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Définitivement
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5 juin 2022

Esquisse de description des représentations

Esquisse de description des représentations (mentales) temporelles d'un malaise hypoglycémique tout en le vivant (au moment même où j'écris ces lignes)

– Ça presse, ça presse, ça presse, tellement que je me sens plus traînant que tout : car ça y est, le coup m'est tombé dessus, on m'a assommé, je m'enfonce dans le sol, mes pieds collent quasiment (s'engourdissent parfois jusqu'à l'impossibilité de les mouvoir sans virer les fourmis), je suis emporté dans la spirale du down, tout est heurté, tout est noir. Au début, pas en sortir, puis se regarder l'être donc viser sans cesse la résolution, la solution que l'on sait être toute simple, la cause toute bête que l'on sait être à l'origine de l'état : se poser pour manger suffisamment, pour remonter. On a tout de même du mal à croire que cela suffise, ne serait-ce pas plutôt la totalité de la vie qui serait défaite en soi, exsudée au même titre que le reste de notre corps à cet instant ? Comment parvenir à se persuader qu'une fois de plus, cela remontera ? Et si cela ne venait pas, pour une fois, pour toujours et à jamais ? On gardera quoi qu'il en soit le choc de la descente, non seulement juste après mais jour après jour, mois après mois, année après année ; la fatigue accumulée est celle des multiples chocs quotidiens qui nous auront fait voir en face la descente, le vide.

– Le "ce n'était que ça" post-sustentation porte des nuances différentes selon les périodes, les intensités. Il peut être rire de réassurance ("ouf, je finis toujours par revoir la lumière !"), mais aussi un "tout ça pour ça", une déception. Car on a eu le temps (le temps heurté, le temps distendu), durant le malaise, de se faire plein d'idées sur la remontée : comme ça presse, ça presse, ça presse, il suffit vite d'y aller et tout sera réglé lorsqu'on aura mangé. Le monde nous apparaîtra tel qu'il est réellement, dans la pureté et la justesse de ses sensations non altérées, non perturbées, non faussées par le malaise ; on s'illusionne sur ce graal : cette illusion tendue, agitée fait aussi partie du malaise. Le contre-coup, parfois, le vide, c'est celui de la trop grande simplicité retrouvée : "ce n'était que ça... il n'y a donc pas grand chose après non plus", hé bien non, pas plus qu'avant en tout cas. Nous revoilà à percevoir normalement et on ne sait plus très bien ce que l'on cherchait lorsqu'on s'est efforcé de remonter, démené à croire à l'arrivée : il n'y a que ça, il n'y a que nous. On est bien peu de chose, avant comme après. Rien à voir avec "après le sexe", là on ne sait juste plus ce que l'on poursuivait, ce que l'on faisait avant, ce que l'on fera après. Que faire maintenant, maintenant que l'on est revenu ? Et pour combien de temps ? Quel épuisement.

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4 juin 2022

C'est comme si au bout d'un moment quelque chose

C'est comme si au bout d'un moment quelque chose dans le cerveau se/me disait "bon, la blague a assez duré, non ?" et que du coup forcément je m'écroulais de tristesse (vu qu'elle n'était pas drôle) ; c'est comme si durant tout ce temps, plus de quatre ans déjà maintenant, j'avais bloqué la non-acceptation à l'arrière, dans la non-effectivité, dans le vague ; c'est comme si durant tout ce temps, le manque, l'impossible, l'inacceptable travaillait en secret et qu'il attendait simplement de ne plus exister (de n'être qu'une blague, oui, peut-être que c'est ce qu'il croyait profondément) ; je me dis aujourd'hui avec certitude et évidence que je n'ai jamais autant "accepté" que tout de suite après, peut-être pas tout de suite après l'annonce mais disons quelques semaines après (comme on accepte une situation "de fait", "ah bon, OK, c'est un fait, j'en prends note"), et que je n'ai jamais aussi peu accepté que maintenant, que c'est allé de plus en plus loin dans la non-acceptation au fil des quatre ans, qu'on est parti d'un point de "relative acceptation" pour arriver à un point de "totale non-acceptation" (avec, entre les deux, un long moment de "relative non-acceptation" de type latence, fausse conscience refoulante, croyant hypocritement à son calme alors qu'elle n'avait envie que de crier). Bien entendu, dans les faits, c'est passé par des pics, mais profondément ça travaillait et toujours, au fil des mois, au fil des années, les pics de non-acceptation montaient toujours plus haut, encore et toujours, sans savoir où ça allait s'arrêter, si ça allait pouvoir s'arrêter (autrement qu'en apprenant que tout cela était en fait une blague, une fausse réalité). C'est proprement impossible.

J'atteins enfin proprement l'impossible, je descends enfin dans la plus profonde non-acceptation. Rien n'existe d'autre que cette détresse face à l'impossible, l'inacceptable. Je ne sais pas d'où ça me vient, pourquoi ça me vient maintenant, mais c'est là (et l'impression que ce n'est pas si gratuit et inattendu que ça, que ça "travaillait" tout ce temps, que le temps passé à se faire croire l'inverse était juste trop long, que ça a assez duré, que soit ça n'existe pas soit je descends au fond). 

Je ne sais pas si c'est là que tout commence, si l'on peut descendre encore, si c'est possible de remonter (autrement qu'en apprenant que tout était faux, un long cauchemar pour mettre à l'épreuve mes nerfs, leur capacité à durer, endurer tout un temps interminable de mauvaise blague, de mauvaise réalité). Je sais juste que ce n'était qu'ainsi, en face de moi, en face du gouffre, de la vérité, que je devais forcément un jour me retrouver. Depuis quatre ans je suis là, je devais être là, je n'ai pas bougé. 

19 mai 2019

L'un des premiers moteurs (de tout ça, de toutes

L'un des premiers moteurs (de tout ça, de toutes ces ratiocinations), c'est de bloquer sur ce fait : « les autres sont donc toujours eux-mêmes ? Et ça ne les gêne pas ? Est-ce qu'en m'efforçant de plonger dans leur regard j'arriverai ainsi à savoir comment ils font pour être toujours eux-mêmes – car personnellement moi je n'y arrive pas – ou à découvrir qu'au contraire ils en sont tout autant mal à l'aise ? ». Et je parle de leur regard au sens propre, il s'agit non pas de spéculer sur le contenu de leurs pensées mais de fixer sans arrêt leurs pupilles – à savoir leur direction, est-ce qu'ils s'adressent vraiment aux autres ou seulement à eux ? ainsi que leur intensité, qu'y mettent-ils vraiment de leur foi en le monde ? – afin de savoir ce qu'il en est de leur adhérence à une quelconque identité. 

Car à la base, la première question qui fait que je suis ici à pérorer, c'est celle-ci : mais comment fais-je pour encore être moi alors que tout me transperce sans cesse ? Position opposée et complémentaire à celui qui se demanderait (un certain type de poète) : mais comment le monde fait-il pour être encore là et changeant alors que je reste profondément ancré dans ma stase ? 

