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Définitivement
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22 août 2019

On me force petit à petit à me sentir fort (parce

On me force petit à petit à me sentir fort (parce qu'il faut bien se penser solide pour se défendre), mais globalement je me préfère faible : je suis plus poétique ainsi, je suis plus pertinent quant à ce que j'ai à apporter au monde (ma poésie, en gros). J'ai donc le choix entre me renforcer tout en me détestant et perdurer dans mes incertitudes tout en me supportant et cultivant ce qu'elles ont de salutaire, de cohérent. Être résolu dans ma faiblesse ou être insincère dans ma force. 

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16 août 2019

Différentes preuves concernant la pop (5) Il

Différentes preuves concernant la pop (5)

Il s'est repenché sur sa totalité. Ce qui est pratique avec la pop c'est qu'on peut s'englober non seulement successivement, chronologiquement (faut être patient, vivre son évolution) mais aussi simultanément, en concert où l'on revit tout ce qu'on a été. On peut même faire les deux techniques à la fois : faire des concerts successifs où l'on se repenche chronologiquement sur sa totalité. (L'équivalent pour moi serait de reprendre tous les fragments laissés ici afin d'en célébrer l'existence ; l'écriture fragmentaire, c'est laisser des morceaux tournés comme il fallait et rien de plus.)

Après s'être repenché sur sa totalité, le cœur a failli lâcher. Ça produit toujours ce genre de frayeur de se repencher. Surtout quand c'est frénétiquement, exhaustivement. N'empêche que sur les photos il n'avait jamais eu un sourire aussi accompli. Car il est ce qu'il a été, il est son propre nom. 

(L'un de ces anciens compères, même âge, sort bientôt un album « auto-dépréciateur, confessionnel », autre façon de considérer sa totalité, c'est le moment.)

Ça c'est ma pop à moi, celle que j'ai toujours préférée, celle d'êtres présents depuis suffisamment longtemps pour avoir une totalité sur laquelle s'appuyer, ce qui se ressent dans leur charpente. Il me faut ça. Sûrement parce que de mon côté je me suis perçu depuis les débuts (de mon moi en tant que moi) comme garant d'une totalité dont j'avais fait ma légende. Il faut que je sente que quelque chose les dépasse (et pour cela il faut avoir de la bouteille).

Bien entendu, cette force est aussi une fragilité, ils savent bien qu'ils ne sont plus comme au début, d'où l'idée de métasynthétiser la totalité. Les choses les plus sérieuses se font lorsqu'on n'a pas le choix.

Symboliquement j'ai d'abord cru que son cœur avait tenu jusqu'au dernier album rejoué mais j'avais mal lu, il a été perturbé par l'avant-dernier. L'avant-dernier enregistré avant qu'il se débarrasse de ses nodules sur les cordes vocales, ce qui s'entendait. Il était sur le fil. De mon côté, souvenir perturbé de ma première écoute de celui-ci (de l'avant-dernier en date du fil de sa totalité), aussi et surtout parce que mes oreilles commençaient à surréagir aux sons quelque peu rugueux (rétives aux sons rétifs), bref, sur le fil également, décidément quel encombrant avant-dernier album, voilà ce que c'est que d'être un peu trop rock, ça surmène l'exercice de la totalité pop – mais malgré des arrangements problématiques, il a sans nul doute sa place mélodique, il faut les chanter, j'aimerais d'ailleurs que maintenant pour se ménager il ne nous fasse plus entendre que la quintessence de ses mélodies nues, de ses élans sur le fil, sur la ligne, de ses allants sur le filet, le simple filet. 

(Comme j'aurais aimé que cet autre chanteur qui m'est cher entonne ses escalades de notes si fraîches au moins une fois de façon simple avant de disparaître ; mais il nous laisse avec l'impossibilité à accepter qu'une telle fraîcheur si perceptible puisse être réellement morte.)

 

29 décembre 2023

C'est comme un dialogue que je souhaiterais

C'est comme un dialogue que je souhaiterais maintenir. Je suis sûr qu'on ne s'est pas encore tout dit, que nos individualités actuelles, différentes de celles qui avaient la sensation de ne plus parler le même langage, peuvent user de mots mieux tissés, mieux construits, justement parce qu'il n'y a plus d'enjeu.
C'est justement parce que je sais que ta voix n'est plus tout à fait la même que je suis curieux de l'écouter.
Ce n'est pas ça qui me fait du mal, c'est au contraire le solipsisme qui s'imagine de faire revivre un passé, c'est cela qui me fait paniquer, c'est quand je me rends compte que je ne suis plus qu'un passé. Me faire mieux prendre conscience du présent, c'est ce que j'attends encore de ta voix. C'est cela qui m'intéresse en toi, c'est ton présent. Le reste, c'est quand je panique. 
J'ai cru comprendre que ma voix ne pouvait pour toi que sonner au passé, je comprends, mais je t'assure que je souhaite que la tienne sonne au présent.

11 décembre 2023

Cher,Il n’a jamais été question de quoi que ce

Cher,
Il n’a jamais été question de quoi que ce soit.
Je ne vois pas comment il aurait pu être question de quoi que ce soit à un quelconque moment.
Vous n’auriez de toutes façons pas compris si je m’étais mis en tête de saisir un quelconque objet.
L’objet dans mes mains, généralement, il en ressort une grande confusion ; on peut même aller plus loin et dire que l’objet sort de mes mains, les transperce, ouvre une brèche en elles et ressort par l’autre côté – vous voyez ou pas le tableau, en tout cas c’est imagé.
Je n’ai jamais évoqué d’une quelconque façon quoi que ce soit qui pourrait ou aurait pu ou pourra un jour évoquer une chose que l’on pourrait prendre dans ses mains.
Même au quotidien, je ne vois pas le rapport.
Je ne vois pas le rapport entre ça et ça, par exemple (je ne précise pas mais vous pouvez, avec un peu d’imagination, vous faire une idée de ce que cela pourrait être si ça pouvait être quoi que ce soit).
Ça n’a jamais été quelque chose.
Ça n’a jamais été quelque chose qui existait, dans mes mains.
Ça n’a jamais été quelque chose qui posait problème, le fait que ça n’existe pas ni ici ni ailleurs ni dans mes mains ni sur le dessus de mes pieds (je fais exprès de parler de mes pieds pour faire un peu d’humour).
Il n’en a jamais été question.
Il n’a jamais été question de ce qui aurait pu se passer si cela avait existé. On ne sait pas par quel bout on aurait pu prendre les choses, si cela s’était mis à avoir des chances de se mettre à pouvoir exister d’une quelconque façon, de quel côté l’on se place.
Par quel bout l’on prend les choses, cela aurait toujours pu, à un quelconque moment, n’importe lequel, se mettre à faire semblant de tendre vers la possibilité de l’existence, quand bien même tout certifiait que l’on n’aurait pas pu, sur un quelconque plan duquel on peut ou pourra se placer, se manifester sous quelque forme que ce soit, selon telle ou telle circonstance devant laquelle on aurait pu ou pourrait se trouver.
Sous quoi que ce soit, sous n’importe quelle forme possiblement prise (sous mes pieds, entre mes mains, entre mes doigts de mains, entre mes doigts de pieds), il ne peut aucunement, à aucun moment, être question de l’éventuelle tendance ou possibilité à pouvoir ressembler à un être circonscrit ou circonscrivable, que ce soit entre mes mains/pieds, mais plus généralement où que ce soit, n’ayant plus besoin de le rappeler à ce stade.
On ne peut en aucune façon évoquer, ne serait-ce que comme une hypothèse, l’idée que cela aurait nécessairement fini par se rapprocher, d’une quelconque façon, d’une quelconque sorte de phénomène pouvant possiblement ou potentiellement ressembler à quelque chose qui pourrait ou pourra ou a pu déjà auparavant être évoqué ou mentionné lors d’une quelconque occasion, sous quel moment que l’on se place, selon quelle vague l’on choisit de prendre, sur quel échafaudage l’on choisit de construire son écheveau de possibilités de choses qui finiraient par arriver.
Sous ou sur ou entre ou par-dessus ou par-dessous voire par en dessus ou par en dessous, il ne pourra, tant que quelqu’un (ou pas) sera là, apparaître d’une quelconque manière ou façon, une quelconque façon ou question ou rêve de possibilité potentielle selon laquelle, hors de toute condition quelconque et possiblement émise, il puisse y avoir quelque chose ou quoi que ce soit pouvant être évoqué, indépendamment de la négation, validée sous huissier (dessous ou dessus ou entre ses doigts de pieds, mains, etc.), de tout ce qui aura constitué la potentialité à peine émise sérieusement d’une quelconque sorte, d’un quelconque type de constatation ou à défaut de relation voire de rapport entre ça, pris en soi-même et sous une quelconque etc., et ça, autre forme possible pouvant donc possiblement, par conséquent, etc.
Veuillez agréer, etc. 
Formules de rigueur mais toujours sans s’avancer, sans ouvrir en aucune façon le rideau. Terminer par une remarque sur l’état de santé du petit (ou du niveau atteint par sa marche… sur ses pieds, comme par hasard – reprendre ce point, voir plus tard).
Envoyer. 

4 décembre 2023

IMPOSSIBLE(août 2023) Ça, c’est possible.Je veux

IMPOSSIBLE
(août 2023)

Ça, c’est possible.
Je veux dire dans le sens complet de possible, pas dans le sens diminué qu’a pris par exemple l’expression « sans doute » que l’on dit lorsqu’on n’est pas sûr (!).
C’est possible : ma mère est morte.
À savoir : je le crois, cela s’est passé. C’était il y a quasiment vingt-neuf ans maintenant et je suis actuellement chez l’une de ses amies, entre ses murs qui sont possibles aussi. Je suis arrivé tout à l’heure en train, on a déjà eu le temps de pas mal discuter, c’était possible, tout cela était possible.
Il y a bien quelque chose qui cloche un peu en arrière-fond, je ne devrais pas être là à être tout seul à écrire, mais ma foi le cadre me renvoie quelque chose de possible puisque c’est comme si j’étais né avec la mort de ma mère (mes premiers souvenirs clairs) et qu’on est sûrement partis pour l’évoquer souvent avec cette amie (ma mère comme sa mort).
D’habitude, quand je me réveille le matin (et cela me le fera peut-être demain, je ne sais pas, je n’ai pas encore dormi ici), vient tout de suite ce sentiment : IMPOSSIBLE.
À savoir : ça ne s’est pas passé, je ne suis pas tout seul. Il y a ton bras, ton épaule, tes cheveux à mes côtés. S’il n’y a pas cela, c’est IMPOSSIBLE. Tout est impossible. Tout prend la gueule de l’impossible, je fais semblant (par exemple) de croire que je marche mais de toutes façons il faut prendre ça à la légère, que je me casse la gueule ou pas, puisque c’est impossible.
Les gens qui rient, ha ha ha : impossible.
Les gens qui pleurent, bouh bouh bouh : impossible.
Longtemps je n’ai fait ni l’un ni l’autre, depuis que je me suis aperçu que C’était (avec un grand C : le fait que tu avais choisi de ne plus être avec moi) impossible. Resté figé, je suis. Sans spécialement rire de moi, ce que je fais pourtant volontiers, ni sans spécialement pleurer ou alors très peu souvent par rapport à ce qu’aurait dû être la prise de conscience de l’impossible.
Mais c’est venu, un jour, un matin (je crois) : en fait c’est impossible. Plus de trois ans après, je crois, je m’en suis rendu compte. Pourquoi si tard ? Parce qu’il fallait bien (c’est mon hypothèse) me faire croire que la réalité vivait encore. Le contraire est difficile.
Donc vous voyez : rien à voir avec la maman morte, la maman morte je sais bien que c’est possible, je ne le sais même que trop bien puisque sans cela je ne serais pas là aujourd’hui où je suis à écrire ce que j’écris, alors que toi qui un jour as décidé de n’être plus là tout en existant encore dans ta vie, c’est impossible puisqu’alors cela voudrait dire que je serais sans toi, or cette partie du texte est impossible. Cela n’a pas pu avoir lieu.
La preuve : on échange des messages, c’est donc que tu es là. Et à partir de là, que je devrais être avec toi.

