Définitivement

070119

Vous savez où est passée la brit-pop 90's ? J'ai cherché, j'ai pas trouvé. J'suis allé demandé dans la rue à des gens, je leur ai dit « et la brit-pop 90's, alors ? vous en faites quoi ? », ils m'ont rien répondu, m'ont à peine regardé, ont fait demi-tour en écoutant leur électro-pop 2010's surproduite dans les oreilles.

Je dis pas que j'ai déjà trouvé jadis la brit-pop 90's. Jamais vraiment eu accès. M'apparaissait trop propre. Quelque chose de perdu par rapport à ce à quoi j'étais formé (le post-punk fin 70's-début 80's).

Mais tout de même, ces guitares, cet art mélancolico-mélodique, où sont-ils passés ? Il fallait persévérer, se persuader qu'il y avait quelque chose derrière les quelques façons de faire trop blanches-mornes-classe moyenne.

Il faut pas s'en foutre de la brit-pop 90's. Qui ne s'en fout pas aujourd'hui ?

Et puis vous avez entendu ces albums fin 80's-début 90's qui font la jonction entre la pop dançante d'avant et la pop à guitares d'après ? C'est si aéré, cristallin, si chaud et si frais à la fois ! Quelle jonction ! L'art de la jonction. On parle peu de cette jonction (c'est le grunge qui a gagné).

Autre jonction à laquelle j'étais formé : la power-pop qui eut lieu pendant le post-punk, à la fois énergique et minimalisto-mignonne (entre 70's et 80's, donc).

Je n'ai donc pas cessé de tenter de l'approcher, la brit-pop 90's. D'une manière ou d'une autre. J'en ai trouvé des réminiscences dans un groupe psyché-post-prog 90's-2000's dirigé par un génie (à vous de trouver lequel). C'est ça qui m'a rappelé que je l'avais cherchée durant des années (la brit-pop 90's) et que pour la trouver, pour trouver sa froideur déchirante, son attachement forcené à certaines bases de l'émotion (incroyable, il y a des guitares avec des sonorités touchantes et des voix avec des mélodies chantées et une batterie avec un être humain, impensable en 2019 !), il fallait se pencher ailleurs, vers ce qui en a respiré l'air sans en reproduire l'étouffement. Quelque chose qui entre autres en a, mais qui est heureusement bien plus que ça.

Mais n'empêche que elle est où ? 

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040119

C'est dingue, ça fait dix ans qu'on s'est pas vus et ça reste la personne qui semble avoir le mieux compris cette facette de moi-même ! Quant à cette autre facette, c'est vrai que c'est plutôt cette personne-là qui l'avait apparemment saisie, tout en passant complètement à côté de cette facette-ci ainsi que d'une autre encore qui, elle, a pleinement été explorée par cette autre personne dont je n'avais pas encore parlé.

Je fais pas exprès, tout est bien moi, c'est compact, uni, pas dissocié. Je trouve que ça va bien ensemble (même si tout ne serait pas à prendre pour quelqu'un qui voudrait par exemple être le Christ). Pourquoi vous voulez pas tout savoir ? Pourquoi chacun se cantonne à un coin ? C'est quoi qui vous cache quoi ? Je montre tout, pourtant ! 

Seul un compartiment (ou à la rigueur plusieurs tiroirs mais qui relèvent du même rangement) semble intéresser chacun autant qu'il est quelqu'un. C'est peut-être ça le problème, c'est que vous êtes quelqu'un tout comme moi, que je ne peux donc m'empêcher de voir comme un certain quelqu'un qui est “un” en croyant que “un” signifie univocité, tout comme vous ne retenez que ce que vous voulez bien voir, tout comme je ne retiens moi aussi que ce que vous semblez retenir de moi !

AH JE VOUS Y PRENDS !

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020119

Ça a sûrement déjà été écrit dans tous les journaux intimes du monde, mais je le tente quand même : « et si la meilleure preuve d'amour c'était de se dire “de toutes façons j'aurais été un vermisseau à traîner pour elle, pour elles, donc si je l'aime, si je les aime, je dois définitivement la, les préserver de moi” ? ». Ainsi, je rayonne. 