Le pire c'est que dans les faits, je suis bel et bien le second (immobile), mais la cause en est justement que je suis le premier (agité).

3 juin 2022

Plusieurs solutions au même problème :– Comme

Plusieurs solutions au même problème :
– Comme cette ville incarne à tout jamais cette histoire, ces coups au cœur, elle ne pourra jamais être rien d'autre ; si je veux entrer dans une autre vie qui ne m'apparaisse plus comme fausse, il faut donc aller voir ailleurs.
– Comme cette ville incarne à tout jamais cette histoire, ces élans du cœur, elle contiendra toujours la vérité de ma vie, même si celle-ci est passée ; si je veux me rappeler que j'ai existé et que je peux encore un jour exister (pourquoi pas), il faut donc y rester profondément.
– La synthèse des deux, pas forcément paradoxale, serait : cette ville ne pourra jamais être autre chose que cette existence vraie que j'ai eu, il s'agira donc, pour garder intacte cette vérité dans son intensité et sa tangibilité permanente, non-parasitée par la fausseté, d'aller voir ailleurs. Car elle est cette vérité, point barre ; si elle veut être autre chose, sera soit fausseté soit ne sera pas. Pour être donc autre chose : refermer le bloc de vérité sur lui-même (tout en ne "rompant" rien, hein, puisqu'il continuera bien à exister dans toute sa concrétude de pierres, de pentes, de lumières), ouvrir une autre existence autre part. Mais le chemin vers une nouvelle vérité (adjectif+nom me semblant oxymorique, l'essence de la vérité étant de valoir pour soi éternellement) sera le plus long que je n'ai jamais connu et je ne sais pas si j'en ai encore la force.

27 mai 2022

J'ai du mal à élucider l'enjeu de ces pleurs-ci

J'ai du mal à élucider l'enjeu de ces pleurs-ci (ceux de tout à l'heure ; je pleure à peu près tous les jours en ce moment, mais curieusement seuls ceux-ci ont pour l'instant fait l'objet d'un texte) ; disons que comme souvent, j'ai pleuré à la fois quant au passé mais pas tant par rapport – le rapport considéré en tant que tel entre passé et présent exigeant bien davantage qu'un pleur mais tout simplement une auto-désintégration de moi-même –, pas tant par rapport qu'à l'intérieur même de ce passé et simultanément quant à ce dernier ; disons que j'avais une fois de plus découvert un nouveau passage pour descendre (ou monter) ce quartier irréel dans lequel j'ai habité dans ma vraie vie (ce que je ne peux donc pas croire, ce qui est une preuve de plus qu'il est irréel puisqu'elle n'a pas pu avoir lieu, sinon je serais obligé de la considérer par rapport à celle d'aujourd'hui, la fausse, et alors je me désintégrerais) ; ce qui m'a fait pleurer, en plus de toute cette beauté, de cette nouvelle beauté localement entrevue, jusqu'alors inconnue au sein de la beauté plus générale déjà connue de ce quartier, c'est que j'ai pu passer tant d'années, quand j'y vivais, quand je vivais dans ce quartier, sans connaître ce passage en particulier ; ainsi, donc, je pleurais non seulement d'entrevoir ce quartier dans mon passé et mon passé dans ce quartier, mais en plus de me dire que certaines dimensions (dont celle-ci en particulier) m'en avaient échappé ; comment avais-je pu, littéralement passer à côté, toujours à côté ?

Qui plus est, au bout du chemin, au bout de l'escalier, tout en bas, il y a eu un chat (et même deux) ; alors, si j'ai pleuré, si j'ai encore plus pleuré, ce n'était pas seulement (une fois de plus) pour la beauté, éventuellement associée à d'autres semblables mieux connues (par la loi de contiguïté des présences animales, qui nous gouverne depuis l'animisme), c'était parce que je me suis dit : "ah et en plus, en passant à côté, je passai à côté de ce chat (et même deux) ! ai-je donc vraiment tout raté ?" ; oui, et ce n'est pas tant que, classiquement, je me suis mis à croire que l'on avait posé ici ce chat pour moi (vibration du telos sans doute nécessaire mais pas suffisante), c'est que je me suis vraiment dit qu'il avait lui aussi, comme ce quartier, comme sa beauté, toujours été là. En étant brusquement séparé d'eux, et en étant passé à côté au moment où j'aurais pu les rencontrer, les inclure pleinement dans ma vraie vie vécue, je ne pouvais que les pleurer. Encore une fois, je n'avais pas su retenir le sens, le vrai ; je m'étais laissé distraire de la réalité, tellement qu'elle paraissait irréelle, parce que trop belle ; tout ce que j'avais gagné, maintenant, c'était d'être installé à tout jamais dans le mauvais monde et sa fausseté, à force de n'avoir pas su retenir la seule vérité (dont fait partie ce quartier). 

Malgré tout, il est encore tellement là qu'il semble parfois, au sein même de mes pleurs, en ce moment même pendant ceux-ci, m'appeler ; j'y retournerai toujours, que le faux monde le veuille ou non. La vérité devra finir par l'emporter. Et là encore, sans doute, je pleurerai.

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24 mai 2022

Il y a depuis le début quelque chose

Il y a depuis le début quelque chose d'intrinsèquement violent dans la confrontation à l'art, sorte de défi permanent à la non-nullité. "Regarde, je sais dire des choses et pas toi !", oui car perpétuellement une invitation à en être alors qu'on n'en est pas, sans doute le fardeau du prolo lettré. Le prolo admirera dans le silence, "waouh", ça rend coi. Le lettré tout de suite dialoguera, "OK tu dis ça ? alors bon moi, etc.". Le prolo lettré est sans cesse... oui c'est ça, mis au défi, façon quasi-paranoïde : "ah oui alors carrément, tu sais dire ça, tu sais dire des choses comme ça ?! tu... tu me provoques, hein ? tu testes ma capacité à savoir quoi en faire dans ma tête, hein ? tu m'invites à développer ma propre réponse, hein, nécessairement ? Ben oui, nécessairement, car tu n'existes que pour j'existe, pardi, tu me titilles par ton intelligence, tout ça parce que tu es imprimé ! Certes j'ai pas toutes les clés pour direct faire que ma salive prenne la teinte de l'encre, mais ne perds rien pour attendre, tiens-toi prêt, Ego arrive dans la société pour dire qu'il pense des choses aussi !".

Violent, fatigant, cette confrontation, cette provocation, cette intimation-intimidation. Toujours cette façon qu'a l'art d'en imposer pour absolument déclencher une prétention à y inclure à notre tour notre fameux "grain", d'un pénible...

Il faudrait pouvoir choisir soit de se taire à jamais soit de ne faire que répondre en ignorant à jamais le stimulus-demande  qui n'existe que parce qu'on lui prête encore assez d'attention pour croire qu'il passe son temps à vouloir nous impressionner.