La première psy elle a dit que ça devait être la maman morte qui expliquait pourquoi je n’arrivais pas à me faire à l’idée que l’impossible était possible, alors que je ne vois pas le rapport : j’ai tout de suite compris quand la maman elle est morte, je l’ai vue partir pendant de longs mois, j’étais prévenu, peut-être pas « préparé » comme on pourrait dire qu’on se « prépare », mais en tout cas prévenu. Elle s’éteignait. Je savais donc que ça allait être possible.
Toi, tu ne t’es jamais éteinte. Des fois même c’était presque le contraire, tu as tellement existé que tout ce que tu as pu dire sur moi, le plus souvent contre moi, résonne encore aujourd’hui. Il y avait des arguments défendables. Mais le possible ou l’impossible d’une voix et d’une peau comme la tienne ne se jugent pas à l’aune d’arguments, ne se jugent même pas du tout, il n’y a pas de jugement possible. Tu étais là, près de moi, même dans tes colères tu rayonnais. Je ne savais plus très bien au bout du compte (encore moins maintenant) ce que je pouvais bien penser de moi, mais en tout cas tout relevait du possible, de l’existant. C’est pour ça que le jour où tu m’as dit que tu ne voulais plus exister à mes côtés, ça ne pouvait qu’être impossible. J’ai mis un peu de temps à m’en rendre compte (comme je l’ai dit) mais c’était forcément impossible. Encore là maintenant, précisément : IMPOSSIBLE. Hé ho, tu réponds pas ? Hé ben non car tu n’es pas à côté : impossible – tandis que la maman morte je sais bien qu’elle n’est plus là, dès la première seconde où on me l’a dit j’ai su que c’était possible et ça n’a jamais plus cessé ensuite.

Soudain, le lendemain : une photo de ma mère jeune que je ne connaissais pas (la photo, pas ma mère, quoiqu’en fait les deux). Et là le problème c’est que j’aurais tout de suite envie de te dire : « t’as vu comme elle était belle, ma mère ? », alors que bien sûr tu n’es plus là pour entendre. Actuellement, d’après les réseaux sociaux, tu es en train de recueillir un chat abandonné chez toi. Ça aussi (comme tout le reste, comme tout le possible), j’aurais aimé le faire avec toi. Sauf que c’est un autre qui le fait, en plus il est barbu (je sais pas pourquoi je précise ça). Par ailleurs, hier soir, preuve que tout ça (que les deux éléments de « perte ») ne sont pas pareils : l’amie de la maman morte m’a appris que vers la fin je ne voulais plus l’approcher, lorsqu’elle était alitée, trop défigurée, shootée par la morphine. Or, toi, jusqu’au bout, j’ai toujours voulu t’approcher, même quand tu m’avais dit que ça allait être fini : tu m’as octroyé une dernière nuit dans le même lit et je crois même t’avoir caressé le bras à un moment. Tu as compris, même si tu n’as pas dû apprécier ; c’était la dernière fois, de toutes façons. Comme une faveur. Après je t’ai juste une fois embrassée sur les cheveux et là tu m’as dit « il faudra arrêter les bisous comme ça », alors j’ai définitivement arrêté. Alors voilà, c’était pour dire que jusqu’au bout j’ai pensé (et pense encore) à ta peau. Le contraire serait impossible.

Bon, et le père, alors ? On a l’impression que c’est un passage obligé mais ça tombe bien, j’ai envie de le prendre, ce passage. C’est même plutôt un plaçage, un placement, on dit plutôt. J’étais placé derrière lui qui travaillait. Il travaillait à la maison sur un ordinateur. Au début, dans l’appartement, la maman était dans sa chambre à s’éteindre, puis, lorsqu’il n’y eut plus la maman, on a déménagé mais il a continué à travailler à domicile sur un ordinateur pendant que je passais derrière lui et que je ne savais jamais quand il savait si j’étais là ou pas. Des fois je trouvais qu’on mangeait un peu tard, je grignotais en attendant car je ne savais pas aider. Pourquoi je raconte ça, ah oui : c’est que dans la bibliothèque de la nouvelle maison, quasiment tous les livres viennent de la maman morte. Je les prends comme des messages, elle m’a fait découvrir une sacrée quantité de choses qui marquent. Hé bien pour une fois, là, je lis un livre du père sur la maison, l’espace, qu’il aurait dû lire lors de ses études d’architecture. Ça se voit qu’il ne l’a pas lu ou alors que ça ne lui a pas fait « tilt » car dedans ça parle de comment on se fixe à des espaces, or, lui, il n’a jamais pu investir un espace. On était posés là dans la nouvelle maison sans la maman morte et il n’a quasiment pas fait de travaux alors que c’était son domaine (dans tous les sens du terme). C’était une ancienne usine. C’est bizarre. Les murs ne sont toujours pas peints à ce jour.

Bon, par exemple, hier soir, à un moment, quand l’amie de la maman parlait, je ne l’écoutais pas toujours car mon esprit se mettait à partir avec toi dans ton appartement qui venait de recueillir le chaton femelle auquel tu n’as pas encore donné de nom. Elle fait la folle en courant partout, comme tous les chatons. Cela forme le principal événement de ma semaine, quand est-ce que je ne serai plus avec toi ? Je ne sais pas pourquoi je me pose la question car on entrerait alors dans la description de l’impossible, que je repousse toujours plus loin. Or, on a tout le temps, on n’est pas spécialement engagé à quoi que ce soit et il me paraîtrait même étrange (même si je comprendrais l’idée) de déclarer que je me situe « dans un texte », il ne s’agit pas de ça, on est vraiment dans le possible et l’impossible, sans médiation lorsque je le mets ici. Par exemple, la photo de la maman morte où elle est belle, je l’ai envoyée à l’Ami-par-excellence, il m’a répondu que oui, elle était belle et qu’en plus on avait une ressemblance « saisissante ». Le problème c’est que j’aurais envie de te l’envoyer, pas en te disant « t’as vu comme elle est belle ? » car après tout ce n’est pas le propos, mais juste pour que tu la voies, pour que ce soit possible, qu’une vie où tu puisses la voir soit possible. Car ce qui est possible, c’est qu’elle est morte, pas que tu ne puisses pas la voir. Ça c’est impossible, que cette photo ne te concerne pas plus que ton nouveau chat ne devrait me concerner. Là on rentrerait dans la description de l’impossible.
Je vais quand même te l’envoyer, pour voir.

Avant cela, il me faut rappeler une donnée : tu me l’avais fait remarquer, lorsque je suis fatigué-plus-que-tout (on va dire ça pour faire comprendre l’intensité de la fatigue et pour éviter de citer ce qu’en disait Roland Barthes de la non-prise en compte sociale-mondaine de cette affection
), c’est comme si je me sentais trop déjà disparaître. En fait oui, tu avais à peu près saisi le truc, c’est comme si je partais, que c’était déjà fini, que ça ne devenait plus possible de continuer. Tout lâche d’un coup, c’est déjà un goût de mort. Alors je sens que tout le monde – même toi, sans vraiment me l’avouer explicitement – fait implicitement le lien avec la maman morte, dont j’aurai l’âge dans deux ans. Mais je ne sais pas, c’est juste… ou plutôt c’est surtout (on va faire croire que les mots sont importants) ancré dans le corps. Il sait d’emblée ce qui relève du possible. Ce qui relève du possible, c’est la mort, la mort des gens ou de moi, avec des gens ou personne auprès de moi, mais en tout cas avec toi comme présence effective. Ce qui relève de l’impossible, c’est le déséquilibre, les jambes qui se dérobent, ça il faut faire cesser ça alors autant penser direct à un corps qui serait tellement fatigué-plus-que-tout qu’il serait comme mort. Je comprends maintenant que ça ne devait pas être bien agréable d’assister à ça, mais en tout cas, que tu ne sois plus là pour me dire à quel point c’est insupportable chez moi (et pour moi) cette faiblesse, ça, c’est impossible.

Bon, là, on est le matin et j’ai dû arrêter ma lecture car je pensais au chaton foufou. Hier, pendant que je te suggérais (ironiquement) de (faux) noms possibles (vous l’avez trouvée près de l’eau, sans doute sauvée des eaux, mais vous ne l’appellerez pas Moïse car c’est une femelle), je t’ai aussi envoyé la photo de la maman morte en te disant qu’il n’était pas besoin de te préciser qui c’était, tellement la ressemblance était, comme l’avait dit l’Ami-par-excellence, « saisissante ». Tu as répondu que oui, en effet, il n’était pas besoin de préciser qui c’était, que c’était saisissant, en effet, avec un sourire en smiley. Il y a encore quelques années, quelques mois, j’aurais cru qu’un tel envoi ne te concernait plus. Tu as vu, quelques lignes plus haut j’ai dit « vous » dans la parenthèse, c’est donc que je reconnais enfin son existence, même si elle est impossible : tu es « avec quelqu’un », comme on dit, et j’arrive à associer à ton adresse, à toi, un « il » en « vous » (« vous » en « toi et le chaton » me coûterait moins). En tout cas j’avais raison, c’est impossible que tu ne sois pas là avec moi durant cette émotion, ou tout du moins durant cette constatation, de la photo de ma mère. Tu sais qui je suis, tu sais qui elle a été même si ni toi ni moi ne l’avons connue à proprement parler, et la possibilité (l’une des rares possibilités avérées dans ce monde) de sa mort et de son immortalisation par une photographie affichée dans la bibliothèque de cette amie peut potentiellement encore te concerner avec un smiley sourire, le contraire étant à proprement parler impossible. J’avais raison, ça aurait été impossible.

Aujourd’hui, je repense à la présence en arrière-plan de l’oreiller sur la photo du chaton, le même que « notre » chat, le même que « ton » chat suivant, et j’aurais envie de te dire « il en aura connu, des félins, ce coussin ! » (j’ai dit « oreiller », je voulais dire « coussin »). Je ne sais pas si je te le dirai car ça tu le sais, mais ce serait histoire de me rappeler, à toi plus qu’à moi car c’est comme si tu le savais plus que moi puisque tu vis dans une réalité qui t’apparaît comme possible, que j’ai été là dans ta réalité à toi et à tes successifs « vous » de « toi et le chat » (celui qui était aussi le mien, celui que tu as pris après que tu aies décidé que tu ne serais plus avec moi). J’ai connu ce coussin, le contraire serait impossible. Allez, oui, vous permettez, j’arrête ces lignes et je vais aller te rappeler la réalité du coussin.

