Définitivement

111018

J'ai fait le compte, ou plutôt l'inventaire : toutes les personnes que j'ai récemment eu l'occasion d'apprécier en pleine connaissance de cause (les fréquenter pleinement dans la ville où je réside) ont un trouble dont je suis également atteint. Lui, c'est fatigue permanente. Elle, c'est intestin délicat. Lui, c'est oreilles échauffées. Elle, c'est tremblements de fringale. Lui, c'est tensions et vulnérabilité. Elle, c'est sommeil précoce.

C'est comme cela que nous nous reconnaissons. C'est pour cela que l'on s'entend.

Si j'ai tout ça à la fois, ce n'est pas forcément avec les mêmes atours (je disais l'autre jour à "fatigue permanente" : « c'est marrant parce qu'on dirait que toi c'est par le cerveau que tu sens que tu n'peux plus lire, que c'est trop pour toi, alors que moi c'est purement corporel, oculaire : mes yeux ne tiennent plus la route, et bien plus que mes yeux, toute ma poitrine également, enfin je sais pas comment dire », « ah non moi je sens que je pourrais continuer si ma tête y était, mais je comprends plus rien, tout s'affale, tombe », « moi de mon côté je me suis jamais reconnu dans “tomber de sommeil”, c'est pas que je tombe, c'est que je suis crucifié en l'air par la faiblesse, loin de tout »). Mais il est clair que j'additionne les corvées. Ce serait certes immodeste de dire que je les contiens (mes camarades), car ils ont autant à m'apprendre que j'ai à leur apprendre (sur la douleur), mais disons que c'est la cumulativité qui fait que je bénéficie d'une telle sympathique bande d'éclopés.

Je disais plus bas (ici) : les éclopés sommes les plus clairvoyants. Nous devrions gouverner la terre si nous n'étions pas justement les moins capables (par la force des choses) de nous acquitter de cette tâche (par définition). C'est le lien définitif à faire entre hypersensibilité physiologique et nécessité politique ; ce n'est que pour cela que mon obédience est la critique de gauche de la modernité (“décroissance”, “autonomie post-situationniste”, “pensée décoloniale”). Le matérialisme progressiste blanc, c'est pour les gens en forme, pas gênés plus que ça par les lumières, bruits, cris, vitesses, acidités. C'est un autre matérialisme que les éclopés proposons, "matérialisme" car ce n'est que notre corps qui parle : impossible de continuer à ne pas souffrir dans cette mélasse, la tangente tout d'suite ! Ça remue vraiment en notre intérieur tellement qu'on n'en peut plus, regardez ; ce sont nos maux qui ne nous ferons jamais avoir la force de devenir des tribuns maniant l'effet de science, Inch'Allah. 

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011018

« C'est du lard ou du cochon ? ». C'est à peu près ce que m'évoque toute écriture qui se pense comme telle. Il faut croire que c'est ce qui fait sa force (j'ai même tellement tendance à le croire que j'en rajoute parfois dans la confusion, n'est-ce pas). Mais on a malgré tout envie de secouer l'auteur par les jambes pour lui faire dire ce qu'il ressent vraiment, hormis des mots. 

En musique, cela gêne moins qu'il y ait le lard et le cochon, cela s'assemble compactement, on ne les distingue tellement plus que la vie nous apparaît. (Par exemple : je chante et par ailleurs j'aime les filles et la douceur, donc ça me paraît être la moindre des choses de faire advenir mon intérieur "féminin" doux quand je chante, ça vient sans calcul ; simultanément, l'énergie vocale est une réponse à ma tension saccadée, donc apparaît également nettement une certaine théâtralité brusquement non-douce, aidée par la dimension de violente incarnation inhérente à la pop ; on comprend tout de suite que ça vient ensemble, pas de « phrase à soupeser pour qu'elle produise son effet », pas de « recherche d'équilibre », nous ne sommes plus dans une « alternance de sensations à ordonner », nous sommes directement à l'écoute de ce qu'il faut faire pour être.)