Du coup c'est malin, ça se complexifie encore (concernant la pop) : à cause que je l'ai revue l'autre jour, cet album me fera à tout jamais penser à elle, alors que c'est l'artiste que j'avais édifié pour elle (l'autre, celle d'après) ! Du coup je me suis mis à pleurer mais je ne savais plus si c'était à cause d'elle ou à cause d'elle, c'est vraiment malin, vraiment pas malin. C'était à cause de tout ça à la fois, à cause de la distance de l'amour en général. À cause que mes bras ne peuvent s'ouvrir que de loin (on dirait, c'est pas que je le veuille mais ça fait toujours ça), que c'est « ok, alors tout compte fait ce sera encore pas moi cette fois-ci, ce sera un autre, comme toujours, mais vous faites bien car je n'aurais pas fait l'affaire, je ne surjoue pas je le sais très bien, t'inquiète, vous inquiète, enfin vous inquiétez pas, je rayonne d'amour à distance, tel est mon rôle il faut croire ».

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091218

Faut faire gaffe à la pop, mais quand même pas trop (pas plus que de raison, pas que ça te masque tout).

2009 : Je fais écouter ce morceau parfaitement pop à cette amie et elle semble ne rien comprendre. Comment lui expliquer ? Je vois bien que ça veut dire que ça colle pas (en effet, ça rompra). Comme hier avec ce mec : « ça ronronne, non ? », qu'il me dit. Alors que je commençais enfin à entrer dedans, justement parce que ça commençait enfin à creuser la pure suspension mélodique ! Chez un non-comprenant de la pop, tu as toujours l'impression qu'il ne comprend pas ce qu'il se passe, que rien ne se passe pour lui. C'est justement parce qu'enfin rien ne se passe qu'on entre enfin dans ce qui nous intéresse (nous) : ça a trouvé à quoi s'accrocher, qu'il y avait une tournure qui révélait quelque chose de la vie que toutes les variations chaloupées ne faisaient que masquer. (Pour un béotien du jazz, tous les morceaux semblent se ressembler ; pour un béotien de la pop, cela semble être pareil ; il faudrait pouvoir expliquer qu'on s'entend sur ça, se rejoindre dans l'incompréhension couplée.)

2017 : Tiens, je suis en train de découvrir cet artiste pop contemporain qui aurait pu m'effrayer il y a quelques années mais qui me touche aujourd'hui. Il faut me laisser le temps de m'y plonger, mais je sens le potentiel de partage amoureux : ma dulcinée aimerait et moi aussi, on se rejoindra dessus. Ce sera notre nouvelle B.O., nous repartirons de bon pied. Laissez-moi quelques semaines et je soigne l'ambiance et l'état d'esprit. Ça se mariera (je vous vois venir, je n'ai pas dit « on se mariera » même si j'ai prononcé l'expression par inadvertance et que ça l'a fait rigoler, qu'elle semblait flattée). Je vais mettre les p'tits plats, etc. Je vous dis que ça !... Sauf qu'en fait elle me quitte. J'avais pas vu venir. J'avais pourtant préparé tous les CD, c'était tellement nous, tellement phénix vibrant renaissant. Mais on me la fait pas à moi : il y a une réalité parallèle où l'on est repartis grâce à lui, grâce à la pop, où c'est notre nouveau fond. On a même fait l'amour dessus une fois (j'y arrive parfois maintenant). Si si, ça a existé dans une autre voie possible de l'existence. Là j'ai juste chopé la mauvaise, mais vous verrez qu'en me réveillant de ma prochaine anesthésie, je reprendrai les bonnes chaussures (il faut bien, je suis en train de faire la collection des disques).

Donc ouais, des fois ça masque et des fois ça révèle, mais même quand ça masque ça révèle déjà le fait que ça masque alors que ça devrait révéler. Il faut tendre à ce que ça révèle. C'est étudié pour.