Elle a répondu « c’est clair ! » et m’a rappelé l’existence du plaid jaune, du temps où je vivais une réalité possible avec elle. Je suis content qu’elle réponde à chaque fois par l’intermédiaire du réseau, cela montre qu’une réalité sans elle serait impossible. Et je crois qu’elle sent qu’une réalité sans moi serait impossible, même si pas de la même sorte d’impossible. C’est comme si de son côté, j’étais la preuve persistante que quelque chose a existé, tandis que pour moi, elle est la preuve permanente que quelque chose existe toujours. Elle est ce qu’elle sera toujours.

Là, tout à l’heure, dans la voiture, je me sentais partir, et à ce sujet-là tu as raison, ce n’est pas normal de se sentir s’éteindre lorsqu’on se sent partir ; cela devrait plutôt être propice à la « rêverie », comme certains disent. Mais en même temps ma conscience tournait sur les mêmes thèmes qui m’animent dans (ou entre) ces lignes qui ne sont pas un texte : l’impossibilité à circuler là maintenant sur cette place-passager de cette amie de la maman morte, chez qui je ne serais peut-être jamais venu si tu existais encore avec moi dans le monde possible. Certes, on a vu plus haut que tu existais encore dans ce monde : tu me réponds, je sais souvent ce que tu fais, ce qui t’anime – ce qui n’était pas réalisable dans la majeure partie de ce qui s’est pour l’instant appelé des « textes », pour ça que je me demande si ça en est bien un. Je peux savoir à peu près tout le temps ce que tu es en train de faire, ou du moins m’en douter. Mais par contre, cela devrait – normalement, si on était dans le vrai possible – prendre un tour plus concret : je devrais pouvoir entendre ta voix, on devrait pouvoir rigoler avec les rires de nos voix, tu devrais – mais je sais que tu ne le supportais plus, que j’étais devenu une charge à traîner – assister à quand je me sens partir dans une voiture et/ou durant une fatigue et/ou après une douleur, je devrais sentir au moins ton bras, ou ta main, ou simplement ta présence comme on peut sentir sans en douter la présence de quelqu’un d’assis à côté de soi. Mais non, la preuve que je suis dans l’impossible : il n’y a pas, il n’y avait pas du tout ça et c’était justement l’objet de mes pensées vacillantes, tanguant au rythme des cahots. L’objet c’était toujours ça : cet impossible.

Bon, forcément, je me retrouve à demander à l’amie de ma mère : « et alors, elle aimait ce poète, hein ? hein ? hein ? et cet écrivain aussi, n’est-ce pas ? ». Des fois j’ai la réponse que j’attendais et des fois ça ne concorde pas avec ce que m’a dit telle autre amie. « Comment ça, elle ne t’a jamais parlé de Simenon ? ». Il faut croire qu’il n’est pas ou difficilement possible (je ne dis pas « impossible » dans ce domaine puisqu’on est dans la réalité de sa mort) d’avoir le portrait complet, se recoupant mosaïque après mosaïque, de la personne connue par différentes personnes et qui n’est plus là pour dire ce qu’il en est de sa personne. À l’inverse, ce qui est à proprement parler impossible – et qui se trouve être la situation présente – ce serait de concevoir un état de la conversation où je ne peux plus recueillir la parole d’aucun des proches (sœur, parents, oncles et tantes…) concernant la personne – toi – qui a souhaité me perdre un peu – je dis « un peu » car c’est toi qui as tout de suite souhaité qu’on « garde le contact » avant même que mon cerveau ne se rende compte de l’impossibilité globale des nouvelles données « sans-toi-tout-le-temps-présente ». Tu as tout de suite témoigné de ton souhait que l’impossible soit un peu moins impossible. Tu t’en allais, d’accord, ou plutôt c’est moi qui devais décamper, mais sans que ta non-présence ne signifie complètement « absence ». Certes, quelque chose se dérobait encore plus sous mes jambes flageolantes, sans savoir si j’allais encore pouvoir croire en la possibilité d’un impossible vécu, mais au moins tu m’assurais que tu ferais toujours partie du contenu de cet impossible puisque c’était toi qui l’avais créé et que tu souhaitais me le faire vivre plus intensément, d’une certaine façon, en me rappelant à quel point ton absence totale, ton absence « proprement dite » aurait constitué un impossible encore plus inacceptable. Certes, d’accord, c’était impossible ce que tu avais décidé, mais au moins on a pu continuer à en parler, puis tout simplement à exister pour chacun comme individu dans un même monde, sur une même terre. Je ne crois pas que ce paradoxe était problématique puisque bien au contraire, il m’a convaincu que l’impossible pouvait être une situation vécue « en compagnie », pourrait-on dire, de la personne qui n’avait pas le droit de ne plus exister. L’impossible a pu continuer à se déployer, il était vivant, mouvant, évoluant au gré de tes décisions et de mes divers mal-être, et c’est ce qui fait encore aujourd’hui sa richesse. Il prouve ton existence effective, toujours présente, par l’intensité même de l’impossibilité de ton absence – présence comme absence par toi décidées. Je n’ai plus qu’à vivre avec ça. Il ne s’agira pas de croire que c’est autant possible que les choses possibles (la vraie vie, la mort…), mais au moins, les diverses particularités de cet étendard par nous deux choisi, confirmé, accepté plus ou moins (de mon côté) continuent à être évidentes et à lancer un grand « nous » à la face du monde possible continuant à exister sans moi. Oui, on est là, je suis là, tu es là, on vit de cette façon cet impossible que je ressens, je vis de cette façon cet impossible.

Aujourd’hui : tu as enfin trouvé le nom de la minette. Au niveau du pelage elle ressemble beaucoup au chat du voisin d’en face, du coup j’ai fait une vidéo où je le caresse en réponse à la vidéo où tu la montres en train de jouer pendant que tu dévoiles son nom et sa signification. On a fait une balade ce matin avec l’amie de ma mère, et pendant tout le long je ne pensais qu’à la future réponse que tu allais faire à mon commentaire – parce que oui, en plus de la vidéo j’ai aussi fait un commentaire sur le nom. Je suis en quasi-jeûne, comme souvent depuis que je ne crois plus vraiment en la réalité, donc mes sensations sont entremêlées de mélancolie et d’agitation, voire presque d’une colère rentrée – non, c’était juste pour écrire « colère rentrée » mais je ne crois pas que ce soit une description adéquate, « agitation rageusement triste » aurait suffi. Parce qu’il y a des moments où je juge que c’est particulièrement impossible que tu ne sois plus jamais là présente avec ta voix juste à côté – sûrement parce que je venais d’écouter ta voix dans la vidéo du chat et que je l’avais trouvée particulièrement belle. Tu as toujours eu exactement le timbre que j’aimais, je peux te le jurer. Et comme souvent, le fait de discuter avec une autre personne que toi (cela a pu se vérifier plusieurs fois depuis quelques années, depuis que tu as choisi de ne plus être ce que tu as été – et ce que tu es malgré tout encore dans une certaine réalité – pour moi), je disais, le fait de discuter avec une autre personne que toi me rend ta non-présence encore plus impossible. Forme sans doute classique d’impossible.

Contrairement à ce qu’on (qui ?) pourrait penser, je ne crois pas être venu « chercher » quoi que ce soit ici, chez cette amie de la maman morte. Ou si je suis venu chercher quelque chose, c’est comme d’habitude une diversion pour m’occuper l’esprit en me faisant croire que le monde est possible (comme je l’ai dit, ma maman qui est morte, je sais bien que c’est possible, que c’est arrivé). Bien sûr que j’en profite pour attraper au vol des informations, mais je ne crois pas qu’elles me concernent tant que ça puisque je vis désormais dans le monde de l’impossible, à savoir celui de ta non-présence auprès de moi. Alors peut-être que pour continuer à croire en la réalité, je choisis de me rappeler une solidité qui est celle d’une mort représentant en tout point la Possibilité. Mais au fond, c’est un lieu me permettant surtout de travailler en plein cœur de mon Impossibilité à ne pas te penser, toi et toi seule, avec moi. C’est toujours toi le sujet de l’affaire. Même quand j’apprends de nouvelles choses sur la maman, c’est pour me dire « tiens, je le lui aurais dit si elle était venue ici avec moi, bien que l’on eût sans aucun doute fait un autre choix ; il faudrait pour cela consulter les arcanes de la Seule Réalité Possible, perdue de vue depuis que tu as pris cette décision que tu as prise ». Tout est toujours pensé à l’aune de toi. Cela fait un an et un mois que je ne t’ai pas vue, un record. Un record que je n’aime pas, qui a plus que tout le goût de l’impossible.

Alors on va faire un grand jeu-concours : à votre avis, quand j’ai des angoisses de solitude, c’est toute personne existant sur cette terre qui me manque possiblement ou simplement Elle ? Hé bien comme souvent, vous savez, dans ces domaines, c’est toujours un peu des deux. Pour une fois, je ferai dans l’interprétation, alors que ce n’est pas le but ici (bien qu’elle se trace malgré moi) : je crois que si tout le monde se met à me manquer en même temps, c’est parce que derrière, en creux (je crois que j’ai déjà écrit « en creux » une fois dans ce texte, à vérifier ; après vérification : non), c’est Elle qui me manque car Elle contient possiblement toutes les personnes perçues comme affectives, ce serait impossible qu’Elle ne les contienne pas, cela voudrait dire qu’elle aurait choisi de cesser d’être ce qu’elle a été (or, c’est bien ce qui s’est passé, d’où le fait que je sois dans l’impossibilité de ne pas être en plein dans l’impossible). Et pourtant, il faut le savoir, à des moments, ça a vraiment suffi que telle voix (pas d’Elle) se fasse entendre, une voix de l’Ami-par-excellence, par exemple, mais pas forcément, des voix des personnes qui continuent à m’entourer malgré tout, à croire qu’un individu qui ne conçoit toujours pas comme possible une séparation amoureuse ayant eu lieu il y a plus de cinq ans et demi est encore malgré tout possible à fréquenter sans qu’un sentiment d’irréalité ne se répande comme par contagion. Je les salue, je leur en suis reconnaissant. Ils rendent un peu plus possible l’impossible, ou non, quand même pas, mais disons qu’ils rendent à l’impossible toute la dimension possiblement intense-affectivement-malgré-tout qu’il peut être amené à avoir et qu’il arrive presque parfois à assumer.