Pourquoi mes meilleurs textes sont-ils écrits quand je reviens d'un hôpital où l'on s'est occupé de moi ? Peut-être parce qu'enfin je ne suis que ce que je suis : je ne cherche plus à appeler qui que ce soit en particulier puisqu'on vient de me considérer comme quelqu'un de digne d'attention. C'est juste un bonus d'incarnation que j'offre, pour remercier le monde de m'avoir permis d'être pris en compte. Merci de votre attention.

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280918

Vous montrer les mélodies que j'aime, c'est me mettre tout nu. Écouter mes disques en la présence de quelqu'un d'autre m'a toujours semblé être comme m'exhiber sans pudeur. Je pense sincèrement qu'à partir du moment où quelqu'un sait que ce qui me représente le plus c'est (par exemple) l'album Condition Blue de The Jazz Butcher (toutes les chansons, leur succession, leurs contrastes, leur cœur, leurs tournures), pas la peine de faire l'amour avec moi, c'est déjà tout comme. 

(Je m'en rappelle, je n'arrivais pas à me concentrer quand elle voulait qu'on mette de la musique pendant qu'on le faisait ; j'étais tout entier dans la musique. Chez moi c'est soit l'un, soit l'autre.)

Cette nuit, rêve : j'écoute un disque en la présence de quelqu'un qui n'a pas les mêmes goûts que moi et qui avais l'habitude de multiplier les remarques désobligeantes sur mes choix ; maintenant qu'on est tous les deux matures, je me dis que je pourrai lui faire prendre comprendre ce que je trouve aux différentes sortes de mélodies qui se succèdent : « tu vois, ça c'est telle sorte de mélodie, là maintenant c'est telle autre, tu entends, on la reconnaît par telles caractéristiques, et ensuite on passe à une tournure qui est plutôt de cette sorte-ci, déchirant n'est-ce pas, et puis maintenant forcément c'est un peu plus enjoué, c'est ça la vie ». Il faut expliquer la pop. (Dans le rêve, il a l'air à la fois perplexe et respectueux ; je ne sais pas ce qu'il en serait dans la réalité.)

Hier, retour de l'hôpital : une amie m'envoie un live de ce groupe et de cette chanson qui m'évoquent tant. Que rajouter d'autre ? Je revois une période où j'avais déjà raison, où je sentais bien que j'étais malade mais que ce n'était pas pour ça qu'il ne fallait pas prendre tout ce qu'il y avait à prendre comme intensité possible. Une chanson lente comme ce que je suis devenu et qui contient tout ce que j'aurais pu devenir (et que je suis bel et bien devenu dans la mesure où ce devenir possible m'a porté tout du long). Tout se trouve justifié par un diagnostic : c'était donc bien ça, la pop me l'avait bien dit ! Elle m'avait bien fait comprendre qu'elle était ma béquille, on peut donc tout reprendre au début dans notre tête, refaire le tour des circonstances sans qu'il n'y ait plus de passé, présent ou futur, mais une simple justification perpétuelle, plus sensée que la douleur.

(Et se dire que si on a un jour quelque chose d'intensément grave, prouvé comme tel, on sera consolé par le fait que la pop nous l'avait montré d'avance, du coup on s'y prépare sans s'y préparer – à savoir en y pensant / mais sans que cela vienne gâcher la beauté / puisque cela en fait partie / mais qu'elle est bien plus que cela / mais elle est aussi cela / etc. Si cela arrive, ce sera la preuve que la pop est triste. Si cela n'arrive pas, ce sera la preuve que la pop est belle. Dans les deux cas, elle est ce qu'elle est, elle a raison d'être ce qu'elle est, elle est tout ça.)

