça vous avance à quoi de me parler ?

M : Oh, vous me posez une question sur moi, c'est déjà un point touchant. Vous vous intéressez à moi ?

A2 : Oui, vous êtes représentative.

M : Comprends pas ce mot. Ce que je veux comprendre, pour m'y préparer, c'est comment vous me parlerez. Ce que je pourrai entrevoir de vous à travers comment vous me considérerez.

A2 : J'ai beaucoup réfléchi à ce sujet mais ça me regarde. Je ne vous dirai pas pourquoi je vous interroge.

M : Comment ça ? Vos raisons sont-elles à ce point inavouables ?

A2 : Au contraire, mais je ne voudrais pas qu'elles vous influencent. Qu'elles influencent vos dires, je veux dire.

M : En quoi c'est un problème que quelque chose influence mes dires, puisque vous voulez que je vous parle ?

A2 : Parce que ce n'est pas n'importe quels dires que je recherche. Mais je ne vous dirai pas lesquels.

M : Je vous dérange tant que ça dans ce que je suis ?

A2 : Au contraire, mais je veux être sûr que ce soit bien vous.

M : Si je vous dis que c'est bien moi, toujours moi, vous faites quoi ?

A2 : Je note, mais je reviendrai quand même à mon fil. Il faut un fil pour espérer être sans filtre, si je peux me permettre cette image.

M : Mais c'est vraiment moi qui vous intéresse ? Comment je saurai qui vous êtes, ce que vous pensez de moi ?

A2 : Vous ne le saurez jamais, du moins dans un premier temps. Je vous enverrai les résultats de l'enquête.

M : Pas de possibilité de compte-rendu de vos réactions avant cela ?

A2 : Pas. C'est le principe de la distance scientifique. Je suis sociologue.

M : Je vous laisse, je veux être sûre de pouvoir avoir quelqu'un en face de moi.

 

M : Et vous, c’est vraiment moi que vous voulez entendre ou juste ma parole ?

A3 : Houla, vaste question qui forme tout le nœud du problème. Il n’y a pas de doute qu’à travers vous, ça parlera, oui.

M : Comment ça ? Le fond qui vous intéresse, c’est les dires ? C’est eux qui sont la vérité de ma personne ? Je croyais que c’était l’inverse (que c’était ma personne qui était la vérité de mes dires).

A3 : Vous vous situez dans de fausses alternatives, comme tout le monde. Ce n’est ni vous, ni pas vous, ni spécialement vos dires à vous. Ce sont des dires à travers vous. Et ça oui, ça m’intéresse.

M : Mais quel rapport ai-je avec eux ?

A3 : Oh, plein ! Plein de rapports. Vous avez tout construit à partir d’eux. Vous vous en êtes fait une étoffe, mais elle est à déchirer pour en connaître la structure.

M : Je ne sais pas si je vous le permettrai, c’est tout de même un peu intime… Mais enfin, si c’est pour qu’on se connaisse, moi ça me va.

A3 : Hé hé, oui, vous croirez me connaître, c’est bien ça le truc. Continuez à le croire, ça vous poussera en retour à vous connaître mieux.

M : Hein ? Ah mais ce sera comme un jeu, une mise en scène ? Le but ce sera seulement moi avec moi ?

A3 : Appelez ça « mise en scène » si vous voulez, en tout cas oui, c’est bien vous qui devez advenir. Je ne le ferai pas à votre place.

M : Vous ne devez pas advenir, vous ? Vous ne serez pas là avec moi ?

A3 : Je m’effacerai d’autant que je peux. Je saurai ponctuer quand il le faut, mais sans prendre toute la place, je le redis : c’est votre place à vous, asseyez-vous.

M : Oh mais vous n’êtes même pas en face ? Donc c’est bien ce que je disais, c’est comme si vous n’étiez pas là ?

A3 : Le support est là. Je suis un support, pas plus, pas moins. Je suis psychanalyste.

M : Vous m’excuserez mais je croyais parler à un être humain, au revoir.

 

M : Ils me font chier tous ces gars dont le principal but semble être de ne pas exister vraiment… Toi au moins tu existes, Gino ?

G : Mais oui Maria, tu sais bien que j’existe. Depuis tout ce temps, hein…

M : Oui mais n’empêche qu’en parlant de temps, eh bien ces derniers temps, tu… tu as tendance à…

G : On en a déjà parlé, Maria, tu le sais bien ça aussi : j’ai quelqu’un. J’ai quelqu’un, quoi.