Ce qu’il faut savoir, c’est que quelque chose a changé récemment, avant même la venue chez l’amie de ma mère. Il y a eu deux extraits de vidéos où on disait du bien de mon travail artistique et quand je les ai vues, si vous suivez bien depuis le début, j’ai tout de suite pensé à lui envoyer (à Elle), parce que c’est le genre de chose qui prouve plus que tout une existence et pas n’importe laquelle, la mienne. Hé bien j’ai même pas eu besoin de le faire parce qu’elle a « liké » les vidéos en question le soir même ! Or, c’est rare quand elle « like » quoi que ce soit de moi, je crois qu’elle a compris que ce n’était pas normal que je me situe encore à ce point dans l’impossible, on en a parlé à plusieurs reprises. Mais là, ça prouvait que je n’avais tout de même pas rien fait de ma vie depuis qu’elle avait disparu du possible de celle-ci. Et ça lui rappelait ce que j’avais voulu être lorsqu’elle était encore en pleine présence effective et qu’elle semblait souvent douter de la réalité ou du moins de la solidité de cette volonté d’être : un artiste. Ça y est, j’étais validé par des vidéos. Je suis sûr que quelque chose a changé depuis ce jour-là, que j’existe davantage comme possible, comme preuve d’une réalité dans son possible à elle, malgré mon impossible à moi. 

[Et voilà, là, ça revient à zéro – je veux dire encore plus qu’avant – car je suis rentré « chez moi » (en fait, ce n’est pas vraiment « chez moi », je n’ai plus connu de « chez-moi » depuis que tu m’as dit, comme on dit, que tu ne voulais plus que je sois « avec toi »). Est-ce que c’est possible de revenir avant même le zéro, en-dessous du zéro ? De toutes façons je viens de me dire que dans tous les cas je pleurerais. Si je revenais dans la réalité possible parce que tu me dirais « allez, on est re-ensemble », ce serait la résolution de tout ce qu’il y a dans mon esprit, j’en suis persuadé, mais alors je m’écroulerais de pleurs, tellement j’aurai amassé un nombre de coups dans le ventre émotionnel, à se croire sans cesse année après année toujours plus bas que la seconde précédente (ou « seconde après seconde toujours plus bas que l’année précédente »). Ce serait un soulagement écroulatoire, comme le sont souvent les soulagements. Ça mettrait direct du drame dans le sauvetage inespéré, si ça se trouve ça durerait même plus de cinq ans et demi de pleurs, je veux dire autant (en temps) que depuis que tu m’as quitté. Et si jamais je restais à tout jamais dans l’impossible, en refusant toute autre vie réelle parce que tu resterais non-présente (l’impossible étant déjà une réalité suffisamment lourde à porter lorsqu’on se charge d’en assumer les conséquences jusqu’au bout), je fondrais bien entendu en larmes tous les jours, pour toujours, à tout jamais, comme en ce moment, comme chaque jour depuis que c’est impossible.] 


(Depuis, l'auteur s'est relevé. Une nouvelle fois. Il n'usera plus du « tu », promis. Ta nouvelle vie te regarde et c'est mieux comme ça. L'essentiel est de te savoir bien, de te savoir mieux, de te savoir bien mieux. Juste le savoir, c'est déjà du possible. Savoir que tu existes encore, c'est encore plus précieux que de savoir que tu as existé. Les deux forment du possible. Je souhaite me dire que tu souriras toujours – oups, dernier « tu ».)

 

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2 décembre 2023

« Tu veux manger à la cantine ou avec ta maman ?

« Tu veux manger à la cantine ou avec ta maman ? »


Ma maman était là, était venue à l’école comme pour me chercher, je ne sais plus pourquoi, est-ce que je l’avais réclamée ? J’avais quatre ou cinq ans.
J’ai répondu « à la cantine » sans savoir pourquoi et j’ai l’impression que dès que les mots sont sortis de ma bouche je me suis vu ne pas savoir pourquoi.

Mais bien sûr, plusieurs hypothèses :

– Je reconstruis tout, il m’est revenu ce flash parce que j’avais conscience à cette époque-là que ma mère était malade et que ça a été la dernière fois ou l’une des dernières fois où j’aurais pu manger avec elle, ensuite elle n’a plus pu venir me chercher, donc voilà pourquoi je me souviens de ça et que je m’étonne de la réponse apportée, là, devant ma mère venue pour rien, pour des pleurs à la fois non élucidés et très élucidés puisque je devais sentir la perte s’approcher (elle avait déjà commencé les séjours à l’hôpital)

– Je me suis vu apporter cette étonnante réponse parce que j’ai eu conscience en le disant ou juste après l’avoir dit ou quelques minutes ou quelques heures ou quelques jours plus tard que c’était la mauvaise réponse puisqu’il fallait, qu’il aurait fallu que je profite une dernière fois ou l’une des dernières fois que ma mère soit encore là

– En le disant j’ai fait exprès de choisir cette étonnante réponse car j’ai eu le raisonnement suivant : « il va falloir que je m’habitue à ce qu’elle ne soit plus là, alors autant faire tout de suite mon deuil, je vais manger à la cantine »

– Ce n’est qu’ensuite que je me suis dit que j’avais dû perversement choisir cette étonnante réponse avec le raisonnement suivant que j’ai déjà écrit précédemment

– Cela me revient maintenant car une amie de ma mère chez qui je viens de passer des vacances (on a renoué) m’a dit que ma mère lui avait dit qu’au bout d’un moment, lorsqu’elle a été alitée et trop marquée par la maladie, paralysée, je m’étais mis à ne plus vouloir l’approcher

– Et me revient alors et c’est une explication possible que lorsqu’elle était trop assommée par la morphine, je n’arrivais pas à la réveiller même en bougeant ses bras immobilisés comme des bras de pantin, que je la voyais rêver, murmurer dans son sommeil, parfois même sourire et rire, alors peut-être qu’elle n’a jamais su que je venais quand même parfois la voir mais que ça tombait toujours dans les moments où elle était déjà ailleurs, ce qui n’allait pas tarder à être définitif

– Alors peut-être que si ce souvenir est si précis, c’est peut-être que j’en ai fait une sorte de légende justement parce que ça a été vraiment la dernière fois ou l’une des dernières fois que j’aurais pu manger avec elle et qu’il est devenu ensuite, dans mes souvenirs, comme un moment de culpabilité puisque j’avais choisi la cantine et que si ça se trouve ma mère a senti que je commençais à me préparer à la perte, même si ce n’est pas tout à fait la même période car à l’époque elle pouvait encore se déplacer, la preuve, elle était venue me chercher

– Mais peut-être que ça représente juste, indépendamment de toutes ces données, la première fois où j’aurais dû faire ce qu’en tant qu’être humain, humain inscrit dans la condition humaine, comme on dit quand on prend avec soi de grands mots, humain qui doit toujours choisir, comme dirait l’autre, j’aurais dû faire, à savoir ce qu’en tant qu’humain plongé dans le bain des contingences on est amené à devoir bien faire un jour pour la première fois, à savoir ce pour quoi on est améné à être un humain, à savoir répondre à une demande « alors, ci ou ça ? » et que si je m’en souviens particulièrement c’est seulement pour ça, parce que c’est la première fois que j’ai dû faire un choix en toute liberté, hautement symbolique puisque la personne avec qui on me proposait ou pas de manger allait mourir quelques mois plus tard, ce qui peut favoriser la présence persistante dans le cerveau

– Et donc c’est ensuite, en me revoyant refaire ce choix qui à la base était simplement mon premier choix de vrai être humain, indépendamment de sa forme ou de son contenu, que je me suis vu avec le prisme « mais comment a-t-il ne pas pu choisir sa maman ? l’a-t-il fait exprès ? » et c’est vrai qu’en y repensant, me revient consciemment, précisément (je le dis juste comme ça, là, sans savoir si c’est vrai, mais comme pour tout le reste c’est une possibilité comme une autre), le fait de me dire « allez, je vais faire exprès de dire le contraire de ce que je veux », sans que je puisse en déceler la cause et c’est peut-être pour ça que ça tourne et retourne autant, c’est parce que la cause à élucider c’est ça, c’est pourquoi j’ai délibérément choisi le contraire de ce que j’aurais voulu, à savoir manger avec ma maman qui était ma maman, indépendamment de tout ce qui lui arrivait et lui est arrivé ensuite jusqu’à la fin

– La question serait plutôt alors : est-ce que je me suis vu, dans l’instant même, être perversement contradictoire ? Est-ce qu’il y a eu non seulement, dans l’instant même, décision d’être contraire à mon désir (ce n’est donc pas à proprement parler la définition d’une perversion, ce n’est pas mon domaine mais disons qu’on ne peut qu’y voir une sorte de masochisme) mais, en plus, mauvaise conscience dès l’instant même où je la formulais ? Est-ce qu’en fait ce ne serait pas, en plus ou au lieu de ma première « décision », la première fois où je me suis vu de haut, à distance, comme un jeune humain en train de vivre et de prendre une décision mettant en jeu sa relation contradictoire à sa maman malade ? Être une charge ou ne pas être une charge supplémentaire en plus de la maladie ?

– La question serait alors : est-ce que je n’avais pas l’intuition que je la fatiguais, que je les fatiguais tous, que j’ai toujours fatigué tout le monde même et surtout en ce moment même et que c’est ça qui a fait pencher la balance, le fait de ne pas la fatiguer encore plus qu’elle ne l’était déjà ? Ce serait alors plutôt l’apprentissage soudain que j’étais de trop ou que je me suis vu l’être, indépendamment de la vérité ou non du constat ?

– Mais alors, était-ce de loin ou sur le moment ? Ou attendez, non, pardon, j’ai pas émis les bonnes possibilités en présence : était-ce sur le moment, ou bien à la fois de loin et sur le moment (me voyant de loin sur le moment même) ou bien totalement de loin car après coup ? Ou bien après coup mais un après-coup se penchant bel et bien sur le moment, sur un moment avec juste le nez dans le guidon de la décision, de la décision concernant la maman, manger ou pas avec elle ?

– Je me revois avec ma tête en train de pleurer et avec ma maman mais comme un observateur extérieur, comme d’ailleurs durant les moments où je secouais ses bras de pantin bientôt mort, je me revois être un petit garçon, je me revois même en train de me voir comme un certain petit garçon avec sa maman bientôt morte, alors il me semble que je ne saurai jamais ce qui vient de moi ou ce qui vient de lui.

– Et qu’ai-je encore à voir avec tout ça ?

– Décider de ne plus rien penser de spécial ? 

22 avril 2023

Je ne sais plus si je l'avais déjà dit (d'une

Je ne sais plus si je l'avais déjà dit (d'une autre façon, sûrement) dans Le seul vrai hétéro, mais après la "rupture" (il paraît qu'on dit comme ça aussi, je commençais à en avoir assez d'écrire "séparation" alors pourquoi pas), je me suis dit que le truc, le projet existentiel qui serait énorme, plus fort que tout, le seul qui me permettrait d'endosser les nouvelles données existentielles, serait celui de l'Amitié plus forte que tout, pas seulement avec elle mais avec toutes les autres individualités excessivement précieuses que je croiserais. 

C'est le seul projet spirituel qui m'allait, de prouver que tout commence, du moins une vie digne, par l'Amitié. 

Il y a, comme toujours dans ce genre de visée, une dimension ascétique : il faut le faire pour proclamer l'Amitié dans un monde où règnent surtout les rencontres à visées utilitaristes précises, fixées une fois pour toutes : "tu es une fille alors je te regarderai de cette façon, nous pourrions avoir possiblement cette relation au sein de l'hétérosexualité, alors dès le départ cela doit occasionner une certaine façon de réciproquement nous comporter". 