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111018

J'ai fait le compte, ou plutôt l'inventaire : toutes les personnes que j'ai récemment eu l'occasion d'apprécier en pleine connaissance de cause (les fréquenter pleinement dans la ville où je réside) ont un trouble dont je suis également atteint. Lui, c'est fatigue permanente. Elle, c'est intestin délicat. Lui, c'est oreilles échauffées. Elle, c'est tremblements de fringale. Lui, c'est tensions et vulnérabilité. Elle, c'est sommeil précoce.

C'est comme cela que nous nous reconnaissons. C'est pour cela que l'on s'entend.

Si j'ai tout ça à la fois, ce n'est pas forcément avec les mêmes atours (je disais l'autre jour à "fatigue permanente" : « c'est marrant parce qu'on dirait que toi c'est par le cerveau que tu sens que tu n'peux plus lire, que c'est trop pour toi, alors que moi c'est purement corporel, oculaire : mes yeux ne tiennent plus la route, et bien plus que mes yeux, toute ma poitrine également, enfin je sais pas comment dire », « ah non moi je sens que je pourrais continuer si ma tête y était, mais je comprends plus rien, tout s'affale, tombe », « moi de mon côté je me suis jamais reconnu dans “tomber de sommeil”, c'est pas que je tombe, c'est que je suis crucifié en l'air par la faiblesse, loin de tout »). Mais il est clair que j'additionne les corvées. Ce serait certes immodeste de dire que je les contiens (mes camarades), car ils ont autant à m'apprendre que j'ai à leur apprendre (sur la douleur), mais disons que c'est la cumulativité qui fait que je bénéficie d'une telle sympathique bande d'éclopés.

Je disais plus bas (ici) : les éclopés sommes les plus clairvoyants. Nous devrions gouverner la terre si nous n'étions pas justement les moins capables (par la force des choses) de nous acquitter de cette tâche (par définition). C'est le lien définitif à faire entre hypersensibilité physiologique et nécessité politique ; ce n'est que pour cela que mon obédience est la critique de gauche de la modernité (“décroissance”, “autonomie post-situationniste”, “pensée décoloniale”). Le matérialisme progressiste blanc, c'est pour les gens en forme, pas gênés plus que ça par les lumières, bruits, cris, vitesses, acidités. C'est un autre matérialisme que les éclopés proposons, "matérialisme" car ce n'est que notre corps qui parle : impossible de continuer à ne pas souffrir dans cette mélasse, la tangente tout d'suite ! Ça remue vraiment en notre intérieur tellement qu'on n'en peut plus, regardez ; ce sont nos maux qui ne nous ferons jamais avoir la force de devenir des tribuns maniant l'effet de science, Inch'Allah. 

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011018

« C'est du lard ou du cochon ? ». C'est à peu près ce que m'évoque toute écriture qui se pense comme telle. Il faut croire que c'est ce qui fait sa force (j'ai même tellement tendance à le croire que j'en rajoute parfois dans la confusion, n'est-ce pas). Mais on a malgré tout envie de secouer l'auteur par les jambes pour lui faire dire ce qu'il ressent vraiment, hormis des mots. 

En musique, cela gêne moins qu'il y ait le lard et le cochon, cela s'assemble compactement, on ne les distingue tellement plus que la vie nous apparaît. (Par exemple : je chante et par ailleurs j'aime les filles et la douceur, donc ça me paraît être la moindre des choses de faire advenir mon intérieur "féminin" doux quand je chante, ça vient sans calcul ; simultanément, l'énergie vocale est une réponse à ma tension saccadée, donc apparaît également nettement une certaine théâtralité brusquement non-douce, aidée par la dimension de violente incarnation inhérente à la pop ; on comprend tout de suite que ça vient ensemble, pas de « phrase à soupeser pour qu'elle produise son effet », pas de « recherche d'équilibre », nous ne sommes plus dans une « alternance de sensations à ordonner », nous sommes directement à l'écoute de ce qu'il faut faire pour être.)

Pourquoi mes meilleurs textes sont-ils écrits quand je reviens d'un hôpital où l'on s'est occupé de moi ? Peut-être parce qu'enfin je ne suis que ce que je suis : je ne cherche plus à appeler qui que ce soit en particulier puisqu'on vient de me considérer comme quelqu'un de digne d'attention. C'est juste un bonus d'incarnation que j'offre, pour remercier le monde de m'avoir permis d'être pris en compte. Merci de votre attention.

