Définitivement

280816

La musique, c'était trop fort pour moi. Toute mélodie digne de ce nom me faisait pleurer. C'est donc peut-être mieux ainsi, que je ne puisse plus en jouir à tout crin. Je me complaisais dans les regrets qu'elle exprimait à merveille.

La musique, c'est la seule chose qui établissait une continuité entre mes gouffres. Sans elle, il faut forcément étayer, on ne peut plus sauter par-dessus. Ce sera enfin me souvenir que l'art était un pis-aller faute de mieux en attendant que ma politisation sache ce qu'elle conçoit. Les problèmes posés très tôt furent obsessionnellement négligés au profit d'une individualisation lapidaire, d'un choix d'être échevelé ne correspondant à aucun désir de réel. 

Ce que je voulais dire à grands traits, c'est qu'il n'y a que de l'idéologie et du social, donc de l'idéologie du social (les paradigmes se font hommes, les conduites vers des fins s'imposent concrètement et violemment). Des disciplines faussement hétéroclites partent de ces bases spontanées et par là même tues (on les appelle philosophie ou religion, art ou politique).

Essayer de savoir ce que cela met en jeu de mille et une façons dans notre monde trop blanc, c'est l'affaire de toute une vie. Laissez-moi m'y consacrer.

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150616

Roman de science-fiction que je pourrais écrire : dans un futur transhumaniste proche, les cellules du cerveau évolueront tellement vite qu'une personnalité se trouvera amplement modifiée au cours d'une vie, quasi-quotidiennement. La veille, on ne jure que par le football et les grosses voitures ; le lendemain, on est potentiellement le plus grand chercheur vivant en sciences humaines et sociales. Cela deviendra compliqué pour les couples : on ne sera jamais avec le même quelqu'un. Bien entendu, on aura toujours conscience du changement opéré, on évoquera nos lubies passées et présentes sans être dupe d'aucune d'entre elles ; on s'efforcera d'être un minimum à ce qu'on fait, mais l'on pourra lire entre les lignes une perpétuelle ironie je-m'en-foutiste. Nous réconcilierons ainsi la décontraction postmoderne, certaine de son apocalypse, et les vertus de l'homo faber qui œuvre de but en blanc sans se demander pendant cent mille ans si cela vaut le coup, car de toutes façons, demain ne sera pas aujourd'hui.

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140616

Théorie générale de la frustration : le loin dans le près

 

Le loin dans le près dans le couple :

Le loin c'est si romantique (charmes de l'épistolaire), le près c'est si charnel (que ça en devient mystique) ; le loin dans le près c'est quand la distance s'est installée dans la relation.

 

Le loin dans le près dans les classes :

La bourgeoisie n'en pouvait plus d'être loin dans le près par rapport à l'aristocratie qu'elle voyait quotidiennement parader. Elle lui a coupé la tête. Le loin, c'est le peuple qui se fait couillonner au final car il n'a pas les clés, mais tout est dans son potentiel d'imagination. Il peut s'approcher, en pensée ou en acte, de là ou ça se passe. C'est d'ailleurs bien souvent le près lui-même qui s'en charge (le pouvoir), tout en le repoussant des balcons ; le capital a rendu le prolétaire loin dans le près, le prolétaire a vu que s'il pouvait s'organiser il était pas loin, en tout cas moins loin que le loin ; le temps n'est plus à l'espoir mais à l'action, à tout moment ça peut s'enflammer.

 

Le loin dans le près dans les notions contemporaines (à relativiser) d'urbain-périurbain-campagne :

La campagne, la vraie, produit encore son monde, ou si elle ne le peut plus elle se suicide. C'est le loin.

Le périurbain a perdu la campagne et s'aliène à la ville sans jouir de ses vertus. Il devient aigri ou part à l'aventure (pour le meilleur ou pour le pire). C'est le loin dans le près.

L'urbain est divers et grouille. Ça peut s'embrancher sur le réel ou s'autodétruire, au choix. C'est le près.

 

Le loin dans le près : quelle échelle institutionnelle pour le fonctionnement démocratique ?

Le mieux, c'est d'avoir prise directe. Mais comme forcément tout nous dépasse, édifions d'ambitieux réseaux. Mais si t'as les gueules des chefs centraux en hologramme sur tes rétines, c'est à la fois trop loin et trop près donc gare à leurs fesses.