M : « Quelqu’un »… Tu me réponds toujours ça mais je ne suis pas plus avancée. « Quelqu’un », je vois ce que c’est (en gros), mais « avoir »… Comment peut-on « avoir » « quelqu’un » ?

G : Ben c’est que ça prend du temps, tu sais ! On en revient toujours là… Il faut prendre le temps de partager des choses avec celle que l’on a choisi. Elle le mérite. Et on le mérite nous aussi.

M : Et moi tu m’as pas choisi ? C’est parce qu’on se connaît depuis « trop de temps », c’est ça ? C’est ça que tu répondrais ?

G : Toi c’est pas pareil.

M : Hop, je connais cette formule et d’ailleurs elle ne me pose pas problème : personne n’est pareil à qui que ce soit. Mais pourquoi ça voudrait dire que tu peux pas me considérer comme quelqu’un d’aussi dense que l’autre ? Pourquoi le périmètre s’est-il forcément restreint depuis qu’il y a l’autre ?

G : Avec l’autre, c’est la vie à deux, quoi. Tu sais ce que c’est…

M : Non, justement, pas trop. Ou disons simplement le versant arithmétique ; attends, tu vas voir, je nous compte : moi ça fait 1, toi ça fait 2. Nous aussi on est deux, aussi. C’est pas la vie, nous ? On compte pas dans la vie ?

G : Écoute, je serai toujours là pour parler avec toi, c’est juste que…

M : T’es sûr que ce sera « toi » qui seras là ? Le « toi », il est pas seulement là-bas, avec elle, l’autre ?

G : …Ah ben j’ai la tête ailleurs depuis que je l’ai rencontrée, oui. Mais je ne t’oublie pas.

M : Mais comment savoir si c’est vraiment toi, si en même temps tu es ailleurs ?

G : Écoute, on reprendra une autre fois, là justement je dois rentrer. C’est l’heure.

M : L’heure que vous soyez ensemble ?

G : Oui, si tu veux. C’est le principe du truc, tu l’auras compris. Je suis amoureux.

M : Tu as changé. J’ai l’impression que tu existes moins. Un peu comme les autres dont je te parlais.

G : Bon… À bientôt ?

M : Je sais pas. On sait jamais avec eux. Avec les autres, je veux dire (vu que maintenant tu en fais partie). C’est jamais sûr. Même pas le fait qu’ils existent, comme je t’ai dit. Je crois d’ailleurs que c’est ça, que c’est pas le cas. Les autres n’existent pas.

 

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231020

Ils n'ont pas envie d'être qualifiés de "Blancs", par contre ils ne semblent pas gênés d'être désignés comme "mecs".
Perso : l'inverse.
Disons : j'entends bien le besoin de nommer les "Blancs" (même si je ne pense pas en être), ça me paraît clair comme de l'eau de roche (sans mauvais jeu de mot), par contre est-on bien sûr de ce qu'est un "homme" avec un petit h ?
Tout le monde a l'air de trouver ça évident, en tout cas beaucoup plus que "Blanc", alors que je trouve que ça l'est beaucoup moins.
Résumons : les seuls moments où j'accepte de me regarder en tant qu'homme, c'est quand je suis tout entier dirigé vers les filles (ce qu'on appelle l'hétérosexualité). Hormis ces moments – qui ne sont pas toute une vie, je ne sais pas ce que c'est, ou plutôt ce que je peux savoir n'a rien à voir avec ce que je pourrais être ou pas, ça fait partie d'un catalogue d'attitudes qui ne me concerne pas, disons encore moins que celles des Blancs (car à la rigueur, j'écoute beaucoup de musique de Blancs, mais je ne vois pas ce que je pourrais consommer comme "culture de mecs").
Néanmoins, c'est parce que je pense tout ça, c'est parce que je peux écrire ce genre de paragraphe que j'admets objectivement qu'il existent – puisque je n'en suis pas : les "mecs". Mais ça demande davantage de travail que pour les Blancs. Les Blancs, je les avais repérés depuis le début ; les "mecs", c'était juste ceux qui n'avaient pas d'intérêt (puisque dans le cadre de l'hétérosexualité, seules les filles en avaient). Il se pourrait bien alors que ce soit ça qu'apporte un certain féminisme : sortir les "mecs" de la neutralité ; qu'on en soit un ou pas, ça permet de les nommer et de se rendre compte qu'ils existent. 
Je m'aperçois que je ne savais déjà que trop qu'ils existaient, malheureusement ; que c'est en partie à cause d'eux que j'avais choisi l'hétérosexualité (c'est le principe même) : pour leur échapper en choisissant les autres, celles qu'on appelle les "filles". J'avais tout à fait saisi qu'ils étaient pas beaux (c'est le principe même), qu'il valait mieux s'enticher des autres qui sont quand même mieux en tout point (c'est le principe même de l'hétérosexualité).
Mécanisme en effet étrange : notre propre "sexe" est la chose que l'on voit le moins au monde, du moins lorsqu'on est hétéro, puisque l'on a choisi d'être aspiré par l'autre. 
Mais là encore, la même seconde où l'on aura appris qu'on est (semble t-il) un "mec", la seconde d'après on l'est encore moins puisqu'en s'objectivant on s'en est déjà distancé.
En gros, jamais vraiment été, et encore moins depuis que je sais que je peux passer pour l'être – puisque je refuse vraiment de passer pour tel (je refuse qu'on réduise mon hétérosexualité – qui ne regarde que moi – à la même "masculinité" que les plus démonstratifs des "mecs" ; seuls eux sont les vrais).