L'ascèse, le projet proclamé ne part pas d'une quelconque "abstinence", il dit au contraire : "je ne sais pas ce qu'est l'amour, je ne sais pas ce qu'est le sexe, j'ai oublié ; on va partir sur ça, sur le fait que j'ai oublié ; de ton côté je sais pas, mais du mien je sais que je sens que j'ai envie de recommencer à la base de ce qui nous fait chérir une individualité ; tu es une individualité, point. Et je dirais même : quand bien même je pourrais te regarder autrement, comme une "fille" qui me plaît sous un aspect plus câlinatoire, que je pourrais avoir soudainement avoir envie de prendre dans mes bras, cela ne dit rien sur l'augmentation de contenu perceptif que tu m'offres dès à présent, une perception de ton individualité toute entière, irréductible à des pensées éthérées sur l'odeur de ta peau que je ne connaîtrai peut-être jamais et qui n'a pas à entrer en compte dans l'intensité présente que nous partageons ou du moins tentons le mieux possible, malgré l'adversité, les mauvais réflexes et normes pressantes imprimées en nous, de partager comme de vrais êtres humains augmentés ; augmentés chacun par nous deux, parce que nous sommes chacun, tous les deux." 

15 janvier 2023

Rappelons à quelqu'un qui me lirait pour la

Rappelons à quelqu'un qui me lirait pour la première fois que l'écriture est bien la situation la moins évidente qui soit.
Il y a encore beaucoup de confusion à ce sujet, même par rapport à ce que j'ai pu dire récemment.
Certes, le "dessin" a été choisi car ayant été perçu comme "la voie où j'exerçais de la façon la plus nulle, malhabile", mais elle est une "voie naturelle", comme on dit (comme dans la phrase "la substance est évacuée par les voies naturelles"). Mes yeux sont hypnotisés devant une feuille, je pleure, j'entends ou écoute une musique ou une voix, immanquablement je dessine, le problème n'est pas là.
Le problème est qu'à la base, il s'agit plutôt pour moi, pour "m'en sortir", comme on dit, "dans la vie", comme on dit, pour me supporter, de me décrire, de me ressasser pour bien être sûr que j'ai bien tout raté ou à l'inverse (mais pas tant inverse que ça) que je n'ai aucune raison de m'en faire pour ceci ou cela puisque de toutes façons tout sera au final jaugé pour ma part sous des critères relevant de la nullité.
Or, c'est bien la situation d'écriture qui s'impose lorsqu'il s'agit de se jauger, situation qui est donc, je le répète, tout sauf naturelle. 
Pour le dire simplement, je n'aime pas écrire (mais je crois, j'espère que c'est le cas d'une grande partie des grands écrivains, rassurez-moi ; en tout cas je ne les imagine pas "aimer" un tel fardeau, c'est d'ailleurs pour ça qu'on les admire tant).

Pourtant, il s'agirait de décrire, par exemple, une sensation unique à ma connaissance, que personne n'a encore jamais décrite (car peut-être encore jamais vécue, mais va savoir, on se croit seul au monde et on s'aperçoit ensuite que c'est simplement que les autres avaient la "flemme" de nous rappeler) :

Je suis immergé dans une activité ou je fais semblant, par exemple je lis ou je suis simplement bercé par "les cahots d'un train" (déjà une image littéraire, notez-le bien, car de moins en moins de cahots nous vivons actuellement), et là, tiens, je m'aperçois, je sais qu'à côté de moi une personne est concentrée sur sa propre activité, différente de la mienne : elle peut lire, travailler d'une quelconque façon, même parfois discuter, écrire, même écrire au tableau (je me souviens d'une fois, en classe : "oh, ben je peux me laisser aller à mes frissons de détente-sécurité puisqu'elle écrit au tableau... elle est dans son truc, je n'ai plus à être là..."), bref, elle agit, et c'est le fait qu'elle agisse de son côté sans avoir besoin de mon être, et le fait qu'il y ait mon être à côté qui assiste à cette action, qui me procure physiquement, je dis bien physiquement, des sensations de frissons-picotements hyper agréables dans le crâne. Je les ai appelés ci-dessus, dans une parenthèse, "frissons de détente-sécurité", mais je ne voudrais pas qu'on croie qu'ils sont le remède à une quelconque "insécurité" ou "déséquilibre" substantiel (ils seraient à la rigueur l'inverse d'une agitation ratiocinante, oui, là vous me connaissez mieux), non, c'est simplement le monde tel que je le préfère, tel qu'il me procure ces picotements de sérénité-jouissance : la personne, l'être, l'Autre n'a rien à redire à ma présence, elle est concentrée sur le monde à sa façon, elle en prend possession à sa façon, sa façon qui n'exclue nullement que je puisse observer sa façon comme à la dérobée, pendant que moi je reste tranquille, aux aguets, fait mine de m'intéresser à mon propre monde, à mon propre intérêt, alors qu'en fait mon seul intérêt, ma seule source de plaisir dans le monde, présentement et bien souvent, c'est de savoir que l'Autre, l'être, la personne, l'individualité poursuit sa quête, sa propre quête sous mes yeux. Si jamais elle me connaît et me pose une question, cela me fera un peu sortir de ma transe, mais pas grave, j'y répondrai et ensuite pourrai retourner à ma place. Car je ne suis fait que pour ça : voir à quel point les autres, les individualités se passionnent, peuvent se concentrer sur des objets, pendant que moi je rêve à elles, ou plutôt les observe attentivement mais tout en jouissant de mes picotements d'extériorité-sérénité, donc en en rêvant en partie, oui, aussi. 

C'est cela que j'aimerais écrire, ça, d'accord. Vous pouvez le répéter. Répétez-le quand vous voulez. 

2 août 2019

Différentes preuves concernant la pop (1) Elle et

Différentes preuves concernant la pop (1)

Elle et moi à ce sujet : on est ensemble depuis peu, elle juge seulement “sympa” un éclat pop ; on est ensemble depuis un peu plus de temps, elle trouve que l'album de pop que je passe juste après son album de modern classical (dixit Discogs) dépare par son manque de grandeur prenante, comme si c'était moins beau, alors que je pense tout au contraire que cette simplicité créativement mélodique conduit à une plus grande beauté, non pas simplement à un autre tableau sensitif appréciable mais tout simplement à une plus grande grandeur prenante, hop, je lui revendique la grandeur, pas besoin de lyrisme pour ça, tout au contraire ; on est ensemble depuis beaucoup plus longtemps (on ne le sera bientôt plus mais je ne le sais pas), j'écoute un éclat pop en faisant la vaisselle au lieu de préparer le déménagement, elle me dit “bon, c'est pas tout ça d'écouter de la pop mais faut s'activer” : oh, elle a qualifié la pop de pop, paradoxalement pas à la portée de tous de la nommer ainsi lorsqu'elle est digne de ce nom, elle a qualifié cette pop brutement pop jusqu'à l'os et méconnue comme telle, la plus évidemment pop pourtant, non pas malgré mais bien grâce à son évidence DIY (artiste légendaire enregistrant depuis quarante ans sur un 8-pistes, compositions parfaites, esprit toujours frais, nombre incalculable de chansons, autiste Asperger), donc ça y est l'affaire est dans l'sac. Sauf que maintenant qu'elle n'est plus là, à qui puis-je faire écouter tous ces nouveaux éclats pop découverts depuis qu'elle n'est plus là ? (N'empêche qu'elle a racheté pour son compte le dernier éclat qu'elle m'avait offert, je me dis que c'est ça aussi le sens d'elle et moi à ce sujet, le sens de nous, le sens de la pop.)

8 janvier 2023

Alliance et filiationC'est un casse-tête cette

Alliance et filiation

C'est un casse-tête cette histoire, car certes on peut se dire qu'il n'y aurait pas d'alliance sans filiation (sans groupe de filiation), mais d'un autre côté on se dit que c'est vraiment trop dommage de gâcher l'alliance par toutes les lourdeurs de la filiation qui vont avec. Comme l'impression que c'est la filiation qui a toujours beaucoup plus fasciné les humains, auto-admiratifs de leurs prouesses biologiques, tandis que les subtilités psycho-affectives de l'alliance furent finalement toujours cantonnées à servir les bonnes manières, les bons intérêts de la filiation. Comme si (et c'est bien ça, oui) on ne pouvait pas concevoir l'une sans l'autre.

Pour ma part, c'est en ces termes anthropologiques que j'aimerais exprimer de la façon la plus exacte possible mon refus d'enfanter : je recherche tellement l'intensité de l'alliance pour elle-même, suis tellement toujours autant subjugué par les connexions qu'elle crée entre deux êtres, que l'arrivée d'une filiation viendrait comme parasiter ma ferveur ; "oh, ce n'était donc que ça, il ne s'agissait pas de s'échapper mais de poursuivre une ligne". L'alliance m'enthousiasme par sa capacité d'émancipation vis-à-vis des groupes d'origine : par leur alliance, les amoureux transcendent leurs lourdes filiations respectives qu'ils abandonnent ou du moins délaissent le plus souvent sans regret ; cette phrase, c'est mon utopie anarchiste à moi. Je veux que l'amour me porte loin des paysages imprimés dans mes années : je ne les appelle pas "vécu" car je n'y crois pas, à chaque fois l'amour, l'alliance recréent le monde à zéro, nous augmentent en nous portant ailleurs, vers d'autres groupes forcément aimables puisqu'ils sont celui de notre amour. Ce sont certes les groupes de filiation de notre amour, mais il ne faut pas le dire et surtout ne pas vouloir en créer un nouveau : il faut que l'alliance garde toute son étrangeté. C'est faute de pouvoir la garder qu'elle se casse. C'est dommage.

24 décembre 2022

Fragments des principaux textes que je devrais

Fragments des principaux textes que je devrais écrire

– Comment savoir si ce que je suis en train de faire lui plaît ? Je ne me souviens plus précisément de ce que c'est, c'est sans doute des petites caresses, c'est d'ailleurs comme ça que j'avais commencé sans qu'elle me repousse, mais à présent c'est différent car elle est allongée sur le côté, je m'allonge aussi, je... Il faudrait quand même que je sache si j'ai le droit de... Comment être sûr qu'elle apprécie, qu'elle souhaite même que je continue mes... enfin je ne sais plus, mes petites caresses, mes trucs comme ça ? Quel est l'indice imparable qui pourrait me dire, de source sûre...? 
Et là je vois son pouls. Son pouls sur son cou. Qui bat la chamade. Ça a l'air de tambouriner, là-dedans, c'est donc que ça ne la laisse pas indifférente, que ça ne lui est pas égal si je continue ou si je continue pas, que ça a l'air de lui plaire, en tout cas que ça plaît à son pouls, à son cou. Du coup j'y plonge ardemment, dans son cou. C'est un appel à y faire progresser mes lèvres. C'est son cou qui a confirmé, c'est donc son cou qui m'appelle, qui m'obnubile présentement. Puis ce sera tout le reste et ce sera encore plus confirmé, elle me dira que je lui aurai "retourné le cerveau". 