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280918

Vous montrer les mélodies que j'aime, c'est me mettre tout nu. Écouter mes disques en la présence de quelqu'un d'autre m'a toujours semblé être comme m'exhiber sans pudeur. Je pense sincèrement qu'à partir du moment où quelqu'un sait que ce qui me représente le plus c'est (par exemple) l'album Condition Blue de The Jazz Butcher (toutes les chansons, leur succession, leurs contrastes, leur cœur, leurs tournures), pas la peine de faire l'amour avec moi, c'est déjà tout comme. 

(Je m'en rappelle, je n'arrivais pas à me concentrer quand elle voulait qu'on mette de la musique pendant qu'on le faisait ; j'étais tout entier dans la musique. Chez moi c'est soit l'un, soit l'autre.)

Cette nuit, rêve : j'écoute un disque en la présence de quelqu'un qui n'a pas les mêmes goûts que moi et qui avais l'habitude de multiplier les remarques désobligeantes sur mes choix ; maintenant qu'on est tous les deux matures, je me dis que je pourrai lui faire prendre comprendre ce que je trouve aux différentes sortes de mélodies qui se succèdent : « tu vois, ça c'est telle sorte de mélodie, là maintenant c'est telle autre, tu entends, on la reconnaît par telles caractéristiques, et ensuite on passe à une tournure qui est plutôt de cette sorte-ci, déchirant n'est-ce pas, et puis maintenant forcément c'est un peu plus enjoué, c'est ça la vie ». Il faut expliquer la pop. (Dans le rêve, il a l'air à la fois perplexe et respectueux ; je ne sais pas ce qu'il en serait dans la réalité.)

Hier, retour de l'hôpital : une amie m'envoie un live de ce groupe et de cette chanson qui m'évoquent tant. Que rajouter d'autre ? Je revois une période où j'avais déjà raison, où je sentais bien que j'étais malade mais que ce n'était pas pour ça qu'il ne fallait pas prendre tout ce qu'il y avait à prendre comme intensité possible. Une chanson lente comme ce que je suis devenu et qui contient tout ce que j'aurais pu devenir (et que je suis bel et bien devenu dans la mesure où ce devenir possible m'a porté tout du long). Tout se trouve justifié par un diagnostic : c'était donc bien ça, la pop me l'avait bien dit ! Elle m'avait bien fait comprendre qu'elle était ma béquille, on peut donc tout reprendre au début dans notre tête, refaire le tour des circonstances sans qu'il n'y ait plus de passé, présent ou futur, mais une simple justification perpétuelle, plus sensée que la douleur.

(Et se dire que si on a un jour quelque chose d'intensément grave, prouvé comme tel, on sera consolé par le fait que la pop nous l'avait montré d'avance, du coup on s'y prépare sans s'y préparer – à savoir en y pensant / mais sans que cela vienne gâcher la beauté / puisque cela en fait partie / mais qu'elle est bien plus que cela / mais elle est aussi cela / etc. Si cela arrive, ce sera la preuve que la pop est triste. Si cela n'arrive pas, ce sera la preuve que la pop est belle. Dans les deux cas, elle est ce qu'elle est, elle a raison d'être ce qu'elle est, elle est tout ça.)

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220918

« Tout ou rien », chez moi, ça vient de là : « allez, même si tout nous déborde, on va s'efforcer de mener des actions du mieux que l'on peut, mais là oh ! On nous dit qu'on n'a pas fait comme il faut, oh, ok ! Alors ensuite, on va faire sans bruit, de façon réticente, en s'attendant à ce que l'on nous tombe dessus pour le moindre truc, et en fait oh, tiens ! On nous dit rien du tout à ce moment-là, alors que pourtant on croyait qu'ils nous engueulaient pour tout ! Faut-il donc faire tout ou rien ? Si je fais tout, je suis toujours déçu qu'on n'ait pas compris les raisons de tel ou tel embranchement, alors du coup je m'attends à ce que l'on me reproche ce que je n'ai pas fait, du coup tant qu'à faire je ne le fais pas ! En fait, faudrait soit que vous accueilliez tout de moi, soit que vous alliez jusqu'au bout de vos exigences morigénantes, je saurais ainsi mieux me préparer à vous ! »