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221020

Ils m'énervent, qui sont-ils ? Ils m'énervent car ils ont une façon trop détendue d'être énervant. Être énervant doit être un sacerdoce, doit servir à prouver qu'on en bave tellement que c'est notre seule voie possible. Eux sont trop à l'aise pour vraiment l'être, énervants (ils jouent les agités comme ils pourraient jouer autre chose), ce qui les rend vraiment énervants. Je me sens loin d'eux. Ils semblent avoir de grands appartements. Ils sont vraiment des Blancs.

Pour ma part, tout ce que je sais c'est que je n'ai pas à proprement parler de famille blanche (celle que j'aurais pu avoir, je ne la vois jamais), que mon grand-père tunisien mort trop tôt me manque plus que jamais, que je ressens plus que tout la cruauté sociale et existentielle que ça doit être d'être un "jeune de couleur de banlieue" (comme on dit à la télé). La politique, c'est ça en premier : c'est les flics dans la rue qui embêtent les "jeunes de couleur de banlieue" ; le reste, ça peut être intéressant aussi mais ça vient en second. 

Un jour, dans la cour on m'appelle Mustapha, si ça c'est pas la preuve que je ne suis pas Blanc ! Quand je dis mon vrai prénom, on me répond "ah bon mais moi je croyais vraiment que t'étais rebeu" ; de son côté, j'apprends plus tard qu'il est kabyle, et moi qui croyais qu'il était Blanc ! C'est compliqué tout ça, et à quoi ça sert me direz-vous, n'empêche que ça m'est arrivé encore un peu après cette confusion. C'est sûrement stupide, mais avoir été racisé non-Blanc ne serait-ce que deux ou trois fois, ça te donne encore plus le droit de ne pas te sentir concerné lorsqu'on parle des Blancs.

(Pas d'autre anecdote explicite, néanmoins des doutes subsistent quant à quelques altercations incompréhensibles : "était-elle obligée d'être si désagréable ?" – agence Pôle Emploi. En moins désagréable par contre, une amie que j'estime : "ah mais oui mais tu n'es pas Blanc, c'est clair ! Regarde !" – elle compare nos peaux ; oui, je suis gris.)

Je sais juste que les flics de Vichy voulaient tuer mes arrière-grand-parents, c'est tout. Ça aura au moins permis à ma grand-mère de découvrir les joies de la campagne des Blancs (les meilleurs du monde, ceux qui lui ont sauvé la vie).

La découverte de la campagne des Blancs, à mon âge, c'est malaisant : c'est le rappel que je n'ai pas vraiment eu de famille. C'est une nouvelle famille (belle-famille mais pas au sens amoureux) que l'on se doit de connaître comme notre papa l'a choisie. C'est la preuve définitive, définitivement la preuve que je ne suis pas Blanc puisqu'ils ne sont pas comme moi et qu'ils sont Blancs ; ils savent ce que c'est de parler du vin, ils ont des mots et des histoires de Français ancrés quelque part, voilà tout. Comment ne pas trouver qu'ils sont Blancs et que moi pas ? 