– Cela devrait d'emblée être la seule preuve d'emblée que je suis aussi une femme en moi. Dès le début, dès que je l'ai su morte, je me suis dit qu'elle vivrait en moi. Que je la porterai, que je continuerai les sensibilités qu'elle m'avait tracé, les chants, les relations affectées quant aux choses qui affectent, qui sont sensibles au point de faire perdre le nord d'emblée chez les gens comme nous, comme elle, comme moi. Je l'ai mise en moi, ou plutôt non, ce n'était pas une action de ma volonté, cela ne pouvait que s'acter ainsi, elle s'est placée en moi, au cœur de ma voix, de mon regard. J'ai pourtant fait quelques choses honteuses, comme tout le monde, et cela ne m'empêche aucunement par ailleurs d'être, dans un autre domaine de la vie que l'on appelle la "sexualité", attiré.e par les "filles", qui semblent alors me percevoir (comme dans une sorte de raisonnement logique, mais quelle logique ?) comme un "mec". Certes, j'ai choisi de ne pas en perdre tous les atours, et il se trouve que dans ce domaine de "l'attirance", je suis "porté.e vers le féminin", mais cela n'a rien à voir avec ce dont je parle ici. Ce dont je parle ici, c'est que j'ai reçu sa voix en héritage quand elle est morte. Elle est en moi et c'est ainsi, je préfère qu'il en soit ainsi plutôt que d'essayer de la "projeter" au dehors, à l'extérieur, sur d'autres personnes qui ne sauraient pas quoi en faire (avec raison). Je la porte avec moi. Il faut que ça se sache. Quand vous vous adressez à moi, vous vous adressez aussi à elle. Rien que ça devrait vous rassurer sur certains points, ou vous rendre peut-être plus précautionneux sur d'autres, mais ce n'est vraiment pas la peine d'en faire un plat, il y a quasiment trente ans que je la porte en moi. Elle a survécu à tous les malentendus (survivre en moi, c'était nécessairement survivre aux côtés de malentendus). Je crois toujours bien recevoir les messages quand il y en a de sa part (il n'y en a pas toujours, ce n'est pas Dieu non plus).

– J'ai de la souffrance pour deux, je te rassure. De plus, elle n'est que physique car je ne parle que de ma douleur présente. Je n'ai plus de passé car avoir un passé supposerait de le mettre à l'extérieur alors qu'il a été placé en moi. Je ne souffre pas de lui, il témoigne à sa façon de ce que quelqu'un "comme moi" (à peu près "comme moi", selon les époques) a pu être. Je ne souffrirai jamais de ce que tu pourras me dire, me faire, tant que tu me diras pourquoi tu as choisi d'être là à mes côtés ou pourquoi ce n'est pas possible. On ne peut pas souffrir pour quelqu'un comme moi, non seulement parce que je n'en vaux pas la peine (argument classique car je ne suis pas le seul), mais aussi et surtout car la souffrance est déjà là, en moi, avant toute chose et juste dans mon corps. Circonscrite en lui. Pouvant possiblement me faire perdre pied d'année en année, mais si tu choisis d'être là parfois, durant ces années, il y en aura sûrement moins, beaucoup moins. Et je ne vois pas pourquoi elle t'atteindrait puisqu'alors elle diminuerait. Il y aurait alors de la souffrance pour... un et demi, mettons. Et ça ira déjà beaucoup mieux et j'espère que si tu auras choisi de m'aimer alors que j'en avais pour deux, tu choisiras de continuer de m'aimer quand j'en aurai pour un et demi. On aura fait le plus dur. J'ai envie de t'embrasser. 

31 juillet 2019

« Mais termine tes phrases ! », me dit-il, comme

« Mais termine tes phrases ! », me dit-il, comme me disait déjà cet autre patron artistique ; dès qu'il faut faire croire que je suis artiste, je ne pense qu'à me cacher, je patauge. Puis à un moment il faut développer des idées concernant du savoir, et alors là je sens que ma voix devient plus grave, plus assurée, ce qui a l'air de l'étonner. Comme ça depuis toujours : dès qu'il faut dire des trucs sur des trucs, je me sens légitime, par contre dès qu'il faut me présenter comme un être répondant de sa situation, croyant en les agissements qu'il va commettre (pourquoi eux plutôt que d'autres ?), il n'y a plus personne. 

(Souvenez-vous de ma liste de « métiers que je pourrais faire » de septembre 2013, tout y est déjà.)

Déjà pu noter que l'anxiété a lieu non pas tant par crainte de ce que je vais faire mais par crainte du jugement des autres concernant ce que je vais faire, d'où le fait que cela atteint aussi les dires qui m'engagent, ou plutôt non, c'est l'inverse, je dis "qui m'engagent" pour reprendre leurs critères mais ce sont plutôt les dires qui ne m'engagent pas (à mon sens) puisqu'ils sont contingents, à savoir qu'ils concernent tout ce que j'aurais pu faire autrement (des actes, des volontés...). En revanche, le Savoir, quand ça traite du Savoir, de ce que je sais que je le sais, de ce que je sais qui Existe, là elle disparaît. 

Notons enfin l'ironie glaçante (pouvant expliquer mon statut d'aigri) : le refuge dans l'art était une façon de compenser l'anxiété puisque je me mettais ainsi en moi ; or, quand il a fallu concevoir ce refuge comme un choix, il est devenu la plus grosse source de malaise possible, de crainte quant à ma justification, puisque qui étais-je pour avoir choisi ça plutôt qu'autre chose ? Rien du tout, vous l'aurez compris !

30 octobre 2022

Tiens, en ce moment j'aurais quelque chose à te

Tiens, en ce moment j'aurais quelque chose à te dire, à dire à toi, à quiconque, mais il n'y a personne à côté de moi.
J'ai eu l'idée d'avoir envie de te dire ça, ça m'est venu comme ça, mais personne n'est là.
Il faudrait que tu sois là, que quiconque soit là !
Je pense à toi, je pense à quiconque !
Ô, quiconque, où donc es-tu ?
Ô, quiconque, quand reviendras-tu ?

Je suis d'accord pour dire qu'il y aurait un inconvénient, c'est que je suis potentiellement lourd à porter dans la conversation (et pas que dans la conversation). Cela pourrait te rendre triste, comme en écho.
Tu ferais écho à tout ce que je porte (mais qui peut être beau, je te l'assure).
Je te promets qu'en contrepartie, quand tu partiras (car forcément un jour tu partiras), la tristesse en écho sera de mon côté. Ton départ créera en écho ma tristesse.
Alors on sera quittes. On aura parlé, tu m'auras porté, tu m'auras quitté et on sera quittes.

Au final, on sera ex æquo. 
C'est moi qui aurai dû te convaincre, mais c'est toi qui décideras du moment où tu ne le seras plus (convaincue).
C'est souvent comme ça que cela se fait donc ça peut se faire. Encore.
Avec toi, avec quiconque. 

Mais pour l'instant j'ai beau chercher à mes côtés, je ne vois pas à qui dire ce que j'aurais rêvé d'exprimer. 
Il faudrait que tu sois là, que quiconque soit là.
Qu'il y ait toi, qu'il y ait quiconque.
Ô que je pense à toi, ô que je pense à quiconque !
Quiconque, où es-tu ? 
Quiconque, qui es-tu ?

27 octobre 2022

Il n'y a que les autres qui peuvent me dire ce

Il n'y a que les autres qui peuvent me dire ce que j'ai envie d'être.
Ne plus jamais compter que sur les autres pour confirmer mon existence.
Si j'existe auprès des autres, c'est juste grâce aux autres.
À chaque fois que j'oublie que je ne suis qu'ainsi grâce aux autres, ne plus rien faire d'autre que tenter de rejoindre les autres dans leur image du monde qui est la seule existence possible – notre "propre" image du monde formant bien sûr l'une des innombrables facettes de cette gigantesque "image du monde" additionnée que constituent toutes celles des autres et qui est à partir de là la seule réalité conséquente que l'on puisse prendre en compte, étant donné sa force, son contraste, sa richesse incomparables.
Ne plus croire que ce que me disent les yeux des autres, les voix des autres, les gestes des autres.
S'attacher précisément à chérir tous ces yeux, toutes ces voix, tous ces gestes.
Ne viser que leur existence, la seule sur laquelle on puisse compter, dont on puisse croire la réalité puisqu'ils sont là. (Tandis que "je", "je" ne sais jamais si je suis là.)
"Conduire son existence d'après celle des autres" serait déjà trop peu dire puisqu'il n'y a pas de "conduite" possible, j'allais dire de "conduction" (et pour cause !), hors de toute confirmation par les autres de son existence. La confirmation est première, ensuite vient l'éventuelle action. Ce n'est pas l'action qui nous fera confirmer par les autres, si à la base il n'y a pas cette confirmation, on pourrait dire cette reconnaissance, hors de toute conduite. Le langage de la conduite n'a pas de sens lorsqu'on se situe encore dans celui de la confirmation : une existence ne peut pas avoir lieu lorsqu'elle n'a pas encore été confirmée comme telle. 
Ce sont les autres qui apportent cette confirmation, qui donnent le signal.
Ce sont leurs yeux, leurs voix, leurs gestes.
Écoutez ces yeux, écoutez ces voix, écoutez ces gestes. Il n'y a qu'eux qui peuvent vous dire ce que vous avez envie d'être.
Il n'y a qu'eux dans l'existence, pour ce qui concerne la réalité puisqu'ils sont là.

13 octobre 2022

Une individualité. C'est une individualité.La

Une individualité. C'est une individualité.
La semaine dernière, pareil, j'ai croisé une individualité. Mais c'était une autre, une tout autre. C'est le principe.
Je n'en reviens pas. C'est assez nouveau, chez moi, de n'en revenir pas.
De goûter chaque individualité pour ce qu'elle est, pour sa différence d'avec les autres. 
"Incroyable, elle n'a pas dit la même chose à ce propos et je me sens davantage proche de son propos à elle que du propos de l'autre, quand bien même l'autre avait l'air d'avoir une sacrée assurance qui m'a fait croire quelques instants, quelques années à l'inexistence ou du moins à la quantité négligeable des autres individualités !". Je n'en reviens pas. Et c'est nouveau, chez moi.
C'est juste une individualité. Une belle individualité, sans doute, mais déjà juste une individualité, ça c'est certain. C'était inespéré.
C'est inespéré de rencontrer ainsi, même lorsqu'on les connaît déjà un peu (ou pas du tout, pas encore tout à fait), presque chaque jour, des individualités. Il y a des individualités. Il y a chaque individualité. Toutes me parlent, toutes ont des choses à me dire, toutes sont des êtres humains et pas une ne ressemble à une autre, quand bien même leur appartenance commune à la catégorie d'êtres humains pourrait le laisser penser. Je n'en reviens pas. De moins en moins. C'est assez fou et inédit, chez moi, de ne pas en revenir à ce point.
Oh tiens, là, encore une fois, à l'horizon, en pensée ou en présence, pendant que j'écrivais ce texte, une individualité ! Encore une individualité ! 
Mais il y en a combien ?
Attends, je vérifie quand même, on sait jamais, ce serait quand même trop fou, trop beau que ce soit...
Hé ben si, ça en est encore une, c'est elle, la voilà.
Une individualité. 