26 juillet 2019

Afin de lui faire comprendre tout doucement,

Afin de lui faire comprendre tout doucement, timidement, modestement, mais aussi stratégiquement, que j'adhère à cette cause qu'il rejette voire insulte, je pousse sa position jusqu'au bout en lui disant que si on dénie ceci alors il faut aussi dénier cela qui est à la base de cette attitude qu'il réprouve. Or, là, non, on ne peut pas dire ça, on est obligé d'avoir cela sinon on n'a plus rien, on ne peut plus rien faire ni dire. Hé hé, en effet mais j'ai fait exprès de pousser, pour qu'il puisse peut-être se rendre compte de son intenable pusillanimité superstitieuse.

24 juillet 2019

Je tente ce nom. Non, c'est une œuvre qui ne lui

Je tente ce nom. Non, c'est une œuvre qui ne lui convient pas non plus. Du coup ça m'étonnerait qu'il aime celui-ci… Et pourtant, si, apparemment ! Ça il aime bien, par contre ! La logique des goûts m'est apparue comme une énigme insondable ; il m'apparaissait qu'il était question d'univers mentaux inconciliables, incommensurables. Tout compte fait, il m'apparaît (désormais) qu'il est davantage question de “narcissisme des petites différences”, comme dirait l'autre ; on s'aperçoit de cela lorsqu'on explore les goûts au carré, à savoir les goûts de cet artiste goûté par cette personne. Le plus souvent, je découvre que tel intervenant décrié possède énormément de goûts communs avec celui qui le décrie, comme si l'on jugeait avant tout le scandale que représente cette similarité ; ce qui scandalise, serait-ce donc cette gémellité en soi ou le fait que celle-ci ne se traduise pas par une communion de sensibilités et de dispositions ? Ce que l'on ne supporte pas, est-ce le fait que le jumeau soit un ennemi ou que l'ennemi soit un jumeau ? Quoi qu'il en soit, ce que l'on conteste, c'est l'autre voie prise par celui qui s'est nourri au même biberon. Par définition, cette voie non-prise c'est tout ce qu'on a le plus refusé ; considérée un temps puis rejetée, donc rejetée pour toujours.

25 avril 2022

On ne sait jamais si c'est un surmoi ou une

On ne sait jamais si c'est un surmoi ou une libération (étant donné qu'on a du mal à penser les deux en même temps).
Lorsque la douleur m'a assailli jusqu'à ne voir plus clair en rien du tout, ce sont les choses de l'intellect qui m'ont sauvé. Parce qu'elles m'obligent ("cela m'oblige"). Je me devais de comprendre le monde autour (autour de ma douleur) à défaut de comprendre ce qui m'arrivait (ma douleur). 
D'ailleurs, intrinsèquement, dans le même temps, quelque chose comme la sociologie de Pierre Bourdieu m'a convaincu justement parce que je m'en sentais détaché. Dans le même temps (surmoi ou libération ?). Obligation de construire un tableau de la place allouée à chacun, de sa ou ses "dispositions", en reconnaissant la pertinence même (je dis bien "la pertinence même", tout attaché) dans le fait de ne pas s'y reconnaître en tant que prolo lettré.
Il y a des systèmes intellectuels que l'on aime justement parce qu'on peut les considérer en s'en détachant et parce qu'alors ils nous obligent. Ils nous obligent à les considérer, à les faire nôtre, tout en continuant à les aimer par ce détachement même (je dis bien "par ce détachement même", tout attaché). L'antiracisme critique, par exemple, aussi. Dans le même temps, je ne suis pas Blanc et donc je suis Blanc, je suis Blanc et donc je ne suis pas Blanc. Car pour pouvoir dire l'un, considérer, intégrer la chose à sa juste valeur, il faut pouvoir dire l'autre en même temps, pour sauver sa libération. Sa libération qui nous oblige. Qui nous oblige à la considérer et ainsi à s'en libérer. Ce qui peut être lourd à porter (car finalement, on ne sait jamais).

25 juin 2021

De l'art dans la vie sans art...Mais est-ce que

De l'art dans la vie sans art


...Mais est-ce que ça ne serait pas l'inverse ? (Ben oui, c'est l'inverse vu qu'elles sont inséparables.)
La conscience de ne pas l'être (ou la non-conscience de l'être), ne serait-ce pas le summum de l'action ? 
Et l'action sans conscience, ne serait-ce pas le summum de la conscience qui n'a pas besoin de l'être ?
C'est justement en ne me pensant jamais dans l'art que je m'y immisce le plus. C'est ma seule façon d'en « faire ».

[« En ce sens, on peut dire que le doute spontané qui m'envahit lorsque j'entrevois un objet dans la pénombre est une conscience, mais le doute méthodique de Descartes est une action, c'est-à-dire un objet transcendant de la conscience réflexive. », Sartre, La transcendance de l'Ego]

Les plus anxieux sont-ils les artistes ou les penseurs ? Ils le sont différemment.
À première vue, il semble évident que l'esprit de système, d'inventaire, de répertoire soit une ordonnance de l'incertitude. Mais n'est-ce pas à cette recherche progressive de certitude que nous devrions tous nous consacrer ?
Or, en répondant « non, je n'apporterai aucune réponse », c'est bien l'artiste qui avoue être le plus agité : il voit trop de choses se recouvrant, s'additionnant, se découpant selon des plans contradictoires, il en est débordé et est ainsi empêché de se consacrer à ce à quoi il faut bien se consacrer (la recherche de liens logiques, de cases nommées, de grilles tracées). Il est pour toujours empêché, du moins c'est ce qu'il tient à faire perdurer : il en fera un « métier ».

14 juin 2021

Faire et ne pas faire C’est justement parce qu’il

Faire et ne pas faire



C’est justement parce qu’il y avait l’évidence qu’il y a eu la honte.

Justement parce que c’était trop normal d’être un artiste, trop l’exemple recommandé, qu’il y a eu l’envie trop spontanée de l’être et à partir de là, la peur du ridicule.
Tous ceux qui paraissent ne pas avoir de problème à l’affirmer, à nager dans le bain, c’est sûrement après tout parce qu’à la base ils ont eu l’impression d’obtenir quelque chose contre une évidence adverse, qu’ils sont pas gênés. C’est la fierté, l’affirmation, l’orgueil d’en être contre tout ce qui n’en est pas.
À l’inverse, quand il a paru (à moi) que c’était la banalité du destin que d’y tendre, d’essayer de me trouver « mon truc » à moi dans l’art et que cette recherche, par sa candeur trop empressée, me conduisait à investir des choses trop fortes pour moi, me conduisant au ridicule, je ne pouvais que me sentir perpétuellement honteux. Je disais donc : la honte d’une évidence trop grande (trop grande dans l’absolu, trop grande pour moi).