C'est à ce moment que le Blanc devient vraiment de classe moyenne. Le Blanc, plus que jamais (ça l'était déjà, voir premier paragraphe), c'est la classe moyenne, l'aisance d'être là. Je perçois néanmoins une faille : il n'y a pas que de l'aisance dans son attitude, il y a aussi de la crispation culturelle. Il ne faut pas faire de faux pas, de faute de goût. La culture c'est la culture, on sait jamais ce sur quoi on peut tomber, il ne faut pas trop s'aventurer chez les populos comme chez les intellos. Je comprends alors pourquoi pour moi la culture c'est si simple, si simplement spontané : c'est parce que je me sens autant chez moi dans l'esprit prolo (comme le street-punk qui émeut mes oreilles) que dans les rêveries expérimentales de ceux qui ont le temps de chercher midi à quatorze heures (je voudrais faire ça plus tard, qu'importe quelle forme ça prendra). Au milieu, il y a les crispés de la fausse aisance, ceux qui se sentent tellement normaux qu'ils auraient peur d'être autre chose que ce qu'ils sont : les vrais Blancs, la classe moyenne. Je n'en suis pas, ouf.

Alors certes, il y a la responsabilité objective : j'en ai bel et bien, des ancêtres Blancs qui ont profité des colonialismes successifs. C'est ce que m'indique la science matérialiste. Mais si l'on doit parler "choix d'être", la meilleure chose à faire lorsqu'on n'est pas vraiment Blanc, c'est de ne pas vouloir l'être. C'est aussi ça l'antiracisme : refuser de se reconnaître dans les oppresseurs lorsqu'on n'a aucune raison de croire qu'on leur ressemble. J'ai d'ailleurs toujours pensé qu'ils étaient énervants.

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290820

La vérité

Où se situe sa vérité, et plus globalement la vérité du truc (de la mort) ? 
Deux exemples : il partait dans un grand rire quand il disait "peut-être que je ne serai plus là d'ici là" et le dernier jour où j'ai pu l'entendre parler il a ri de l'ironie de la situation suivante : recevoir enfin l'annonce de la venue à domicile de tel intervenant paramédical qu'il attendait depuis des mois alors qu'il n'était désormais plus près d'y revenir et qu'il était même en train de partir pour de bon (partir de tout) ; énorme rire, ce coup-ci. Pas perçu de façon cynique, toujours frais et sincère, s'apercevant spontanément de l'absurdité spontanée, immédiatement perçue comme simplement ironique de la situation. Était-ce la vérité ?
Car quelques jours plus tôt : se prend à un moment la tête entre les mains quand il réalise que c'est fini. Réalisation qu'il verbalisait pourtant depuis longtemps (mais alors comme en expiant ?) et paraissant comme beaucoup plus théâtralisée que son rire car se montrant en cette occurrence-ci devant une professionnelle, tandis que le rire était réservé à la famille.
Je crois que ce n'est pas manquer de respect envers sa mort que de penser que la vérité, sa vérité s'est située dans son rire. C'était vraiment lui. Non pas rire de désespoir (car quel désespoir quand toutes les données de base sont déviantes ?), ni rire sarcastique et cruel d'automépris mais même rire que d'habitude comme après ses calembours : drôle de situation quand on la regarde, c'est tout.
"On", était-ce vraiment lui au plus profond, est-ce que l'on... Fausse question. Pourquoi serait-on "je" avant d'être "on" ? On est toujours "on", c'est même ça qui nous sauve de "je" : un beau jour, on a eu envie de créer ça, de créer "on".
On a appelé ça la vérité. 

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240820

Le monde légitimé envers ma fille, 2040 (3)

 

Dialogue entre Nicolin et Mélentille, réciproquement curieux l'un de l'autre.