27 juillet 2019

Ceux qui m'interloquent, ce sont ceux qui pensent

Ceux qui m'interloquent, ce sont ceux qui pensent en tant qu'ils sont devenus ce qu'ils sont devenus, ceux qui considèrent les choses uniquement selon ce qu'ils sont devenus, comme si ça les définissait réellement et entièrement : artistes, scientifiques, travailleurs divers... À savoir que l'on peut ramener chacune de leur position à leur position, à leurs paysages respectifs. On dirait qu'ils nous disent « j'étais comme ça, alors je suis devenu ce que je suis devenu », alors qu'on sait bien que c'est l'inverse, que c'est parce qu'ils sont devenus comme ça qu'ils peuvent dire qu'ils le sont, qu'ils parlent et conçoivent les choses de la façon dont ils sont devenus. 

Mais sans doute (distinction que j'avais déjà faite jadis) qu'ils font partie de ceux qui se pensent comme un moi devant les autres, qu'ils perçoivent leurs directions comme consciemment prises, tandis que je me sens personnellement comme répondant aux occasions, propositions ou injonctions des autres devant moi ; je saisis des balles au bond, des envols possibles, je m'y immisce voire je les investis, mais pourquoi devrais-je penser à travers ces voies ? Ma voix n'est pas réductible à ces voies. Ce n'est pas parce que j'ai voulu être artiste que je dois me mettre à penser comme un artiste. Ce qu'il me paraît au contraire urgent, c'est d'avoir conscience des vérités qui me dépassent, qui sont irréductibles à une quelconque mythologie particulière. Visons donc plutôt la singularité de chacun, saisissons ses conduites par ce qu'elles font transparaître d'immensément plus profond qu'une carrière, qu'un devenir réifié : c'est ce dernier qui le ventriloque pour l'instant, évidemment, mais dessous il y a peut-être autre chose qu'un agent qui ne vise que ses vues.

(Les vrais ennemis sont peut-être après tout ceux qui savent tout ça mais continuent à ne témoigner que selon leur complexion d'agent non-réflexif, et parmi eux les plus inquiétants font partie de la classe intellectuelle puisqu'ils assurent disposer de l'assurance d'une objectivité qu'ils piétinent pourtant régulièrement. Il nous reste soit l'humour pour mettre au jour ces hypocrisies, soit des entreprises plus sérieuses de transparence sociale à définir...)

16 septembre 2022

Je ne l'ai pas fait dans la réalité, alors ça me

Je ne l'ai pas fait dans la réalité, alors ça me prend dans mes rêves : je te supplie. Mais tu es toujours la plus forte.
Cette nuit par exemple, ton regard inflexible tandis que je te disais tout ce que je ressentais, ce que j'avais enduré, que je souhaitais simplement un réconfort auprès de toi (par exemple dans tes bras parce que c'était pratique, même si je comprenais l'éventuelle réticence), au début tu m'écoutais silencieusement (comme quelqu'un qui écoute dans un rêve), puis au bout d'un moment tu me disais "attention, si tu continues on ne se verra plus jamais !". Je compris tout de suite la force de l'avertissement, tu étais la plus forte. Tu es toujours la plus forte.
Je prens cet exemple mais je pourrais retourner dans la réalité : si je t'ai toujours admirée, si je t'admire encore aujourd'hui, c'est parce que j'ai l'impression que tu es la plus forte. Que même les incohérences, le hasard, tu sais les faire tiens, comme tu as su maîtriser les obsessions ou du moins bâtir un équilibre dessus, sans que ta force ne soit compromise. Tu sembles avoir un esprit fait pour construire la vie que tu te seras décidée, tandis que je ne suis encore aujourd'hui pas capable de savoir ce qu'est une "décision", ni même la vie que "je" souhaiterais (qui est ce "je", comment fais-tu pour savoir parler en première personne ?). Et même s'il y a une part de reconstruction dans ta construction (de réinterprétation des incohérences, du hasard), c'est bien cela aussi qui prouve que tu es la plus forte. Tu es toujours la plus forte. 
Et figure-toi que même si tu me disais, là, "arrête ton char, je ne suis pas la plus forte", j'y croirais derechef, ce qui fait que tu serais quand même, encore et toujours la plus forte. 
Je te crois toujours quand tu parles. Je ne sais pas si tu l'as toujours su.

26 août 2022

Durant les deux ou trois premières années, c'est

Durant les deux ou trois premières années, c'est comme si j'en étais resté à "il s'est passé quelque chose", constatation vide ne disant rien du contenu de ce "quelque chose" ; je ne pouvais simplement pas nier qu'autour de moi ce n'était plus le même espace (il n'y en avait d'ailleurs plus de palpable), que je n'entendais plus sa voix et ne voyais plus son visage aussi souvent, qu'il n'y avait plus sa peau. OK, c'était noté, mais comme pur fait, ne disant rien du pourquoi ni du comment. Il s'est passé ça, OK, elle n'est plus là soudainement, à ce moment, mais comme la pluie tombe. Je traversais tout comme en fantôme, craignant de m'arrêter sur une dimension trop solide du "quelque chose" qui m'aurait fait me rendre compte de la réalité derrière.

C'est au bout de quatre ans et même un peu plus, que je suis passé à l'étape "qu'est-ce qu'il s'est passé ?". Je n'en avais aucune idée avant et la confrontation fut douloureuse. Les caractéristiques du décor avaient donc une raison, une origine, on pouvait déterminer pourquoi je la sentais comme éloignée, voire comme ne partageant plus ma vie, hypothèse que la conscience avait rejetée dès le départ comme trop inacceptable. Voilà comment on pouvait décrire ce qu'il "s'était passé" (sic), voilà la façon dont il fallait semble-t-il l'expliquer : si elle n'était plus là, en ce moment, c'est parce qu'elle n'était plus là tout court, à savoir qu'elle "n'était plus avec moi". Non pas qu'elle ne continuait pas à exister ailleurs, dans son propre monde, mais en tout cas dans le mien elle n'était plus, comme on dit, à mes côtés. C'est cela qui s'avéra le plus complexe à se représenter : ce n'était pas simplement qu'elle était, comme ça, comme ça peut nous prendre parfois, "absente", c'est qu'elle "n'était plus là tout court", pas seulement "à ce moment" ou "soudainement". Elle était partie. Elle avait dit "tu dois partir". Plus de quatre ans et demi à tenter de comprendre ce qu'il s'était passé, non pas à chercher à expliquer les raisons du déclenchement du mécanisme de "ce qu'il s'était passé", non, je n'en suis pas encore là (pour cela, je dirais qu'il me faudrait encore le double d'années, à peu près), mais juste les raisons qui pouvaient me faire observer qu'apparemment, "il s'était passé". Quoi donc, ça aura été la découverte la plus difficile, une élucidation qui se sera laborieusement faite jour dans un monde parallèle, non-existant, sans sens : ce qu'il s'est passé, c'est qu'elle n'est plus là. Je viens juste de l'apprendre. La nouvelle vient de tomber. Ça me donne envie de pleurer. Ça y est, je suis au temps-zéro. Ce qui vient de commencer, c'est que tout est fini.

Au moins, il me semble qu'en le saisissant ainsi, comme "quelque chose qui..." et pas seulement comme "quelque chose", ça devient plus réel, donc plus inacceptable, mais plus vivant. Cela s'est passé. Cela s'est vraiment passé, au sens où ça a existé. Impossible, en revanche, de savoir comment ma personne va pouvoir s'en saisir. Ça, c'est encore une autre histoire. Je n'en suis pas encore là. Je suis au temps-zéro.

6 août 2022

Par ailleurs, une toute autre individualité, qui

Par ailleurs, une toute autre individualité, qui ne me lira peut-être plus jamais : je me revois, dans cet appartement où tout était encore étranger (tout agencé de la façon qu'en avait décidé quelqu'un qui n'était plus), découvrir sa voix vive qui me dit "t'es essoufflé, non ? allez, calme-toi", ayant découvert que je tremblais de timidité ; ça faisait longtemps que je n'avais pas découvert une voix par téléphone, une individualité par ordinateur ; c'est elle qui voulut se rendre mieux compte, mais durant le trajet puis à mon arrivée auprès d'elle, tout lui parut malaisant ; peut-être pas tout, puisqu'on se câlina, mais du moins tout ce qui était perçu comme relevant d'un malaise (comme elle me le dira plus tard) ; malaise bel et bien réel, me concernant, mais n'ayant rien à voir avec elle mais simplement avec mon corps habituel ; malaise bel et bien réel aussi, la concernant, je ne le nie pas, mais ayant vécu cette voie d'une façon si brusque que je ne compris pas, au fond, ce qui la surprit tant dans mon individualité, auparavant attendue. La sienne, pour moi, fut à la fois troublante et familière, encore très attachante aujourd'hui, une individualité à laquelle je penserai à tout jamais, comme à toutes les individualités dignes de ce nom.
Impossible de faire autrement, comment oublier une individualité ? Comment oublier une voix, un regard, répondant à la définition digne de ce nom d'une voix, d'un regard ? Elle fut, un temps, durant plusieurs semaines, la voix, le regard par excellence, incompréhensible dans sa violence, encore plus que celui de celle que j'arrivais encore moins à oublier et que je n'oubliai pas davantage même au moment où c'était la seconde violence qui me saisissait. Car chaque individualité peut répondre à une autre, cela a été prouvé par les spécialistes et je le confirme.
Je n'oublie rien, même lorsqu'on m'a fait comprendre, par une remontrance, qu'il vaut mieux. Je crois que les individualités sont éternelles. Si jamais un jour tu te reconnais et te manifestes, ma reconnaissance envers toi restera sobre, promis. Les individualités tiennent à leur quant-à-soi, j'ai compris. 

5 août 2022

Est-ce possible que je ne m'en sois encore jamais

Est-ce possible que je ne m'en sois encore jamais rendu compte ? Oui, c'est le principe du temps zéro. Cela n'arrive que maintenant, que réellement maintenant : son absence m'est insupportable, je veux dire au sens plein du terme, je ne la conçois pas, je ne peux concevoir qu'elle soit absente. Elle ne peut qu'être là, sinon c'est la fin. Ou alors le temps zéro, mais ce qui revient au même, n'ayant aucune idée de ce sur quoi il peut bien déboucher (la folie ? l'éternel retour ? un temps avant même le temps zéro, un temps "moins un" où je revivrai toute l'émotion – que j'aurais dû ressentir plus tôt – comme en plein délire – le délire ne venant pas du fait que je la ressente mais que je ne la ressente à ce point que seulement aujourd'hui ?).

Il faut dire que dès nos premières séparations, celles qui étaient provisoires, je pleurais. J'avais déjà peur, à chaque fois, que ce soit pour toujours. Comme une épée planant sans arrêt au-dessus de moi et nécessitant, comme dans une affliction préparatoire, que je ressente l'imminence de son arrivée dans mon cœur pour me creuser le trou qu'il semblait mériter. Toujours déjà eu un trou, avant même que ce soit pour toujours. Pour cela que je pleurais déjà. Je sentais arriver le trou.