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220918

« Tout ou rien », chez moi, ça vient de là : « allez, même si tout nous déborde, on va s'efforcer de mener des actions du mieux que l'on peut, mais là oh ! On nous dit qu'on n'a pas fait comme il faut, oh, ok ! Alors ensuite, on va faire sans bruit, de façon réticente, en s'attendant à ce que l'on nous tombe dessus pour le moindre truc, et en fait oh, tiens ! On nous dit rien du tout à ce moment-là, alors que pourtant on croyait qu'ils nous engueulaient pour tout ! Faut-il donc faire tout ou rien ? Si je fais tout, je suis toujours déçu qu'on n'ait pas compris les raisons de tel ou tel embranchement, alors du coup je m'attends à ce que l'on me reproche ce que je n'ai pas fait, du coup tant qu'à faire je ne le fais pas ! En fait, faudrait soit que vous accueilliez tout de moi, soit que vous alliez jusqu'au bout de vos exigences morigénantes, je saurais ainsi mieux me préparer à vous ! »

C'est le problème de l'intention. Qui l'a vraiment traité ? Je ne connais pas bien la philosophie alors s'il vous plaît, indiquez-moi qui a réglé le problème de l'intention (sans en faire une théorie de l'action qui, par définition, fait dégringoler au second plan ce qui nous intéresse ici, l'intention). Je suis rarement d'accord avec les défauts et les qualités que l'on me prête. En gros, ça fait ça : « tu dis que j'ai cette faute-là à mon compte ? Pourtant, si tu savais comme je m'efforce du contraire ! C'est pas comme cette soi-disant beauté que tu me prêtes et qui n'est que calcul en catimini ! Vraiment, tu as tout faux, je suis à la fois bien plus attentionné et bien plus pervers que tu ne le penses ! ». On dirait qu'ils font exprès d'inverser. Mais si l'on perçait l'intention, l'on franchirait les limites de l'opacité et l'on comprendrait alors que dans les élans, ils, nous faisons toujours preuve de grâce, avec ou sans intérêt.  

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070918

Détruire ou subvertir ?

Le sentiment de gêne que j'ai toujours ressenti face à la poésie (se pensant comme destruction du langage) ressemble à ma capacité à ne savoir écouter que de la pop (se pensant comme subversion de l'art mélodique).

Oui, "capacité" car assez de se cacher ! La pop est la plus belle stratégie !

Écrire ici, faire croire que je fais des phrases, simuler le discours pour faire naître autre chose (ce que d'aucuns appelaient l'art du détournement) me paraît bien plus adéquat pour ce qui est de la violence langagière à perpétrer.

La pop intelligente décoiffe davantage qu'une non-pop irréfléchie. Le fait que si peu d'esthètes savent l'apprécier m'étonnera toujours.

Comme le disait ma dulcinée qui n'est plus ma dulcinée, en parlant de l'une de mes icônes, « il a vraiment une bonne tête ». Et s'il s'agissait tout simplement d'aimer les artistes pour ce qu'ils sont ? De bons gars. Je ne vois pas ce qu'il y a à opposer à ça. Est-ce vraiment si fréquent ?

Je ne crois pas que j'arriverai à épuiser l'étude des différents tours que peut prendre une bonne mélodie faite par de bons gars qui ont une bonne tête. C'est toute une vie pour la/les saisir. C'est s'arrêter profondément sur un langage, ne pas le contourner trop vite. 

Contourner, c'est faire de grands gestes ridicules. C'est détruire pour rien. 

Subvertir les formes acquises, c'est vraiment montrer le monde et ainsi le dépasser. 

Plonger dans la quintessence pour aller au-delà. Comme faire des phrases qui semblent avoir un projet (plutôt que faire croire que l'on pourrait d'emblée se situer hors de toute causalité, dans une proclamation abstraite et lyrique, risible).

On voit ainsi ce qu'il y a à respecter ou pas dans le souffle transmis. Il restera le meilleur de l'homme : le bon gars et sa mélodie qui est tout ce qu'il y a à savoir. On sent dans leurs voix qu'ils cherchent juste la justesse de la couleur. Ça te suit partout. On est dans leurs voix, dans leurs lignes. Comme ici où j'espère qu'on sent que mon récital se proposait de respecter ma douceur transmuée en maladresse, et vice-versa.

Les anti-pop ne daignent même pas reconnaître que la pop est une chose. Alors qu'au moins, en en faisant, on met les mains dans le cambouis et on la fait accéder au statut qu'on a toujours voulu qu'elle ait. 