M. : Ça fait comment, se déprendre ? Ça fait délier, comme il a dit mon papa ?
N. : Euh, j'c... j'connais pas moi tous ces mots, tout c'que j'peux dire c'est... c'est qu'j'ai compris pourquoi ça collait pas, et qu'maintenant ça colle un peu mieux, c'tout. Mais sans rancune envers les autres, hein.
M. : C'était quoi par exemple, de pas coller ?
N. : Ben tu vois... j'me... enfin j'me... disons qu'j'répondais aux gens qui m'demandaient d'décrire l'truc qu'j'avais du "stress", c'comme ça qu'les magazines de ma grand-mère ils disaient, alors que j'me sentais tout le contraire d'un stressé. Du coup ça dissociait un max dans ma tête : stressé ou pas stressé ? J'l'étais à la fois toujours et jamais. Maintenant qu'on a trouvé quel aliment pris à telles heures faisait rendre mon "corps" comme du "stress" et d'la "tristesse", comme ils disaient, ben faut tout que j're-dissocie mais différemment.
M. : Mais du coup ça fait pas perdre de vue ce qui peut venir de ta tête, le fait de ne se pencher que sur l'extérieur genre la bouffe ? 
N. : Hé ma p'tite, moi, "l'extérieur" et "ma tête" j'sais pas c'que c'est ! Donner l'pouvoir à la psychologie c'est le pire cadeau qu'on n'a jamais fait aux bourreaux de nos corps (j'te parle de l'humanité, là). On s'arrêtait pas d'dire qu'il fallait faire le lien mais on le faisait jamais. Les liens qui s'faisaient c'était pas des liens, au contraire, c'était juste d'dire "l'un fait sur l'autre", "l'autre relève de l'un", mais c'est pas ça un lien, putain !
(un temps)
M. : Oh c'est bon, t'énerve pas... t'as pas vu l'âge de mes oreilles ?
N. : Pardon... Mais enfin maintenant qu'j'ai compris l'truc, j'comprends pas comment on peut pas l'comprendre (j'crois que c'est c'qu'ils appellent "la rançon du succès", dans ces putains de... enfin j'veux dire, dans ces magazines). Le lien, ça dynamite carrément les entités d'la causalité – c'est comme ça qu'j'les ai appelées, t'as vu moi aussi j'peux parler quand j'veux !
M. : Mmh...
N. : Attends mais tu t'rends compte ? On définissait des termes séparés ! DES TERMES SÉPARÉS ! T'imagines l'âge de pierre ? Tu l'imagines ?
M. : Ben je suis quasiment née dedans, mais si j'en crois papa c'est en train d'changer...
N. : ...Et si t'en crois moi ! Car tu peux m'croire, ouais ça c'est l'invention qui va changer !
M. : Changer quoi ? Tout ?
N. : Tout dépend c'qu'on met dans ce tout. On est arrivés à un point où c'est déjà en partie trop tard, regarde-moi (par exemple, hein ; j'suis là alors j'vais m'prendre comme exemple, hein, rien d'plus) : j'me dis que c'est par ma douleur infinie que j'suis l'plus chanceux, car c'est ça qui m'a poussé à venir ici et à comprendre le truc des liens qu'on faisait pas ; j'pourrai peut-être pas changer ma douleur, mais je pourrai savoir d'où elle vient et d'où elle ne vient pas. Des fois on en parlera (il y a des moments pour ça, t'sais, et faudra continuer), et des fois on parlera d'autre chose. Mais en tout cas ce s'ra toujours là en moi. Cette compréhension.
M. : Que quoi ?
N. : Qu'on n'est ni des corps à gaver ni des cerveaux à mener ! Qu'on est à l'entrecroisement de tout c'qu'on peut bien dire de nous. Ou à l'intersection, si tu préfères.
M. : C'est pas un peu la même chose ?
N. : Pour une fois oui, c'est la même chose. Mais ça arrive pas souvent. En tout cas pas aussi souvent qu'on voulait nous l'faire croire.

 

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140820

Le monde légitimé envers ma fille, 2040 (2)

 

Je l'emmène voir comment l'on traite désormais. Ça se passe là où il y a du matériel.

« Tu vois ces graphiques avec des points ?

– Euh... C'est comme d'habitude, non ? Y'a toujours des points, des lignes et des bidules qu'on encercle pour pouvoir dire de quoi ils font partie, mmh ?

– En partie seulement, en partie ! L'essentiel est qu'ils ne s'appliquent pas aux mêmes données, ou plutôt que l'on relie et par là même relit celles-ci d'une toute autre façon. Ça nous fait encore plus apparaître à quel point on était ridicules d'être tout fiers de nos modèles, des relations que l'on établissait alors que l'on n'était même pas sûrs d'avoir identifié les bons termes à mettre en relation ! Quand j'y repense, j'ai envie de partir dans un grand rire, tu veux bien partir dans un grand rire avec moi ? Je t'y emmène...