Je ne sais pas si elle aurait pu à quelque moment que ce soit m'assurer du contraire, mais le fait est que c'est arrivé. Et que pour ma part je ne suis pas arrivé à lui faire comprendre à quel point son individualité était placée tout au-dessus, bien tout au-dessus de ce que je ne pourrai jamais exprimer, reconnaître, manifester. Je crois me souvenir qu'elle reconnut de "mauvaises interprétations", et peut-être que la perpétuelle sensation d'imminence d'arrivée de l'épée dans mon cœur me faisait parfois m'éloigner par peur, par peur d'elle. Je crois lui avoir dit qu'à une période elle me faisait peur (mais ça n'a pas toujours été le cas ; pas au début, mais pas non plus maintenant, quand bien même elle a frappé le coup ultime, car c'est comme si, alors, elle avait confirmé mes craintes et ne restait, alors, toute crainte suspendue, devenue inutile, que mon amour pour son individualité, et son absence inconcevable). Il faut croire que j'avais prévu le trou, ce qui ne le rend pas plus vivable pour autant, maintenant qu'il est bien creusé.

Le temps zéro, c'est peut-être tous les temps-zéros à la fois ; il y en eut trop, des temps-zéros, et je ne ferais qu'en revivre sans cesse de nouveaux, chacun représentant tous ses prédécesseurs, toute l'intensité et la violence de tous les temps-zéros, celui d'aujourd'hui ayant pour seule particularité d'avoir lieu pour toujours, tant que j'ai cette vie-là, tant qu'elle n'y est pas, tant que chaque objet la fait être auprès de moi (chacun encourageant une réplique qu'elle aurait formulé ou qu'elle a bel et bien formulé jadis concernant tel ou tel fait, geste, voix, nom... et ne pouvant que m'en souvenir encore et encore, ne pouvant rien concevoir à la place de ce trou qu'elle a laissé en ne faisant plus entendre auprès de moi sa réplique, sa voix, son geste...), tant que sans elle je ne suis plus qu'un trou. Un trou zéro.

4 août 2022

Il faut croire qu'il est écrit que la vie

Il faut croire qu'il est écrit que la vie consiste à passer à côté d'individualités, souvent de celles qui nous sont les plus chères. Nous sommes un être, mais curieusement, la vie consistera à ne jamais conserver auprès de nous (ou parfois même à ne jamais connaître proprement dit) les êtres qui auraient dû composer notre vie. 
Soit il est dit qu'on n'aura pas le temps, qu'il n'est pas permis de découvrir à ce point la vérité de cette individualité, parce qu'alors elle n'est pas ou plus dans notre vie, qu'elle l'ait proprement "choisi" ou non (parfois, ce qu'elle a choisi, c'est d'être auprès d'autres vies, pas spécialement de ne plus être auprès de la nôtre). Soit il semble bien que cette individualité puisse faire partie de celles qui doivent occuper en premier lieu notre vie tellement qu'elle rayonne d'évidence et que chacune semble apporter ses rayons à l'autre, mais alors il y aura toujours un moment où il faudra qu'elle s'éloigne, car il faut croire qu'une individualité ne puisse jamais rester, sa destination consistant à se croire évanescente alors qu'elle est tout le contraire, à nier sa solidité et sa force en tant qu'individualité, semblant nous dire : "je ne mérite pas que tu me considères comme une individualité absolument unique, plus précieuse qu'aucune autre parce qu'unique, je suis juste quelqu'un qui passe, au revoir".

Il faut croire qu'il est dit que les individualités doivent se succéder, qu'on doive les voir passer une à une sans jamais arriver à communier avec chacune dans leur vérité, que la vérité de chaque individualité est trop haute pour nous, que la vie doit se résumer à cette inaccessibilité et à cette solitude. 
L'intensité de la vie ne réside pourtant que dans ces individualités, mais il faut croire que chacune a décidé de passer à côté de ce que devrait être la vie, de ne jamais côtoyer la vérité des êtres autour d'elles, chacune suivant son énigmatique couloir, se distançant le plus possible de la vérité de chaque autre être qu'elle pourrait connaître.

22 juillet 2019

Il semble vouloir que la réalité soit comme

Il semble vouloir que la réalité soit comme lui-même, c'est son type de violence : il maudit toutes les autres nuances possibles qu'il renvoie au même magma informe. Sa distinction consiste à pester contre une indistinction supposée. S'il ne perçoit pas les différences, c'est parce qu'il ne replace pas les positions de ses interlocuteurs et opposants potentiels dans l'espace qu'ils forment tous ensemble ; c'est l'absence de goût pour la contemplation de cette forme aux mille atours – chacun unique, irremplaçable, cohérent dans sa présence à cette place précise, qu'aucun autre ne pourrait adopter, par conséquent précieux, salutaire – qui l'empêche de s'enthousiasmer pour la multiplicité des contradictions voire des confusions. C'est aussi cette incapacité à être correctement attentif au champ des possibles qui lui fait prêter à certaines personnes des positions qui leur sont pourtant sociologiquement impossibles une fois qu'on a appris à les situer. Souhaiterait-il avant toute chose perdurer dans son être, en dépit des nombreux autres regards rencontrés ? Pour ma part, je suis bien trop dégoûté de moi-même, bien trop perpétuellement honteux (« honte » qu'il décrit comme un défaut, quelle idée !) pour pouvoir être aveugle au déploiement sous mes yeux de l'achalandage riche en couleurs que je ne possède pas et ne possèderai jamais (tant mieux pour mon appétit permanent !).

21 juillet 2022

C'est le rêve d'habiter de nouveau dans cet

C'est le rêve d'habiter de nouveau dans cet appartement. Il en a la même forme, mais est bien plus grand qu'avant. Car il faut pouvoir accueillir les individualités avec lesquelles je vais désormais habiter, toutes ces individualités !
J'en attends tout de même une en particulier : cette individualité. Car j'habite toujours avec elle, comme à l'époque.
J'ai inscrit mon nom sur la porte, son nom, nos noms, mais il y en a d'autres aussi, surtout que la porte est transparente. Je vois les gens qui passent devant cet appartement et qui rêvent d'y habiter, dont certains apparemment y habitent vraiment, viennent, entrent et me rejoignent. De tous âges, chacune dans son style, hé mais oui mais dites-moi, c'est... c'est... c'est bien encore une individualité !
Je ne serai plus jamais seul.
Je montre le chemin qui mène à la salle de bains, la petite salle de bains au bout de la cuisine qui est comme un long couloir traversant. Tout en plus grand. C'est trop beau. Je suis trop content d'être de nouveau là, au milieu de toutes ces individualités et en en attendant une en particulier. Elle n'est pas encore là mais elle va venir, elle va arriver. Notre lien est indéfectible, avec cette individualité. C'est une individualité toute spéciale, qui met encore plus en valeur les autres – comme elles se situeraient sur un fond, sur un fond d'elle que j'attends, elle-même ainsi mise en valeur par les autres, sentant que mon bonheur qu'elles soient là, ces individualités, est gros de cette attente, de ce bonheur qu'elle soit en chemin, qu'elle soit de nouveau là, cette individualité. Car je suis sûr qu'elle sera là, d'une manière ou d'une autre.
Je ne serai plus jamais seul. 

31 mai 2019

Quand je relis tout ça, deux choses me

Quand je relis tout ça, deux choses me surprennent : 1) Les moments où ça a basculé (dans divers sens successifs, les saisit-on ?) ne sont plus que des mots, alors que c’était bien davantage que cela ; ce sont même souvent les tournures les plus laconiques qui renferment les virages existentiels les plus décisifs, sans doute justement parce que dans ces moments-là on « perd tous ses moyens » (sic) pour se consacrer pleinement à une nouvelle façon d’entrevoir, ce qui nous entraîne loin d’un quelconque souci de l’art des tournures (en tout cas pour ma part) ; 2) Même quand c’est mal écrit, cela reste toujours plus ou moins une sorte d’écriture qui se pense comme telle, avec une conscience de son ridicule qui ne l’empêche pas d’être elle-même ridicule par cette conscience même de l’être (ceci se faisant au mépris de tous les atours habituels que se doit de prendre une écriture) ; or, j’ai pu parfois (dans Immobile et agité) vouloir avant tout exposer, ce qui revient alors à choisir de ne plus écrire pour que les choses puissent être vraiment dites. Ici, c’est entre les deux : jamais vraiment dit, jamais vraiment écrit. Je crois malgré tout qu’on peut se débrouiller avec ça.

(Quant au « seul vrai hétéro », des fois j'écris et des fois je sens qu'il ne faut plus écrire pour que ce soit dit. C'est donc les deux à la fois pour le prix d'un, donc lisez.)

20 juin 2022

Ce qui peut calmer ma peur-panique d'effondrement

Ce qui peut calmer ma peur-panique d'effondrement (peur de m'effondrer pour de bon, sanglots qui sont donc comme un dernier sursaut), c'est de me dire : stop, ne t'étonne pas, ne t'angoisse pas, c'est normal, tu es au temps zéro. Souviens-toi que tu es au temps zéro.
Tu as cru que des choses s'étaient passées depuis (soi-disant depuis "quatre ans", selon leur échelle de mesure, voire paraîtrait-il même "plus de quatre ans", sic), alors que rien ne s'était passé de réel. Je veux dire qu'il y a peut-être eu des choses automatiques, mais comme une pierre s'abaisse ou se soulève selon la force anonyme qu'on lui applique ; rien de proprement réel au niveau de la vie concrète de ta conscience donc de ton être. Tu es encore au temps zéro. C'est le temps zéro, juste après ce qui s'est passé hier (ces ciseaux brusques qui ont choisi de te détacher et de te faire donc perdre toute attache, toute raison).

Calme-toi, tout est normal, c'est encore le temps zéro. Tout commence maintenant, c'est seulement maintenant que tu peux possiblement te rendre compte de ce qu'il s'est passé, en prendre une "mesure" proprement dite, réelle, assimilée. C'est seulement à partir de maintenant, ça y est, que tu te confrontes à l'événement, à sa violence. Avant, c'est comme si ça n'avait pas eu lieu, du moins que tu ne l'avais pas saisi comme tel. Maintenant, ça y est, ça commence, la confrontation commence, tu vas pouvoir possiblement descendre tout en bas pour y faire face, mais pas de panique, pas d'angoisse de précipitation, il n'y a pas à s'angoisser de se précipiter tout en bas, cela ne pourrait pas être autrement puisque ça y est, c'est le moment, tu es au temps zéro. 

C'est le moment où tu vas enfin te rencontrer, rencontrer ton vide, le vide que tu n'as pas voulu voir (ou trop peu car trop peur) depuis "quatre ans" ou "un peu plus". D'une certaine manière, tu peux voir ça comme un soulagement. Essaie de ressentir ça comme un soulagement : oui, tu n'as plus rien que ton vide, il est à toi, tu es au temps zéro. La séparation a eu lieu hier. Tout commence et ne fait que commencer. Et c'est ce qui va prendre le plus de "temps" (le vrai). Si tu sanglotes, c'est que tu appréhendes, comme on appréhende toute traversée, tout nouvel événement. Cela vient juste d'avoir lieu. C'était hier, et aujourd'hui c'est ton temps zéro, le temps zéro de ton vide, de ton absence, de son absence due à son choix des ciseaux. Tu y entres enfin. Tu entres enfin dans la descente. La remontée n'a jamais été aussi loin (tu ne viens qu'à peine de débuter la descente), mais au moins tout est là, tu y es, consciemment. Tout commence et même si tu ne peux y faire face sans t'effondrer, c'est déjà y faire face que d'y être.
Au temps zéro.

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