J’ai retardé le plus longtemps possible le moment où j’allais devoir me saisir moi-même de mes dires, au lieu de les laisser aux autres. Banalité de démarrer en tant qu’interprète ? Certes, sauf que c’était ainsi, déjà, que j’avais l’impression de « faire » (l’art). Être tellement nourri, y plonger tellement et en répéter les atours et les contours, que l’évidence perdait sa sécheresse (la sécheresse crucifiante du « allez, vas-y, à toi ! ») et prenait toutes les couleurs possibles du monde. C’est quelque chose que j’ai retrouvé tout au long de mon parcours : les périodes où j’ai l’impression de « faire » le plus, à savoir d’être le plus (vous m’accorderez l’équation faire = être), sont rarement celles où j’ai « fait » proprement dit au sens où l’entendent ceux qui « s’y mettent » vraiment. « S’y mettre » me semble même parfois la meilleure façon de se défiler, de passer à côté non seulement de soi, mais aussi carrément de l’art en tant qu’en-soi (celui-ci devenant alors sec, trop accessible à l’individu pour être honnête).

À partir de là, ma démarche d’artiste, épousant à son corps défendant, par la force des choses, de façon non préméditée, une propension conceptuellement postmoderne à la « monstration de soi », allait reposer sur cette source fort riche en surprises, dont le plus grand mystère est pour moi qu’elle ne convainc pas davantage de monde : celle de l’alternance entre « faire et ne pas faire », sans que l’on sache jamais très bien de quel côté l’on se situe.
Dit de façon plus sociale : c’est justement parce que l’art était l’évidence de ma vie qu’il ne fallait pas que je m’y consacre. « M’y mettre » entièrement aurait été une preuve d’une trop grande légèreté vis-à-vis de lui. C’est justement en ne m’y « mettant » pas entièrement que je m’y suis mis tout entier, au sens où ainsi c’était complètement moi : ce fait de ne pas « s’y mettre », ça ne pouvait pas être plus moi. Et c’est cela que je voulais montrer, développer.
Ainsi, parfois, j’ai été encore plus proche de l’art quand je m’en éloignais, car cette volonté d’éloignement ne pouvait avoir lieu que sous son commandement, témoignait de son importance tellement haute qu’il pouvait me conduire à vouloir m’en préserver (pour ne pas le gâcher, et puis toujours à cause de sa trop grande force pour mes faiblesses).

Hors de question de faire de l’art, tellement je suis un artiste ! C’est pour ça que je n’en parle pas à grand monde. Ça doit rester entre l’art et moi. Ainsi, c’est l’être encore plus, c’est faire juste pour faire, ce qui est bien le plus bel hommage que l’on puisse faire au faire.
Ceux qui sont « dedans », est-ce qu’on peut dire qu’ils continuent vraiment à l’être, à en faire ? Franchement, pas tout le temps, pas souvent. C’est autre chose : c’est leur raison de vivre ; moi, c’est ma raison d’être. Ma raison de vivre, c’est le sentiment de l’art dans la vie, ce qui suppose parfois de laisser un peu l’art pour mieux le retrouver dans la vie. Quant au sentiment de la vie dans l’art, je connais aussi, je m’y suis attaqué dans ma jeunesse, quand je m’y isolais du reste. Mais alors c’était trop « faire » pour que ce soit vraiment du « faire » digne de la vie, c’était trop s’obnubiler, s’illuminer : il faut que « faire » sache passer par « ne pas faire » pour rester pleinement vivant.

Me soigner, il me semble que c’est souvent passé par « ne plus faire » (de l’art). Car c’était ainsi me délester de manies, de lubies. Or, l’artiste qui « y est », qui « s’y met », il doit accepter de s’y enfermer, dans ses lubies. C’est ainsi qu’il fait son métier. Il devient ainsi à la fois non-sain, contraire à la vie et donc à l’être et donc à l’art, tout en étant officiellement artiste et même le seul « vrai », le seul qui soit. Il y a quelque chose qui cloche, ça colle pas. Quand c’est qu’ils nous montreront lorsqu’ils ne font plus ? On aimerait les voir (aussi) lorsqu’ils ne font pas ou plus ! Mais ça, ils le gardent pour eux, alors que c’est ce qu’il y a de plus intéressant.

Je suis sûr que vous savez que c’est quand je ne fais pas que je fais le plus, je suis sûr que ça se sent. Le faire sentir, c’est ce à quoi je me suis consacré, ce qui suppose donc (aussi) (parfois) de volontairement et sereinement ne plus faire.

Dans chaque période, dans chaque virage, je suis conscient que ça ne durera qu’un temps, que ce n’est qu’une période, qu’un virage, mais ce sentiment n’empêche pas d’y aller délibérément et frontalement. Au contraire. Ça fait partie de la richesse de la décision. Quand je refuse l’art, c’est tout l’art qui m’entraîne ainsi et que j’ai hâte de retrouver dans quelques mois ou quelques années (suivant la durée de la période, du virage) ; mon refus, c’est encore lui, c’est encore de l’art. Le goût pour m’en sortir, pour le réfléchir, m’en distancer d’un regard distancié, sociologique, psychologique, c’est encore lui, c’est toujours lui, c’est toujours l’art qui me fait être ainsi. Ce serait pas possible autrement. Ça n’aurait pas lieu.

Le fait d’écrire tout cela, c’est y revenir pleinement (dans une exposition proprement artistique où le ton, le ton du soi a toute son importance). Mais je sais qu’en y revenant, je voudrai dans quelques temps m’en éloigner de nouveau et rejouer au « revenu de tout », au sachant. Et alors je n’écrirai de nouveau plus pareil, à ce point que je ne voudrai plus écrire (au sens d’écrire) : je voudrai alors dire (alors que dire, dans l’art, ça ne se fait pas, ça n’est pas des manières). J’en ai tout à fait conscience en ce moment, au moment où précisément je dis, tout en écrivant, je fais croire que je dis alors que j’écris et vice-versa, en fait je ne sais pas forcément où j’en suis. Mais quoi qu’il en soit, bientôt, je ferai croire que j’écris alors que je dirai. Vous verrez.

 

4 août 2014

J'hésite entre abhorrer l'humour et l'adorer. La

J'hésite entre abhorrer l'humour et l'adorer. La sagesse réside dans cette alternance, en tout cas c'est ma respiration à moi. Il me semble que le problème de tout humoriste, de celui qui l'est par tous ses pores et pas par intérêt ou mise en scène, c'est qu'il ne sait pas ce qu'il aime dans la vie, je veux dire dans le vrai monde au premier degré. L'humour permet donc de créer un espace où le choix n'est pas obligé, où tout (ou presque) peut être mis sur une même échelle fictive. Il ne faut jamais oublier que la dérision vient de là, il faut chérir ses racines pleines de gravité, sinon on devient celui qui construit de futiles échafaudages servant à soumettre autrui à la dictature de la parodie, c'est comme si on créait notre propre univers concentrationnaire alors qu'on cherche justement à fuir celui du vrai monde. À partir de là, je dirais que je fais mienne cette phrase de Robert Pinget : "Je n'ai jamais su si j'aimais la salade". Tout est dit : c'est cette impossibilité à vivre qui est l'impulsion première, impossibilité se traduisant dans des choses si triviales qu'on en a honte et qu'elle ne peut donc que s'exprimer par la rigolade. (J'en parle aussi ici.)