– (pas l'air partante) Pour l'instant c'est ici que tu m'as emmené et je veux que tu m'y montres la raison pour laquelle ! (surjoue exprès la détermination à me faire cesser ma jovialité dissipée, à la dissiper justement)

– Bon, très bien. Alors je te présente Nicolin. Tu vois, Nicolin vient ici régulièrement, quasiment tous les jours s'il le souhaite, pour apprendre qui il est grâce à nos outils et aux siens (les nôtres n'étant rien sans les siens et vice-versa). 

– Apprendre ? On apprend encore ? Ça dicte encore ce que...? (j'étais sûr qu'elle le relèverait)

– Ou disons qu'on détermine, si tu préfères ! rétorqué-je. 

– Détermine ? C'est encore pire !!! (prend un air affolé)

– Roh, tu vois bien que tous les mots sont minés ! Or, il faut bien que l'on dise des trucs sur des trucs. On dit, c'est tout. On pense quelque chose dessus, alors on dit. Rien de plus, ne va pas t'en faire une idée régressive. Je sais bien que l'assurance, c'est la chose inatteignable pour nous autres (ceux qui avons décidé de survivre jusqu'ici en ne suivant pas ce que l'on entendait le plus souvent). L'image que l'on pouvait en avoir était même faussée jusqu'au trognon, puisque par définition, tous les gens qui disaient étaient ceux qui savaient, bref ceux qui ne se sentaient plus. On n'avait alors qu'à se dire que si on se sentait encore un peu, mieux valait ne rien dire puisque c'était semble t-il ce que faisaient tous ceux qui nous ressemblaient. Alors on laissait la parole aux autres, qui utilisaient des expressions comme "point barre" et "connard". Pour notre part, nous ne les avons jamais dites sauf pour mimer en nous moquant les férus de constatations.

– Mais alors ça dit quoi maintenant ?

– Ça dit... Ça dit ça, par exemple, regarde (je lui montre l'historique de Nicolin tel qu'actuellement consultable à ses côtés) : ça essaie de savoir pourquoi Nicolin a parfois tels états d'âme qui l'ont toujours empêché de dire. Tu vois qu'on est bien obligés de dire, parfois, quand il faut savoir pourquoi ça dit pas ! Comme tu peux le voir, d'après les récits grandeur nature qu'il nous en avait fait – toute reconstitution de période, qu'elle soit moment récent ou de jeunesse, prenant un temps le plus strictement semblable possible à la durée temporelle qu'elle se propose de traiter – , à chaque fois qu'il ne tenait plus spécialement à la vie, cela coïncidait avec l'ingestion de tel type d'aliment. Ce lien, on l'a trouvé ensemble, parce qu'on y a mis les moyens. Il fallait en passer par là pour aboutir. L'aboutissement, c'est que maintenant, il est en train de travailler sur le fait d'éviter de relier ces déprises à une quelconque vision ou jugement des choses ; il délie. Car oui, c'est bien souvent le principal acquis des nouvelles liaisons qui viennent se faire jour ici : elles coupent toutes celles qui encombrent, enferment. 

– Mais ça fait pas trop perdre la rage contre le monde ? (elle vient, durant le cours de ce dialogue, d'entrer ce que l'on appelle l'âge de bon sens, situé entre la crise d'insouciance et la crise de "connaissance")

– Au contraire, bien au contraire ! C'est tout l'inverse ! Venir chercher ici (il n'y a pas d'autre mot pour décrire nos séances) lui permet d'entrer plus que jamais en révolte contre tout ce et tous ceux qui l'ont empêché pendant tant d'années de ne pas trouver. Et crois-moi qu'il en a pas fini ! 

– ...Mais t'sais, j'ai davantage envie d'les appeler que d'les jeter. Mais pour qu'ils viennent ici aussi, du coup. » (intervient enfin Nicolin)

C'est tous ce qu'on espère bien.


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110820

Le monde légitimé envers ma fille, 2040 (1)

 

« Ah mais tout l'inverse ! C'est tout l'inverse !

– Tu m'excuseras mais je me suis endormie d'un long sommeil et je ne me réveille que maintenant, dit-elle doucement (n'y voyez aucune référence, c'est bien ce qui nous est arrivé).

– Moi aussi, Mélentille, moi aussi, mais j'ai eu le temps, pendant que tu te débarbouillais, d'aller comprendre comment tout cela fonctionnait désormais. Et figure-toi, je te le redis, que c'est tout l'inverse !

– Par rapport à quoi ?