C'est le problème de l'intention. Qui l'a vraiment traité ? Je ne connais pas bien la philosophie alors s'il vous plaît, indiquez-moi qui a réglé le problème de l'intention (sans en faire une théorie de l'action qui, par définition, fait dégringoler au second plan ce qui nous intéresse ici, l'intention). Je suis rarement d'accord avec les défauts et les qualités que l'on me prête. En gros, ça fait ça : « tu dis que j'ai cette faute-là à mon compte ? Pourtant, si tu savais comme je m'efforce du contraire ! C'est pas comme cette soi-disant beauté que tu me prêtes et qui n'est que calcul en catimini ! Vraiment, tu as tout faux, je suis à la fois bien plus attentionné et bien plus pervers que tu ne le penses ! ». On dirait qu'ils font exprès d'inverser. Mais si l'on perçait l'intention, l'on franchirait les limites de l'opacité et l'on comprendrait alors que dans les élans, ils, nous faisons toujours preuve de grâce, avec ou sans intérêt.  

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070918

Détruire ou subvertir ?

Le sentiment de gêne que j'ai toujours ressenti face à la poésie (se pensant comme destruction du langage) ressemble à ma capacité à ne savoir écouter que de la pop (se pensant comme subversion de l'art mélodique).

Oui, "capacité" car assez de se cacher ! La pop est la plus belle stratégie !

Écrire ici, faire croire que je fais des phrases, simuler le discours pour faire naître autre chose (ce que d'aucuns appelaient l'art du détournement) me paraît bien plus adéquat pour ce qui est de la violence langagière à perpétrer.

La pop intelligente décoiffe davantage qu'une non-pop irréfléchie. Le fait que si peu d'esthètes savent l'apprécier m'étonnera toujours.

Comme le disait ma dulcinée qui n'est plus ma dulcinée, en parlant de l'une de mes icônes, « il a vraiment une bonne tête ». Et s'il s'agissait tout simplement d'aimer les artistes pour ce qu'ils sont ? De bons gars. Je ne vois pas ce qu'il y a à opposer à ça. Est-ce vraiment si fréquent ?

Je ne crois pas que j'arriverai à épuiser l'étude des différents tours que peut prendre une bonne mélodie faite par de bons gars qui ont une bonne tête. C'est toute une vie pour la/les saisir. C'est s'arrêter profondément sur un langage, ne pas le contourner trop vite. 

Contourner, c'est faire de grands gestes ridicules. C'est détruire pour rien. 

Subvertir les formes acquises, c'est vraiment montrer le monde et ainsi le dépasser. 

Plonger dans la quintessence pour aller au-delà. Comme faire des phrases qui semblent avoir un projet (plutôt que faire croire que l'on pourrait d'emblée se situer hors de toute causalité, dans une proclamation abstraite et lyrique, risible).

On voit ainsi ce qu'il y a à respecter ou pas dans le souffle transmis. Il restera le meilleur de l'homme : le bon gars et sa mélodie qui est tout ce qu'il y a à savoir. On sent dans leurs voix qu'ils cherchent juste la justesse de la couleur. Ça te suit partout. On est dans leurs voix, dans leurs lignes. Comme ici où j'espère qu'on sent que mon récital se proposait de respecter ma douceur transmuée en maladresse, et vice-versa.

Les anti-pop ne daignent même pas reconnaître que la pop est une chose. Alors qu'au moins, en en faisant, on met les mains dans le cambouis et on la fait accéder au statut qu'on a toujours voulu qu'elle ait. 

Il s'agissait ici autant de prendre pour argent comptant l'image que les autres me renvoyaient de moi que d'aller tellement au bout de ce tableau que cette image se retournerait comme un gant et qu'au final je maîtriserais cette violence et montrerais qu'il n'y a aucune raison que je sois ceci plutôt que cela.

C'est comme la pop : la pop la plus pop dépasse la simple pop (Cocteau Twins, XTC, Scritti Politti...).