23 octobre 2020

Ils n'ont pas envie d'être qualifiés de "Blancs",

Ils n'ont pas envie d'être qualifiés de "Blancs", par contre ils ne semblent pas gênés d'être désignés comme "mecs".
Perso : l'inverse.
Disons : j'entends bien le besoin de nommer les "Blancs" (même si je ne pense pas en être), ça me paraît clair comme de l'eau de roche (sans mauvais jeu de mot), par contre est-on bien sûr de ce qu'est un "homme" avec un petit h ?
Tout le monde a l'air de trouver ça évident, en tout cas beaucoup plus que "Blanc", alors que je trouve que ça l'est beaucoup moins.
Résumons : les seuls moments où j'accepte de me regarder en tant qu'homme, c'est quand je suis tout entier dirigé vers les filles (ce qu'on appelle l'hétérosexualité). Hormis ces moments – qui ne sont pas toute une vie –, je ne sais pas ce que c'est, ou plutôt ce que je peux savoir n'a rien à voir avec ce que je pourrais être ou pas, ça fait partie d'un catalogue d'attitudes qui ne me concerne pas, disons encore moins que celles des Blancs (car à la rigueur, j'écoute beaucoup de musique de Blancs, mais je ne vois pas ce que je pourrais consommer comme "culture de mecs").
Néanmoins, c'est parce que je pense tout ça, c'est parce que je peux écrire ce genre de paragraphe que j'admets objectivement qu'il existent – puisque je n'en suis pas : les "mecs". Mais ça demande davantage de travail que pour les Blancs. Les Blancs, je les avais repérés depuis le début ; les "mecs", c'était juste ceux qui n'avaient pas d'intérêt (puisque dans le cadre de l'hétérosexualité, seules les filles en avaient). Il se pourrait bien alors que ce soit ça qu'apporte un certain féminisme : sortir les "mecs" de la neutralité ; qu'on en soit un ou pas, ça permet de les nommer et de se rendre compte qu'ils existent. 
Je m'aperçois que je ne savais déjà que trop qu'ils existaient, malheureusement ; que c'est en partie à cause d'eux que j'avais choisi l'hétérosexualité (c'est le principe même) : pour leur échapper en choisissant les autres, celles qu'on appelle les "filles". J'avais tout à fait saisi qu'ils étaient pas beaux (c'est le principe même), qu'il valait mieux s'enticher des autres qui sont quand même mieux en tout point (c'est le principe même de l'hétérosexualité).
Mécanisme en effet étrange : notre propre "sexe" est la chose que l'on voit le moins au monde, du moins lorsqu'on est hétéro, puisque l'on a choisi d'être aspiré par l'autre. 
Mais là encore, la même seconde où l'on aura appris qu'on est (semble t-il) un "mec", la seconde d'après on l'est encore moins puisqu'en s'objectivant on s'en est déjà distancé.
En gros, jamais vraiment été, et encore moins depuis que je sais que je peux passer pour l'être – puisque je refuse vraiment de passer pour tel (je refuse qu'on réduise mon hétérosexualité – qui ne regarde que moi – à la même "masculinité" que les plus démonstratifs des "mecs" ; seuls eux sont les vrais).

17 juin 2020

Je savais qu'il ne leur plairait pas. Non pas

Je savais qu'il ne leur plairait pas. Non pas tant par le contenu de ce qu'il racontait, mais par sa façon de parler, de se mouvoir dans le discours, d'aimer redire des évidences qu'ils partageaient pourtant bel et bien. Je ne m'attendais pas à ce qu'ils en soient si vite agacés ; cet être n'était tout simplement pas de leur monde, quand bien même ils se seraient entendus sur la question des valeurs à viser.

On peut se moquer des théories formalistes (bien souvent anti-réalistes ou anti-sensualistes), mais ce qu'elles saisissent est néanmoins essentiel, à savoir ce que l'on pourrait surnommer notre susceptibilité ou surréactivité formelle. Il est dit que cette personne sera dégoûtée par telle autre, non pas tant par la nature substantielle de leurs différences mais par ce qui transparaît de leur position, de leurs coordonnées respectives (telle lubie comportementale, tel maintien, tel point d'honneur). Et l'on pourrait presque dire qu'à l'inverse, une répulsion a priori normale envers un importun pourra être soignée lorsqu'il y a correspondance des points de situation (par exemple, un artiste d'un sous-champ aura tendance à préférer spontanément un autre artiste de ce sous-champ situé sur le même plan socio-matériel, indépendamment de ce qu'il raconte de la vie, à un non-artiste qui utilisera d'autres modèles d'analyse du réel ; ceux-ci violenteront l'artiste, même lorsqu'ils conduisent, par d'autres chemins, aux mêmes conclusions existentielles).

La conscience collective ou le surmoi planant au-dessus de nous – ce fait de planer étant raillé par les théoriciens opposants – seraient peut-être plus concrètement constitués de fils solidement accrochés à des axes (comme dans un mobile enfantin) ; on peut bouger et on voit que l'autre aussi bouge quand on est un minimum attentif à lui, mais on est surtout attentif à sa latitude-longitude : c'est cela que l'on juge. Ce n'est certes plus seulement géométrique lorsqu'on y met du sens, mais il reste que ce sens est déterminé par la géométrie. C'est même ce bonus géométrique qui constitue le principal surplus ou résidu formant ce que l'on appelle le sens que l'on accole sur le monde.

C'est ce qui fait que c'est si compliqué lorsque l'on repense à des gens. À l'inverse, lorsque je repense à la langue râpeuse de mon chat, à ses dents qui me mordillaient la main, à ce que cela me faisait, je ne saisis que cela. Je ne suis que dans ça et c'est tout ce que c'est.

11 juin 2020

Est-ce que cela peut être visé comme autre chose

Est-ce que cela peut être visé comme autre chose que comme quelque chose de formel, d'en dehors de soi ? Je parle des entours qui formeront plus tard la texture de notre passé, l'ambiance sensitive et émotionnelle que l'on tentera de se remémorer. Quand on les vit, même si ça vient brusquement nous atteindre, c'est déjà trop autour pour que l'on y soit entièrement inscrit ; ce qui ne veut pas dire qu'on ne l'aura pas vécu en tant que tel, simplement qu'on s'y voit déjà comme à distance, en reflet. Mais n'est-ce pas plutôt le rôle général (trajets, intentions) qui nous échappe, plutôt que les données concrètement ressenties qui définiraient plus fondamentalement notre choix d'être (encore aujourd'hui) ?

Exemple : j'ai pu parfois, le temps de quelques mois, obtenir un "salaire" reconnu comme tel tout en "partageant" ma vie avec une "partenaire", comme on dit ; c'était à tenter, mais ce que j'aimais le plus dans la situation, c'était qu'elle était situation, tableau : c'est vrai que quand on vit ça, c'est plus facile de se présenter, de se représenter comme légitime. Mais comment je le vivais, ce n'était pas descriptible de façon si circonscrite : il y avait des choses dans l'air qui me faisaient du bien, d'autres qui me faisaient du mal, tout était déjà aussi intense et violent que ça l'est maintenant, simplement cela était comme recouvert en surimpression par les formes que l'on y mettait. Ce n'est pas tant que ces formes ne disaient rien sur ce qui se tramait, c'est qu'elles n'étaient que la coquille enveloppant les divers sentiments ambivalents en jeu (si je tais ces derniers, ne reste que la fameuse et bien nommée coquille vide).