Il s'agissait ici autant de prendre pour argent comptant l'image que les autres me renvoyaient de moi que d'aller tellement au bout de ce tableau que cette image se retournerait comme un gant et qu'au final je maîtriserais cette violence et montrerais qu'il n'y a aucune raison que je sois ceci plutôt que cela.

C'est comme la pop : la pop la plus pop dépasse la simple pop (Cocteau Twins, XTC, Scritti Politti...).

Après avoir écrit ces lignes, sort un essai intitulé Dialectique de la pop (Agnès Gayraud, La Découverte, 2018) dont certaines tournures semblent rejoindre mes considérations (la pop est indémêlable de l'anti-pop, la pop est incarnée par des bonnes têtes) mais dont d'autres se situent à l'opposé de mes conceptions (ce qui est peut-être bien une preuve de cette fameuse dialectique) : ainsi, la forme de la pop serait une union utopique des succès quantitatif (populaire) et qualitatif (artistique), tandis que pour ma part je situe l'utopie dans le fait qu'une pureté mélodique puisse se contenter d'être ainsi pour être imparable, indépendamment de ce qu'en pensent les juges du monde, qu'ils soient magnats, prélats ou plèbe. Pour ça que la sobriété souvent souterraine du songwriting a davantage de chances de s'approcher de ce qu'est une mélodie pop en soi que les stars dont tout le monde, cet essai y compris, nous rebat les oreilles.

Pour ça que je milite pour une ontologie de la pop qui traiterait de la mélodie et non de la mythologie. La mythologie est construite par les dominants, l'agrégation, l'idiosyncrasie nationale qui ne retient que ce qu'elle entend (rien de plus ennuyeux que les références alignées par une essayiste française !). Pénétrer les mélodies pourrait être le titre de ma tentative à moi.

Il y a une façon de se trouver dans le fait d'évoluer pop : les groupes que j'aime cheminent en ne laissant pas tomber leur détermination à plonger dans une pureté sans concessions. Prenons Always The Sun (Stranglers) : est-ce vraiment un hymne ? Essayez de chanter le couplet, pour voir ! C'est ça la pop, toujours plus anti-pop donc toujours plus pop donc toujours plus elle-même (je disais l'autre jour à mon meilleur ami : si je préfère la religion à la psychanalyse, c'est parce qu'elle nous dit « trouve-toi » plutôt que « transforme-toi »).

Après l'hyperacousie, j'ai découvert l'hypoglycémie. Parfois les deux en même temps, parfois indépendamment. L'accomplissement de la pop en moi se produit donc sous un certain jour affolé, innervé. Mon cœur s'accélère souvent : l'autre jour, en vibrant sur le plus beau live qui soit, j'ai cru que j'allais vivre le rêve morbide de la crise cardiaque faite sur le groupe qu'on préfère. Mais l'aurait-on su ? Il faudrait que ça se sache pour que ça ait du goût.

Ça prouverait que quand je dis mélodie je dis aussi rythme, que tout concourt pour que ça s'affole et produise de l'intense. Si j'y survis, je le dirai à tout le monde.

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010918

Phénoménologie du prolo lettré

Il n'est à l'aise ni avec la bourgeoisie culturelle ni avec les non-lecteurs. À ne surtout pas confondre avec « l'habitus clivé » du transfuge de classe, ex-prolo devenu lettré, espèce maintes fois étudiée qui n'est pas celle qui nous intéresse ici : nous parlons bien d'une origine sociale prolo lettré, non pas simplement prolo ni lettré. CSP ouvrier ou employé mais bibliothèque fournie des meilleurs livres qui soient ; conscience artistique et politique, politique parce qu'artistique, artistique parce que politique, donc littéralement « on n'en sort pas » : on se sent mal quand on en sort, quand on est chez les autres (bourgeois culturels ou non-lecteurs).

Le prolo devenu lettré souffre de n'avoir jamais considéré la culture comme une évidence, contrairement au bourgeois culturel qui y est né. Pour le prolo lettré, elle est une évidence, mais en quelque sorte c'est bien pire puisque malgré cela il n'en maîtrise pas toutes les clés. Je dirais qu'il se sent en famille quand il entend les intellectuels parler (ils disent des choses qu'il s'est toujours dit, qu'il a lues ou entraperçues dans la bibliothèque), mais il ne parvient pas à acquérir la même respiration qu'eux, cette aisance, cette confiance, ce rythme serein. Il a l'évidence sans l'aisance. 