Après avoir écrit ces lignes, sort un essai intitulé Dialectique de la pop (Agnès Gayraud, La Découverte, 2018) dont certaines tournures semblent rejoindre mes considérations (la pop est indémêlable de l'anti-pop, la pop est incarnée par des bonnes têtes) mais dont d'autres se situent à l'opposé de mes conceptions (ce qui est peut-être bien une preuve de cette fameuse dialectique) : ainsi, la forme de la pop serait une union utopique des succès quantitatif (populaire) et qualitatif (artistique), tandis que pour ma part je situe l'utopie dans le fait qu'une pureté mélodique puisse se contenter d'être ainsi pour être imparable, indépendamment de ce qu'en pensent les juges du monde, qu'ils soient magnats, prélats ou plèbe. Pour ça que la sobriété souvent souterraine du songwriting a davantage de chances de s'approcher de ce qu'est une mélodie pop en soi que les stars dont tout le monde, cet essai y compris, nous rebat les oreilles.

Pour ça que je milite pour une ontologie de la pop qui traiterait de la mélodie et non de la mythologie. La mythologie est construite par les dominants, l'agrégation, l'idiosyncrasie nationale qui ne retient que ce qu'elle entend (rien de plus ennuyeux que les références alignées par une essayiste française !). Pénétrer les mélodies pourrait être le titre de ma tentative à moi.

Il y a une façon de se trouver dans le fait d'évoluer pop : les groupes que j'aime cheminent en ne laissant pas tomber leur détermination à plonger dans une pureté sans concessions. Prenons Always The Sun (Stranglers) : est-ce vraiment un hymne ? Essayez de chanter le couplet, pour voir ! C'est ça la pop, toujours plus anti-pop donc toujours plus pop donc toujours plus elle-même (je disais l'autre jour à mon meilleur ami : si je préfère la religion à la psychanalyse, c'est parce qu'elle nous dit « trouve-toi » plutôt que « transforme-toi »).

Après l'hyperacousie, j'ai découvert l'hypoglycémie. Parfois les deux en même temps, parfois indépendamment. L'accomplissement de la pop en moi se produit donc sous un certain jour affolé, innervé. Mon cœur s'accélère souvent : l'autre jour, en vibrant sur le plus beau live qui soit, j'ai cru que j'allais vivre le rêve morbide de la crise cardiaque faite sur le groupe qu'on préfère. Mais l'aurait-on su ? Il faudrait que ça se sache pour que ça ait du goût.

Ça prouverait que quand je dis mélodie je dis aussi rythme, que tout concourt pour que ça s'affole et produise de l'intense. Si j'y survis, je le dirai à tout le monde.

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010918

Phénoménologie du prolo lettré

Il n'est à l'aise ni avec la bourgeoisie culturelle ni avec les non-lecteurs. À ne surtout pas confondre avec « l'habitus clivé » du transfuge de classe, ex-prolo devenu lettré, espèce maintes fois étudiée qui n'est pas celle qui nous intéresse ici : nous parlons bien d'une origine sociale prolo lettré, non pas simplement prolo ni lettré. CSP ouvrier ou employé mais bibliothèque fournie des meilleurs livres qui soient ; conscience artistique et politique, politique parce qu'artistique, artistique parce que politique, donc littéralement « on n'en sort pas » : on se sent mal quand on en sort, quand on est chez les autres (bourgeois culturels ou non-lecteurs).

Le prolo devenu lettré souffre de n'avoir jamais considéré la culture comme une évidence, contrairement au bourgeois culturel qui y est né. Pour le prolo lettré, elle est une évidence, mais en quelque sorte c'est bien pire puisque malgré cela il n'en maîtrise pas toutes les clés. Je dirais qu'il se sent en famille quand il entend les intellectuels parler (ils disent des choses qu'il s'est toujours dit, qu'il a lues ou entraperçues dans la bibliothèque), mais il ne parvient pas à acquérir la même respiration qu'eux, cette aisance, cette confiance, ce rythme serein. Il a l'évidence sans l'aisance. 