Quand je me rappelle de ce que je respirais dans l'air à cette époque, me viennent avant tout des extases et malaises difficilement verbalisables, puis dans un second temps, en effet, ce dans quoi je les inscrivais : une situation qui avait tout l'air de se présenter comme normale, sociale ; c'est sur ce socle visé imaginairement que venait se reposer le reste de façon non-thétique. La réflexion revenue de tout qu'il faut tenter, c'est celle qui essaie de jauger à quel point ce cadre préformé était si décisif que ça concernant l'illusion de chaque jour à laquelle on se prêtait.

30 août 2018

Quand je Déjà, quand je démarre un texte par

Quand je 

Déjà, quand je démarre un texte par "quand je", il y a toujours un goût poisseux ; pourtant je n'arrive pas à concevoir autre chose que l'autoportrait comme exposition. Je me souviens pourtant de cet ami qui me disait "l'écriture porte à autre chose" (et quand j'ai écrit la phrase précédente je ne me rappelais plus qu'il avait employé "autre chose", je suis allé vérifier : quelle coïncidence !). Mais pour ma part, si je continue c'est juste parce que l'autoportrait n'est pas encore parvenu à son terme. 

Je disais donc : quand je pense aux autres, quand je m'imagine être avec eux, je les trouve beaux et attirants. Mais bien souvent, en vrai, ils m'assignent et je m'assigne. Je prends une toute petite voix et ils me considèrent comme débile.

Double mouvement, cercle vicieux (comme d'hab) : je n'ai connu à peu près que des autres qui n'écoutaient pas, qui étaient « dans leur monde » (comme on dit), ce qui n'a jamais été mon cas, contrairement à ce que raconte le récit officiel : ce qui a fait croire ça, c'est la peur vis-à-vis de tous ceux-là qui n'écoutent pas, la crainte-de-les-voir-encore-plus-se-renfrogner-alors-pour-la-peine-je-me-renfrogne-moi-même-d'avance. 

À chaque seconde je pense à eux.

Depuis quelques temps, curieusement, je rencontre enfin des autres qui ne me considèrent pas comme débile. Je n'en reviens pas : ils n'ont pas rien à faire de ce que j'apporte comme parole ! Une fois que j'ai dit quelque chose, ils se montrent enclins à développer, creuser, renchérir, ils cherchent des précisions quant à ce que j'ai pu esquisser. Sont-ils bien de cette planète ? Ils ne semblent pas m'assigner ; face à eux, je ne m'assigne pas. 

Expérience incroyable l'autre jour : je dis quelque chose, ses yeux me regardent, ses yeux écoutent et répondent à mon propos avec un sourire intéressé ! Jamais arrivé jusqu'à présent !

Et l'autre jour aussi : je dis quelque chose d'un peu incomplet et l'autre demande des précisions en ayant l'air de ne pas me considérer comme débile ! C'est possible, ça ?

Du coup j'ai moins une petite voix.

Mission : il faudra que je m'habitue à ce qu'on n'ait pas forcément rien à faire de moi. Quand je réponds, je le fais sur un ton d'emblée nonchalant puisque « de toutes façons ils n'en ont rien à faire », or avec ces nouveaux autres ça ne marche pas : ça ne les empêche pas de me considérer comme un être humain ! Saisissant ! Par conséquent : développer une assise. C'est en cours.

(Et de nouveau, hier, après avoir écrit ce texte : je la reconnais, l'accoste et on dirait qu'elle est contente que je parle ! Je ne sais pas quoi dire et ce que je dis je le dis comme ça en passant mais elle a l'air, malgré ce pauvre tableau, d'en attendre davantage avec un sourire et des yeux ! Mais alors, puis-je être digne ? C'est comme si elle pensait que je pouvais correspondre à une parole à entendre ! On me l'avait jamais fait comprendre jusqu'à présent ! Et je la connais à peine mais justement c'est encore plus dingue !)

 

28 septembre 2021

Intersectionnalité Ce n'est pas parce que je suis

Intersectionnalité


Ce n'est pas parce que je suis un mec que j'en ai toujours envie.
Je ne crois pas d'ailleurs que je sois un mec, pas plus qu'un Blanc.
À cause que vraiment, je me sens souvent si aphone, si en porte-à-faux...
Ça c'est à cause que je ne suis pas tout à fait valide, pas tout à fait d'attaque.
Pas tout à fait d'attaque pour lutter virilement contre le capitalisme, pas tout à fait d'attaque pour m'intégrer civilement dans le capitalisme.
Pas assez Blanc pour ça, pas assez confiance en ma culture.
Je vous assure que je n'ai pas d'assurance.
Je me sens tout perdu à cause de mes malaises, à cause de ma viabilité non assurée.
À cause de ma fiabilité non genrée.
Pas assez mec pour ça, pas assez confiance en ma validité.
J'ai trop perdu pied face à eux, ceux qui commandaient.
Je veux dire ceux qui semblaient bien ancrés, bien enracinés, bien sûrs d'être là.
Je veux dire les mecs, ceux qui ne flanchent pas.
À fond dans la certitude de l'efficience de leurs références, je veux dire les Blancs.
Je ne crois pas que j'en sois, tout simplement parce que je ne digère pas ce qu'ils boivent.
J'ai pu tenter parfois de m'y inclure, par exemple en parlant fort, en parlant grave.
Mais c'est comme si les plis du corps appuyaient trop, avaient le dernier mot.
Pas possible d'être un vrai mec quand on semble s'excuser de tout.
D'être là ou de ne pas être là, de ne pas parvenir à rester debout.
De ne pas parvenir à tenir la barre, de ne pas parvenir à tenir tout court.
De ne pas parvenir à tenir, de ne pas parvenir à tenir plus que tout à certains bouts.
À certains bouts prédéfinis, prédéfinis par les Blancs.
Je veux dire bien sûr par les mecs, par les normaux.
Ceux qui ne sont pas malades chroniquement, je veux dire.
Qui sont tout le temps Blancs, qui sont tout le temps mecs.
Qui peuvent en témoigner, qui y ont intérêt, qui en ont les centres d'intérêt.
Quelle imagerie reconstruire à côté ?
Aucune idée.
Pas vraiment d'idées innées quand on est peu alerte, peu au fait.
Je veux dire peu au fait de ce que ce serait, vraiment, que de ne pas être flageolant.
Que de ne pas être un mec, que de ne pas être un Blanc.
Et si on était tout le reste ?
(Et si eux aussi, un jour ?)