Ils semblent l'appeler sans arrêt : « bien sûr que tu fais partie de nous, ne montrons-nous pas le même type de propension, ne ressentons-nous pas le même transport d'accomplissement quand nous touchons aux langages exploratoires et/ou théoriques ? Ta famille aussi se posait pour consommer toutes ces précieuses preuves de la richesse humaine et n'en pensait pas moins ! Ils l'exposaient à leur façon, c'était une façon comme une autre, ils n'avaient pas moins compris que nous puisqu'ils nous fréquentaient ! Alors à ton tour de nous fréquenter, et proprement dit cette fois-ci ! ». Mais quand on s'y essaye il y a toujours un certain décalage, une capacité morphologique qui fait défaut : on souhaiterait pourtant s'y fondre, mais on n'enfile pas complètement la peau. On est pourtant bien formé (on n'a pas à “s'y conformer”, contrairement au prolo non lettré), mais ça bâille entre les jambes, ça tire sur les manches, ça gratte dans l'étiquette. 

On se voit l'être.

Il nous apparaît que le converti (prolo transclasse) investit mieux le vêtement ; il n'a pas le choix, il faut qu'il l'endosse. Le prolo déjà lettré n'a pas à investir quoi que ce soit et c'est bien là tout le problème. C'est parce qu'il lui semble tant l'être, sans médiation, réflexion ni réalisation qu'une fois qu'il a à apparaître à lui-même ou dans le monde comme tel, il ne réalise que trop tardivement et douloureusement qu'il ne peut s'empêcher de se considérer comme tel à tout instant, alors qu'une évidence n'a normalement pas besoin d'être considérée. 

Le bourgeois culturel ne sait souvent pas qui il est, et même quand il le sait cela n'enlève rien au fait qu'il poursuit sa pratique consistant à l'être. Le prolo devenu lettré est devenu ; quand il se regarde, c'est pour constater qu'il l'est, avec fierté et douleur mêlées, tiraillements par définition opaques même quand ils sont conscients. Le prolo lettré s'observe avec évidence, assertion oxymorique : l'enfer !

Il bute sur ce ressassement : je suis là où je devais être, c'est transparent, aucun drame social là-dessous, mais je ne peux m'empêcher de me le répéter comme si quelque chose clochait ; des pieds à la tête, je suis un cultureux ; mais le fait même de devoir me le répéter constitue la preuve que cela ne va pas tout à fait de soi. 

Quel langage nous manque t-il ? Je ne crois pas qu'on puisse le définir comme corporel (ce manque et ce langage). Nos malaises viennent plutôt d'un surplus : un langage mental est là qui ne devrait pas, dont les bourgeois ne s'embarrassent pas ; un langage qui relève du mal de mer. Nous avons navigué dans nos bibliothèques sans vraiment de balises, ça chaloupait sûrement trop pour pouvoir parvenir à une certitude rigoureuse. Ce qui nous sépare des bourgeois, c'est la manière de parcourir, ce qui se ressent dans nos syntaxes : ni discipline-et-effort prolétaire, ni "bonne volonté culturelle" petite-bourgeoise, ni décontraction bohème ; plutôt un mélange oxymorique que l'on pourrait nommer maîtrise mal assurée.

Le bourgeois culturel y est en soi (encore plus que "pour soi"), le prolo devenu lettré tenait tant à y accéder, nous prolos lettrés y sommes de-nous-mêmes-mais-du-coup-ça-devient-trop-pour-ce-que-ça-permet-à-notre-échelle. Ça nous déborde. Qu'en faire ?

Les non-lettrés nous semblent si arrogants à énoncer des choses sans savoir ; les bourgeois nous semblent si malotrus à mettre en scène l'évidence sans délicatesse. Je crois que nous aimerions faire de l'évidence une perpétuelle surprise à s'émerveiller, c'est pour cela que nous nous regardons sans cesse l'exposer dans un mélange de frisson et de maladresse : il faut sans cesse nous rendre compte qu'elle existe et que c'est inestimable. On n'en revient encore pas que nos parents aient pu nous offrir ça (tandis que les bourgeois en reviennent). 