Ils semblent l'appeler sans arrêt : « bien sûr que tu fais partie de nous, ne montrons-nous pas le même type de propension, ne ressentons-nous pas le même transport d'accomplissement quand nous touchons aux langages exploratoires et/ou théoriques ? Ta famille aussi se posait pour consommer toutes ces précieuses preuves de la richesse humaine et n'en pensait pas moins ! Ils l'exposaient à leur façon, c'était une façon comme une autre, ils n'avaient pas moins compris que nous puisqu'ils nous fréquentaient ! Alors à ton tour de nous fréquenter, et proprement dit cette fois-ci ! ». Mais quand on s'y essaye il y a toujours un certain décalage, une capacité morphologique qui fait défaut : on souhaiterait pourtant s'y fondre, mais on n'enfile pas complètement la peau. On est pourtant bien formé (on n'a pas à “s'y conformer”, contrairement au prolo non lettré), mais ça bâille entre les jambes, ça tire sur les manches, ça gratte dans l'étiquette. 

On se voit l'être.

Il nous apparaît que le converti (prolo transclasse) investit mieux le vêtement ; il n'a pas le choix, il faut qu'il l'endosse. Le prolo déjà lettré n'a pas à investir quoi que ce soit et c'est bien là tout le problème. C'est parce qu'il lui semble tant l'être, sans médiation, réflexion ni réalisation qu'une fois qu'il a à apparaître à lui-même ou dans le monde comme tel, il ne réalise que trop tardivement et douloureusement qu'il ne peut s'empêcher de se considérer comme tel à tout instant, alors qu'une évidence n'a normalement pas besoin d'être considérée. 

Le bourgeois culturel ne sait souvent pas qui il est, et même quand il le sait cela n'enlève rien au fait qu'il poursuit sa pratique consistant à l'être. Le prolo devenu lettré est devenu ; quand il se regarde, c'est pour constater qu'il l'est, avec fierté et douleur mêlées, tiraillements par définition opaques même quand ils sont conscients. Le prolo lettré s'observe avec évidence, assertion oxymorique : l'enfer !

Il bute sur ce ressassement : je suis là où je devais être, c'est transparent, aucun drame social là-dessous, mais je ne peux m'empêcher de me le répéter comme si quelque chose clochait ; des pieds à la tête, je suis un cultureux ; mais le fait même de devoir me le répéter constitue la preuve que cela ne va pas tout à fait de soi. 

Quel langage nous manque t-il ? Je ne crois pas qu'on puisse le définir comme corporel (ce manque et ce langage). Nos malaises viennent plutôt d'un surplus : un langage mental est là qui ne devrait pas, dont les bourgeois ne s'embarrassent pas ; un langage qui relève du mal de mer. Nous avons navigué dans nos bibliothèques sans vraiment de balises, ça chaloupait sûrement trop pour pouvoir parvenir à une certitude rigoureuse. Ce qui nous sépare des bourgeois, c'est la manière de parcourir, ce qui se ressent dans nos syntaxes : ni discipline-et-effort prolétaire, ni "bonne volonté culturelle" petite-bourgeoise, ni décontraction bohème ; plutôt un mélange oxymorique que l'on pourrait nommer maîtrise mal assurée.

Le bourgeois culturel y est en soi (encore plus que "pour soi"), le prolo devenu lettré tenait tant à y accéder, nous prolos lettrés y sommes de-nous-mêmes-mais-du-coup-ça-devient-trop-pour-ce-que-ça-permet-à-notre-échelle. Ça nous déborde. Qu'en faire ?

Les non-lettrés nous semblent si arrogants à énoncer des choses sans savoir ; les bourgeois nous semblent si malotrus à mettre en scène l'évidence sans délicatesse. Je crois que nous aimerions faire de l'évidence une perpétuelle surprise à s'émerveiller, c'est pour cela que nous nous regardons sans cesse l'exposer dans un mélange de frisson et de maladresse : il faut sans cesse nous rendre compte qu'elle existe et que c'est inestimable. On n'en revient encore pas que nos parents aient pu nous offrir ça (tandis que les bourgeois en reviennent). 

Mais n'empêche qu'on s'excuse d'être là.

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