 

18 juillet 2021

Au début je croyais que mon anarchisme était un

Au début je croyais que mon anarchisme était un centrisme. Le vrai centrisme. Celui entre l'individu et le collectif : le vrai, le seul vrai – la droite faisant croire qu'elle préserve les deux à sa manière (la liberté individuelle d'agir du riche, la propension à enrôler le pauvre dans son ordre collectif), la gauche oubliant trop souvent d'étendre l'éventail des possibilités des aux-noms-de-quoi chacun idiosyncrasiquement empruntera le chemin d'une cause plus grande que lui. 
C'était le juste milieu, le vrai juste milieu.

En fait, c'était encore trop se définir par rapport aux deux bouts : si c'est le centrisme qui fait croire aux extrêmes, c'est parce que ce sont bien ces extrêmes, leurs contenus respectifs qui créent l'existence d'un centrisme ayant à se définir en rapport, uniquement en rapport, par rapport, sans que l'on parvienne à définir précisément son contenu substantiel. Si je m'étais mis à croire que j'étais au milieu de tout, c'est parce que ce tout environnant était arrivé à me faire croire qu'il était la seule réalité possible, que l'on ne pouvait prendre le monde que par ces biais. Erreur éternelle.

(Par exemple : la croyance selon laquelle libertaires, antiracistes ou féministes, avec leurs histoires de prison, de police, de patriarcat feraient preuve d'un esprit analytique, très doués pour se pencher sur des questions spécifiques mais incapables de penser synthétiquement la totalité capitaliste dans sa logique de rapport social global à considérer prioritairement. Bref, croyance en l'innocence et l'évidence de la segmentation du monde, découpé tel un puzzle. En affirmant être le garant de la pensée de la totalité, on oublie que c'est en la tranchant préalablement que l'on peut se coiffer ensuite de la couronne de la dernière analyse, du dernier mot. Et on la tranche selon son bon vouloir. On passe son temps à diviser, quand l'on souhaite ainsi rassembler. Ceux qui ne divisent jamais, c'est ceux qui sont tout entiers plongés dans des mondes de vérité considérés en tant que tels, comme ce qu'ils sont phénoménalement lorsqu'on les vit : des fins en soi ; les mondes concrets de la violence qui existent tous autant qu'ils sont, qui ne connaissent pas les causes premières ou les fins dernières, le social ni le sociétal ; bref, là où ça se passe pour les humains, tous les humains d'un monde donné, le seul monde qui soit, le seul vrai.)

De la même façon : mon incapacité à trancher entre quête anxieuse d'ordre explicatif et quête anxieuse de justesse de rythme, entre la pensée (ou le discours) et l'art (ou le langage), n'était-ce pas une pure vue de l'esprit centriste, beaucoup trop dupe de ce qui l'encerclait autoritairement ? Il y avait des vérités bonnes en elles-mêmes à faire apparaître, indépendamment de leur appartenance conventionnelle, presque administrative, à tel ou tel champ constitué. Tout risquait de me dégoûter et je risquais de les dégoûter tous, mais peut-être que ça en valait le prix (à défaut de la peine, car rien ne justifie d'être aussi fatigué ; comment les autres peuvent-ils se souvenir qu'ils m'ont un jour croisé alors que j'avais eu dès le lendemain un refus farouche et fiévreux d'avoir été ce que j'avais été ce jour-là ?) : le prix d'avoir trouvé ce qu'il y avait précisément à faire ressortir de ma compréhension en cet instant.

De la même manière : suis-je trop attaché ou trop détaché ? « En fait tu n'es pas un vrai solitaire, m'a t-elle dit ; tu sais que j'ai déjà fait une retraite monacale sans parler ? ». À voir ce dont je serais capable ou pas, à voir, à voir... J'enrage de voir toujours l'Autre s'échapper alors que je n'ai fait que chercher sa présence à mes côtés. Ensuite, pour ce qui est d'être au clair sur ce que j'attends de cette présence, il n'y a qu'un pas, encore difficile à franchir. Cette présence peut être beaucoup de choses, tout comme elle ne peut pas en être certaines autres. Mais il faut en tout cas qu'elle soit là, que je sois sûr qu'elle soit là et bien là, car il n'y a que ça, dans la vie. Il n'y a que ça pour vivre pleinement, sinon on ne tient à rien. Même pas au centre.

27 juin 2021

Certaines situations existentielles du passé sont

Certaines situations existentielles du passé sont parfois tellement éloignées de celles du présent – pas forcément dans le temps mais simplement par comparaison – que j'ai peine à croire que ce fût vraiment moi. Je me le demande. "Était-ce vraiment moi ?". Oui, ça l'était, ce qui est finalement plus plaisant que déplaisant comme conscience, même avec le défaveur de la comparaison – car il s'agit toujours en général de situations plus complètes, plus intenses et accomplies, plus belles. Comment fais-je pour ne pas bloquer sur la perte ? 
En me disant justement que c'était moi, que c'était bien moi. Ça me communique de la force, un paysage de force, ça va chercher de quoi me reconsidérer, j'en ramène une certaine croyance en mon existence (puisqu'il s'agit bien de cela, tout simplement de cela : j'ai existé, ce qui est déjà proprement incroyable). De ce passé, je me dis, mon moi d'alors me dit que ça a existé, que c'était ainsi, il vient me le confirmer. 
Est-ce qu'il y a forcément l'espoir que par conséquent cela puisse se reproduire, pas exactement mais les mêmes sortes de beautés ? Ça n'est pas l'enjeu principal, même si cela peut en effet contribuer à l'assurance que... peut-être... Mais plus fondamentalement, il s'agit, plus modestement, de constater simplement que ça a existé. Ça a eu lieu. Rien que de me dire ça, c'est déjà me dire beaucoup. J'en verse alors une larme, sans savoir de quelle nuance elle relève.

Et puis... de toutes façons... quelle cumulation ! Je dis "de toutes façons" car cela suffit déjà, cette cumulation. Cette cumulation qui est la preuve que tout additionné, c'est toujours plus grand que moi, ça fait un compte plus grand que moi pris isolément de façon actuelle, actuellement de façon isolée, donc que ça existe bien davantage, même si ce n'est qu'en tant que « gros de... », qu'en tant qu'état « gros de tout ce que... », gros de potentialités car gros de tout ce qui est accumulé. C'est toujours bien plus là, bien plus moi que le « simplement là, simplement moi ». 
Dans ces moments-là, tous ces passés se superposent. Dans chaque rue, par exemple, il y a une vie qui a eu lieu, une vie de moi où je me dirigeais vers tel mouvement, telle pensée, tel endroit : et alors tout cela est possible en même temps puisque ça a existé. Je suis gros de tout ça, de tout ce qui a existé en moi et avec moi. C'est autant là que le présent puisque c'est bien plus important mathématiquement, ça peut se compter de façon bien plus conséquente : c'est accumulé. Ça revit donc autant que la vraie vie, C'EST même la vie, c'est ma vie, c'est LA preuve que ma vie ça a été ça aussi, que c'est toujours ça en plus d'être ce qui est dans le même temps sous mes pas. Tout est dans le même temps, tout se superpose.
Je peux tout faire revivre. C'est autant là que tout le reste. Ça existe.
J'existe.