– Par rapport à tout, ou à peu près, ou disons concernant comment il faut se pencher sur les gens, ce qui est déjà pas mal. Tu vois, avant, on savait pas vraiment qui c'était les gens, sauf quand il fallait leur dire quoi être (là on savait toujours). Maintenant, c'est le contraire : on a décidé que les jugements, il fallait vite expédier ça, et pas seulement “comparaître immédiatement”, non, carrément n'en pas faire un plat ; rien de mieux qu'oublier quand quelqu'un a mal fait : s'y appesantir reviendrait à dire qu'on est fasciné par son mal, voilà ce qu'on s'est dit. Donc vraiment, les grandes robes qui n'en finissent pas, qui déclamaient à n'en plus finir non plus, leurs barreaux et tout le toutim-tintouin, on a détruit. C'est cassé. 

– Mmmh... (pensive) Mais pourtant on voyait que certains y prenaient plaisir, à mettre des mots sur tout, à... à essayer de cerner les types devant eux. Personne peut plus cerner quoi que ce soit, maintenant ?

– Ah mais bien au contraire ! C'est tout l'contraire ! Maintenant, on cerne tout. Tout sauf ça, tout sauf le mal. On cerne le type pour pouvoir lui apporter ce qui lui conviendrait. Exemple : il se trouve qu'un type, un jour, possède à la fois un corps, un cerveau, une histoire et des intérêts. Eh ben désormais, toute l'armada des grandes robes se réunit en transdisciplinarité pour se pencher sur lui !

– Sur lui ? Tu veux dire sur... sur son cas ? Cela reste un cas, hein ? (aime bien chercher la p'tite bête)

– Cela reste un soin, oui, si tu veux ! On s'est dit que c'était finalement pas dégueulasse, de soigner. “Va te faire soigner”, bah oui, avec plaisir, et toi aussi t'en aurais bien besoin, qu'il faudrait répondre ! Tout le monde, faudrait. Faudrait tout le monde. Et des deux côtés, tu vois. Là, les robes, elles s'efforcent de saisir ce que le type a besoin pour que ça puisse lui convenir, pour... pour que sa vie lui convienne. Non pas qu'elles sauraient à sa place qui il est, mais par contre ce qu'elles savent c'est ce à qui, à quoi il peut prétendre, vu qu'elles seules – vu qu'elles sont plusieurs et pas lui – le regardent de là où elles sont. Lui il cherche leur regard et elles c'est aussi le cas de leur côté, quand c'est leur tour. Bref, on commence à se connaître. On a droit à ça. C'est inscrit dedans.

– Ah parce que vous l'avez laissé ? (le droit)

– Boarf, y'avait encore du papier, fallait bien qu'il serve... C'était histoire de marquer le coup. Mais maintenant, promis, l'essentiel c'est pas lui, c'est nous ! »

 

Posté par Lucas Taieb à 18:41 - Commentaires [0] - Permalien [#]

170620

Je savais qu'il ne leur plairait pas. Non pas tant par le contenu de ce qu'il racontait, mais par sa façon de parler, de se mouvoir dans le discours, d'aimer redire des évidences qu'ils partageaient pourtant bel et bien. Je ne m'attendais pas à ce qu'ils en soient si vite agacés ; cet être n'était tout simplement pas de leur monde, quand bien même ils se seraient entendus sur la question des valeurs à viser.

On peut se moquer des théories formalistes (bien souvent anti-réalistes ou anti-sensualistes), mais ce qu'elles saisissent est néanmoins essentiel, à savoir ce que l'on pourrait surnommer notre susceptibilité ou surréactivité formelle. Il est dit que cette personne sera dégoûtée par telle autre, non pas tant par la nature substantielle de leurs différences mais par ce qui transparaît de leur position, de leurs coordonnées respectives (telle lubie comportementale, tel maintien, tel point d'honneur). Et l'on pourrait presque dire qu'à l'inverse, une répulsion a priori normale envers un importun pourra être soignée lorsqu'il y a correspondance des points de situation (par exemple, un artiste d'un sous-champ aura tendance à préférer spontanément un autre artiste de ce sous-champ situé sur le même plan socio-matériel, indépendamment de ce qu'il raconte de la vie, à un non-artiste qui utilisera d'autres modèles d'analyse du réel ; ceux-ci violenteront l'artiste, même lorsqu'ils conduisent, par d'autres chemins, aux mêmes conclusions existentielles).