 

Le loin dans le près, bien plus qu'une croix à porter, se trouve face à deux possibilités : être le début de la fin (s'enfermer dans un mouvement-ancrage automatique de l'impensé) ou dépasser les perceptions reproduites inconsciemment (renverser la table).

(Mais attention, tous les fantasmes sont permis. Le fou sera le premier à se saisir de politique et le politique à devenir fou. Le fou « revendique son allégeance à », le politique revendique la folie de sa classe.)

 

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110616

Si l'on devait aujourd'hui me demander la chose dont je suis le plus fier en tant que Lucas Taïeb, ce qu'il faut retenir de moi, ce qui représente mon « fil rouge », comme on dit, c'est la création du concept de loin dans le près, théorisé en 2003 ou 2004 (les historiens divergent) et qui réussit à être décliné dans tous les domaines pratiques et théoriques qui me sont chers.

Le loin dans le près, c'était quand la fille que tu convoitais était assise dans la même salle de classe que toi, mais placée tellement loin que l'impossibilité qu'il y avait à projeter une prise de connaissance réelle ou d'entamer une discussion te sautait cruellement au cœur.

Le loin était bien moins pire, par exemple quand tu pensais à elle le week-end tout seul chez ta grand-mère, car au moins c'était clair qu'il fallait rien espérer. C'était fixe. Le loin dans le près empêche le confort intellectuel de la fixité car il est toujours mouvement vers la contemplation déceptive (« qu'elle est si jolie mais qu'elle est si loin »).

Le près, c'était par exemple avant d'entrer en classe, que tu pouvais essayer de lui adresser la parole ou en tout cas d'en rêver. Le loin dans le près n'est jamais un doux songe : il est trop concrètement obnubilant.

Le loin et le près fonctionnent aussi en mode obsessionnel (on parle bien d'amour non-réciproque de puceau attardé) mais tout leur est potentiellement possible. Le loin crée un monde d'émancipation poétique, le près sent que l'être et la peau peuvent ne faire qu'un. Le loin dans le près sonne le glas de toute forme d'espoir, de manière persistante, par aller-retour entre les deux points ; les yeux vont et reviennent sans cesse sur la créature inaccessible, se rappellent la distance affective effective. 

Le loin dans le près, c'est une clé anthropologique, sociologique, politique. Je l'ai vue se confirmer dans toutes sortes d'interactions, frictions, frottements : couple, classes, urbain-périurbain-campagne, échelle institutionnelle... Elle peut tout décrire, tout mesurer. C'est la théorie définitive de la frustration.

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080616

(J'envie les gens qui peuvent faire autre chose en écoutant de la musique, moi elle me prend tout entier. Peut-être pour ça qu'elle m'a détruit les oreilles. Maintenant, encore moins possible de faire autre chose à cause de la douleur ; de plus, des sifflements m'accompagnent dans le silence.  Jamais trop aimé le silence qui suivait la musique — trop cruel, la musique manquait déjà trop dès la première seconde d'arrêt — alors que maintenant le silence n'en est pas un ; de plus, il évoque le soulagement post-tension auditive — car toujours à fond dans la musique mais la douleur s'y est adossée donc ça innerve différemment. Définitivement différemment.)

Posté par Lucas Taieb à 22:51 - Commentaires [0] - Permalien [#]


300516

— Les artistes semblent toujours tenir au fil qui se déploie plutôt qu'à la parole qui lui est afférente : le fil c'est l'œuvre proprement dite ; la parole c'est le propos qui vient à l'avenant, qui se déroule comme chacun voudra bien le prendre (ce qu'on répond à « qu'avez-vous voulu dire ? » : ça change tout le temps).

– Le Savoir, lui, appuie le propos, balise le territoire : on essaie que ce ne soit pas trop mouvant, on veut vraiment comprendre ce qu'il y a à comprendre (tandis que le fil fait souvent tout pour ne pas être compris du premier coup).