Mais n'empêche qu'on s'excuse d'être là.

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300818

Quand je 

Déjà, quand je démarre un texte par "quand je", il y a toujours un goût poisseux ; pourtant je n'arrive pas à concevoir autre chose que l'autoportrait comme exposition. Je me souviens pourtant de cet ami qui me disait "l'écriture porte à autre chose" (et quand j'ai écrit la phrase précédente je ne me rappelais plus qu'il avait employé "autre chose", je suis allé vérifier : quelle coïncidence !). Mais pour ma part, si je continue c'est juste parce que l'autoportrait n'est pas encore parvenu à son terme. 

Je disais donc : quand je pense aux autres, quand je m'imagine être avec eux, je les trouve beaux et attirants. Mais bien souvent, en vrai, ils m'assignent et je m'assigne. Je prends une toute petite voix et ils me considèrent comme débile.

Double mouvement, cercle vicieux (comme d'hab) : je n'ai connu à peu près que des autres qui n'écoutaient pas, qui étaient « dans leur monde » (comme on dit), ce qui n'a jamais été mon cas, contrairement à ce que raconte le récit officiel : ce qui a fait croire ça, c'est la peur vis-à-vis de tous ceux-là qui n'écoutent pas, la crainte-de-les-voir-encore-plus-se-renfrogner-alors-pour-la-peine-je-me-renfrogne-moi-même-d'avance. 

À chaque seconde je pense à eux.

Depuis quelques temps, curieusement, je rencontre enfin des autres qui ne me considèrent pas comme débile. Je n'en reviens pas : ils n'ont pas rien à faire de ce que j'apporte comme parole ! Une fois que j'ai dit quelque chose, ils se montrent enclins à développer, creuser, renchérir, ils cherchent des précisions quant à ce que j'ai pu esquisser. Sont-ils bien de cette planète ? Ils ne semblent pas m'assigner ; face à eux, je ne m'assigne pas. 

Expérience incroyable l'autre jour : je dis quelque chose, ses yeux me regardent, ses yeux écoutent et répondent à mon propos avec un sourire intéressé ! Jamais arrivé jusqu'à présent !

Et l'autre jour aussi : je dis quelque chose d'un peu incomplet et l'autre demande des précisions en ayant l'air de ne pas me considérer comme débile ! C'est possible, ça ?

Du coup j'ai moins une petite voix.

Mission : il faudra que je m'habitue à ce qu'on n'ait pas forcément rien à faire de moi. Quand je réponds, je le fais sur un ton d'emblée nonchalant puisque « de toutes façons ils n'en ont rien à faire », or avec ces nouveaux autres ça ne marche pas : ça ne les empêche pas de me considérer comme un être humain ! Saisissant ! Par conséquent : développer une assise. C'est en cours.

(Et de nouveau, hier, après avoir écrit ce texte : je la reconnais, l'accoste et on dirait qu'elle est contente que je parle ! Je ne sais pas quoi dire et ce que je dis je le dis comme ça en passant mais elle a l'air, malgré ce pauvre tableau, d'en attendre davantage avec un sourire et des yeux ! Mais alors, puis-je être digne ? C'est comme si elle pensait que je pouvais correspondre à une parole à entendre ! On me l'avait jamais fait comprendre jusqu'à présent ! Et je la connais à peine mais justement c'est encore plus dingue !)

 

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160818

Je peux dire à la fois ceci... :

– Comme certains mystiques se sentent tellement proches de Dieu qu'ils n'ont plus besoin du dogme (ni même parfois de Dieu), je me sens respirer tellement fort ce que l'on pourrait pompeusement appeler « le sentiment d'art dans la vie » que dans ma pratique (de l'art) je ne cherche plus à en faire. Tellement d'art qu'il n'y en a plus. Quand on voudrait trop en faire, on retrouverait le propos, le discours, seul moyen de faire passer ce que... non, bien plus qu'un moyen, une fin en soi : c'est tellement fort ce qu'on veut faire qu'il faut le dire. Non pas qu'on en soit « réduit » à ça, comme un certain surmoi esthète culpabilisateur voudrait nous le faire croire ; au contraire, on est augmenté. On en vient enfin à ce pour quoi on est là, on cesse de faire diversion.