La conscience collective ou le surmoi planant au-dessus de nous – ce fait de planer étant raillé par les théoriciens opposants – seraient peut-être plus concrètement constitués de fils solidement accrochés à des axes (comme dans un mobile enfantin) ; on peut bouger et on voit que l'autre aussi bouge quand on est un minimum attentif à lui, mais on est surtout attentif à sa latitude-longitude : c'est cela que l'on juge. Ce n'est certes plus seulement géométrique lorsqu'on y met du sens, mais il reste que ce sens est déterminé par la géométrie. C'est même ce bonus géométrique qui constitue le principal surplus ou résidu formant ce que l'on appelle le sens que l'on accole sur le monde.

C'est ce qui fait que c'est si compliqué lorsque l'on repense à des gens. À l'inverse, lorsque je repense à la langue râpeuse de mon chat, à ses dents qui me mordillaient la main, à ce que cela me faisait, je ne saisis que cela. Je ne suis que dans ça et c'est tout ce que c'est.

Posté par Lucas Taieb à 11:34 - Commentaires [1] - Permalien [#]

110620

Est-ce que cela peut être visé comme autre chose que comme quelque chose de formel, d'en dehors de soi ? Je parle des entours qui formeront plus tard la texture de notre passé, l'ambiance sensitive et émotionnelle que l'on tentera de se remémorer. Quand on les vit, même si ça vient brusquement nous atteindre, c'est déjà trop autour pour que l'on y soit entièrement inscrit ; ce qui ne veut pas dire qu'on ne l'aura pas vécu en tant que tel, simplement qu'on s'y voit déjà comme à distance, en reflet. Mais n'est-ce pas plutôt le rôle général (trajets, intentions) qui nous échappe, plutôt que les données concrètement ressenties qui définiraient plus fondamentalement notre choix d'être (encore aujourd'hui) ?

Exemple : j'ai pu parfois, le temps de quelques mois, obtenir un "salaire" reconnu comme tel tout en "partageant" ma vie avec une "partenaire", comme on dit ; c'était à tenter, mais ce que j'aimais le plus dans la situation, c'était qu'elle était situation, tableau : c'est vrai que quand on vit ça, c'est plus facile de se présenter, de se représenter comme légitime. Mais comment je le vivais, ce n'était pas descriptible de façon si circonscrite : il y avait des choses dans l'air qui me faisaient du bien, d'autres qui me faisaient du mal, tout était déjà aussi intense et violent que ça l'est maintenant, simplement cela était comme recouvert en surimpression par les formes que l'on y mettait. Ce n'est pas tant que ces formes ne disaient rien sur ce qui se tramait, c'est qu'elles n'étaient que la coquille enveloppant les divers sentiments ambivalents en jeu (si je tais ces derniers, ne reste que la fameuse et bien nommée coquille vide).

Quand je me rappelle de ce que je respirais dans l'air à cette époque, me viennent avant tout des extases et malaises difficilement verbalisables, puis dans un second temps, en effet, ce dans quoi je les inscrivais : une situation qui avait tout l'air de se présenter comme normale, sociale ; c'est sur ce socle visé imaginairement que venait se reposer le reste de façon non-thétique. La réflexion revenue de tout qu'il faut tenter, c'est celle qui essaie de jauger à quel point ce cadre préformé était si décisif que ça concernant l'illusion de chaque jour à laquelle on se prêtait.

Posté par Lucas Taieb à 17:37 - Commentaires [0] - Permalien [#]

100620

Je ne suis parfois plus tellement sûr que ce soit moi qui ait vécu ci ou ça. Si on me demande de raconter, c'est comme si on demandait à quelqu'un d'autre.
Mais oui, c'est ça que je devrais faire, demander à quelqu'un d'autre ! Non pas à quelqu'un qui l'aurait vécu avec moi (car il aurait alors le culot de faire croire que c'est "moi" qui l'avait vécu), mais à quelqu'un choisi dans la rue pour sa possible proximité avec ce que j'étais alors. Il y a davantage de chances que cela ressemble à moi que si l'on souhaite l'entendre de moi, donc je le laisserai parler.
C'est surtout ça qui me fascine chez les autres (chez ceux que je préfère parmi les autres) : ils sont souvent plus proches que je ne le suis de celui que j'ai été. C'est si touchant de se revoir ainsi.

Posté par Lucas Taieb à 13:04 - Commentaires [0] - Permalien [#]