Je n'ai jamais pu me situer entre les deux. Tout en gardant un certain attachement forcé pour le fil artiste (forcé car je n'ai pas les mots, je n'y peux rien ; je n'aurai jamais les mots dont il faut user dans le Savoir, pourquoi cela est-il si simple pour les autres ?), j'aimerais dire sans passer par les non-dits d'une position qui ne se conçoit que comme fil qui crée. Je voudrais construire des clés théoriques de compréhension, qu'on les voie plutôt qu'on ne les entrevoie, qu'on ne me prenne surtout pas pour un mystérieux, mais en gardant ma voix — qui est la seule possible pour moi.

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230516

Rien de plus rassurant que de me dire que tout est de ma faute. Rien à regretter puisque "je suis comme ça" ; impossible de refaire le match, je dors sur mes deux oreilles. Par contre, penser que le cadre a joué, c'est ça qui fait flancher. Là, on perd tout repère et on essaie vraiment de construire une pensée sur les choses. Il faut se le redire encore et toujours : rien de plus rassurant que « la liberté », rien de plus inquiétant que « le déterminisme ». On bute encore et toujours dessus, on n'en sort pas. 

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200516

L'IDÉOLOGIE DE MOI

La grande énigme c'est : attendais-je tout ou rien ? Ai-je pratiqué l'attente ou la non-attente ? Les deux à la fois. Ces oppositions sont construites de toutes pièces (comme "complexe de supériorité/d'infériorité" ou "imitation/distinction" ; car quand je me sens inférieur je me sens supérieur, et quand je me distingue j'imite).

Il me semble que je savais dès le départ que je n'étais pas normal, qu'il fallait espérer que dalle. Je tentais donc les choses en ne considérant pas dans mon viseur la possibilité qu'elles avaient d'aboutir ou pas ; c'était déjà réglé, il n'y avait que moi que cela intéressait.  J'en tirais moins que le minimum vital.

Mais il me paraissait évident que j'incarnais le devenir des possibles, qu'il n'y avait pas à s'inquiéter puisque la compréhension du monde se réaliserait un jour, que je serai enfin intelligible pour qui de droit. Je n'avais donc qu'à me concentrer sur mon fil. Les regards amusés ne dureraient qu'un temps, ils finiraient par déboucher sur la communion des esprits dignes.

"Dignes" ? Parlons-en de dignité : je ne me sens pas digne de ce qui m'appelle. C'est jamais le moment, toujours trop tôt. Pas encore assez serein, encore trop tendu. Il faut que je sois en condition pour aimer ce que je veux aimer. Telle est l'attente.

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190516

L'IDÉOLOGIE DE TOUT

Avant, on partait des grands ensembles pour arriver aux ordres intimés. Ce que l'on a appelé « la liberté » a semblé consister à faire le chemin inverse, à dire d'abord "je" pour tendre vers le tout, mais en ne questionnant guère ces ensembles conçus pour moi ; car cela serait inacceptable et l'est toujours. Sempiternelle résistance envers la science aussi bien qu'envers la spiritualité, auxquelles on préfère « la liberté » et « la religion » : on ne veut jamais expliquer la construction des ensembles, on préfère continuer à croire qu'on les façonne avec nos petites mains ou qu'ils s'imposent à nous unilatéralement, ce qui est la même chose. 

Que le bourgeois d'aujourd'hui ait comme plus grandes terreurs les sciences sociales et le voile islamique est très cohérent ; il aurait préféré que le XIXème et le XXème siècle n'existent jamais, pour son confort. Tout ce qui lui rappelle les faits prolétaires et postcoloniaux l'empêche de dormir. Son rêve, c'est le ricanement de l'abstrait désossé, du « sujet » qui s'auto-engendre et qui ne sait pas qu'il délire sans cesse. (Même Freud ne trouve plus grâce à ses yeux, c'est encore trop constructif.)

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040516

L'humour : qu'il soit mieux ou rien. Mieux que le sérieux, sinon c'est pas la peine. Ne pas le considérer simplement comme une façon de faire. Angle de vie à défendre en soi pour ce qu'il permet de concrètement, scientifiquement exploratoire. S'il ne peut plus être tout ça (et il est vrai que c'est rarement le cas), ayons la faculté de renouer avec le strict premier degré, dont la splendeur se trouvera ravivée comparativement à nos tentatives de drôlerie devenues décidément bien niaises, quand on y repense.

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