...et cela :

– Au départ, je veux dire. Ça veut parler, proposer, tisser du propos. Mais la façon de dire ces dires est toujours un casse-tête : c'est ainsi que se présentent les énigmes langagières qui prendront un tour artistique. C'est par les impasses du discours, par la mise en œuvre toujours délicate d'une rationalité insaisissable que je vais me mettre à faire le styliste. Je vais profiter de mon incapacité à expliquer et à exprimer (ces deux mots tabous du surmoi esthète culpabilisateur) pour « investir le langage pur », pour faire un « saut dans la confrontation des fragments d'agencements d'intuitions » (auto-citation d'un texte précédent). Ça perd souvent l'idée de départ mais ça y gagne justement bien plus qu'une simple idée : la complexité de ce que je suis.

Où l'on voit que l'inversion de causalité est un salutaire moyen de s'émanciper d'une première inversion de causalité devenue trop encombrante de par son hypocrisie, et ainsi de suite... Appuyer sur l'autre pôle, tordre le bâton dans l'autre sens, c'est révéler ce que le monde a trop longtemps déguisé, et ainsi de suite... Binarité, circularité = liberté sans cesse à recommencer. 

Posté par Lucas Taieb à 08:29 - Commentaires [0] - Permalien [#]

150818

Plus j'en connais, plus je me dis que les éclopés sommes les plus clairvoyants. Nous devrions gouverner la terre si nous n'étions pas justement les moins capables (par la force des choses) de nous acquitter de cette tâche (par définition).

Le problème des autres, c'est qu'ils ont quand même souvent du mal à faire des liens, ils restent arc-boutés (comme qui dirait ; et je vous jure que je voyais l'image du type à la fois appuyé et surélévé avant même de me remémorer le sens figuré). Leur position appuie leur propos (« j'ai cette vision-là de lui alors je vais tenir cet angle concernant son cas »). Ils s'y perdent. Comment donc expliquer leurs mouvements si convaincants, si attachants ? C'est parce qu'il nous faut bien Eux pour nous soutenir, nous les éclopés, mais ce sont nous qui devrions soutenir leur gaucherie, leur prêter notre voix qui sonne tout de même bien mieux.

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140818

Ça y est, j'ai saisi le déplacement ! Cet auteur me donnait envie d'écrire, puis je me suis vu écrire et ce n'était pas fameux, vraiment emprunté, puis j'ai relu une phrase et je me suis dit « ce n'est donc que ça ma vie, approuver des phrases ? », et par ce mouvement je me mettais à dériver vers « cet auteur n'est donc que des phrases, je ne suis donc que des phrases ? » (l'auteur et moi c'est souvent la même chose), avec, vous l'aurez compris, un certain goût amer, comme on dit. J'ai saisi la confusion à l'œuvre et je vais tenter de ne plus la reproduire : je prends mes faiblesses pour des jugements ; mon incapacité à me saisir de l'énergie d'autrui se transforme en déconsidération du tableau auquel j'assiste (moi me nourrissant de l'énergie, autrui produisant cette énergie : dans cet ordre-là, car ce sont mes propres limites qui inspirent les limites que j'imagine ensuite concernant l'acte). Les trois degrés de l'épuisement s'expriment ainsi : 1) Sensation physique brute, 2) Extrapolation concernant mon cerveau (« Je ne crois donc plus à cela ? », alors que c'est complètement faux, je crois perpétuellement à tout, je n'en ai simplement pas les moyens), 3) Extrapolation concernant le monde (« Ils sont sûrement aussi incroyants que moi, pardi ! », alors que non, ils sont souvent plein de détermination, pour le meilleur et pour le pire, en tout cas de quelle flamboyance ils font preuve !).

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