10 juin 2020

Je ne suis parfois plus tellement sûr que ce soit

Je ne suis parfois plus tellement sûr que ce soit moi qui ait vécu ci ou ça. Si on me demande de raconter, c'est comme si on demandait à quelqu'un d'autre.
Mais oui, c'est ça que je devrais faire, demander à quelqu'un d'autre ! Non pas à quelqu'un qui l'aurait vécu avec moi (car il aurait alors le culot de faire croire que c'est "moi" qui l'avait vécu), mais à quelqu'un choisi dans la rue pour sa possible proximité avec ce que j'étais alors. Il y a davantage de chances que cela ressemble à moi que si l'on souhaite l'entendre de moi, donc je le laisserai parler.
C'est surtout ça qui me fascine chez les autres (chez ceux que je préfère parmi les autres) : ils sont souvent plus proches que je ne le suis de celui que j'ai été. C'est si touchant de se revoir ainsi.

5 mai 2020

La phrase que je n'ai jamais écrite “La preuve,

La phrase que je n'ai jamais écrite

 

“La preuve, un vigile est encore plus con qu'un flic !”. J'ai décidé de ne jamais écrire cette phrase et c'est ce jour, le jour de cette décision, que ma vie a basculé. 

Avant même cela, avant même d'avoir l'idée d'écrire cette phrase, elle (pas la phrase mais une humaine avec qui je vivais) m'avait foutu le doute : “mais es-tu bien sûr de connaître les tenants et les aboutissants du problème dont tu discutes ?”. Car comme toujours, le débat en ligne provoquait chez moi tension et angoisse. Impossible de savoir si l'autre n'allait pas, d'une minute à l'autre, ruiner définitivement notre estime de soi. Contrairement aux regards et mimiques perçus de vive chair, les mots surgissent toujours lorsqu'on s'y attend le moins.

(Cela m'était arrivé quelques années plus tôt et j'en porte encore aujourd'hui les séquelles. La majeure partie de mes malaises avec mon moi comme avec les autres trouve son origine dans l'ambiance de ce forum où c'était devenu une habitude de me traiter de "con". Je ne sais plus vraiment qui je suis depuis ce jour, je ne vis qu'à côté de ma personne. Réside sans cesse la possibilité – effrayante car sans possibilité d'anticipation – d'être un "con".)

J'étais tombé sur l'un des rares défenseurs contemporains du libéralisme. Sa pensée symétrique répondait à la mienne : la preuve que le marché était pire que l'État (qui n'était déjà pas la panacée), c'était qu'un vigile était encore plus con qu'un flic. Cette phrase, je ne l'ai jamais écrite. Elle avait pourtant un certain sens, mais tellement qu'elle n'en avait aucun, car tout son sens bouchait tout le reste du sens qu'il y a dans le monde réel. J'avais compris de quoi relevait ma déconnexion.

(J'avais écrit le brouillon manuscrit de mon texte dans un carnet de dessins. L'année dernière, alors que je devais montrer ce carnet à un artiste dans un but qui l'était aussi – artistique –, je choisis de détacher ces pages. Car au final je ne les ai jamais écrites.)

J'avais écrit le brouillon, je m'apprêtais à répondre, devais-je répondre, devais-je dire, devais-je écrire ? (C'est à cela que s'est résumé la majeure partie de mon existence jusqu'à présent : dois-je écrire ? Tout ce que vous lisez ici est le résultat d'un certain nombre de réponses à cette question, sans que vous ne sachiez jamais – vous ne saurez jamais – lesquelles – lesquelles de choses – j'ai finalement choisi de ne jamais écrire. Par exemple, il a bien failli y avoir un tout autre texte que celui-ci, texte qui existera peut-être un jour, peut-être jamais. C'est le principe.)

Avant de me décider, j'ai fait venir l'assemblée habituelle (mon éternel procès, parfois adjuvant, parfois enfonçant). Les remarques dont je me souviens : 

“Quand te rendras-tu compte que le monde ce n'est pas cela, ce n'est pas “un vigile” qui serait plus ou moins “con” que, c'est sa vie, ses conditions de vigile à déceler, déployer, explorer, rapporter, et qui montreront de quoi serait faite ou non sa présumée ou pas “connerie” qui soi-disant le définit ou le constitue présentement dans l'état actuel de l'histoire. Tu n'auras jamais accès à son moi, ne l'hypostasie donc pas ! Que tu le trouves haïssable, c'est une chose. C'en est une autre de refuser d'objectiver cette considération en toi, car toi aussi a une histoire. Toi aussi vit ici et là la “connerie” présumée, ressentie, imputée. Tu l'as dit. Disserter sur le monde social n'est pas un jeu. Et même quand ça l'est, ça ne l'est pas car alors on le poursuit en étant immergé dans un bain adulte d'illusion qui constitue ce jeu comme règle à poursuivre, à continuellement investir : le Professeur Choron aurait pu écrire cette phrase, mais c'était le Professeur Choron. Il poursuivait la vie du Professeur Choron, il existait comme Professeur Choron. Il avait choisi d'apparaître ainsi objectivement. De ton côté, tu n'es qu'un individu pratiquant le débat en ligne. Rien de plus. Et à partir de  là, tu seras ce que ton choix d'être t'aura déterminé à être, et non pas ce qu'une phrase plus ou moins bien tournée aura choisi pour toi. Es-tu cette phrase ?”

Je ne l'étais pas, donc je ne l'ai pas écrite. Je n'ai jamais écrit cette phrase. Et maintenant je comprends mieux pourquoi, car depuis j'ai appris tout le reste de ce que cette phrase ne contenait pas, ou en tout cas pas mal de choses.

 

26 mars 2020

Quand je n'écris rien, c'est que je comprends

Quand je n'écris rien, c'est que je comprends tout, qu'il n'y a rien à redire. Quand ça reprend, c'est que je suis redevenu un peu bête.

Par exemple, j'annote ce bouquin de façon rigoureusement pertinente, je trace des interprétations qui ne regardent que ma propre recherche ; mais soudain, cette trace, cette façon de la former, de former la lettre avec le crayon me rappelle que je pourrais, si je voulais – et je l'ai longtemps voulu –, me mettre à ne considérer plus que ce façonnement, cet allant de l'agencement, du mouvement qui forme la note (et même son envie – ne tient-elle qu'à ça ?). Et alors c'est reparti dans le fait de dire que je dis ce que je dis, dans juste le langage – alors que deux secondes avant je tenais à faire apparaître avant tout le contenu en tant que démonstration, principe de division du monde. Et donc ça reprend.

Comme si ce qui comptait était avant tout le mouvement. Les carnets de course turfique de mon grand-père sont remplis de telles traces, bien qu'il considérait ce plaisir sous un jour nécessairement plus technique (si je les retrouve, je les garde à tout jamais) : il ne jouait jamais mais jouait tout le temps ; il ne pariait pas mais pariait en lui-même, pour lui-même, – ce qui nécessitait tout un travail de “veille” dirait-on aujourd'hui, de lectures-calculs-comparaisons par l'intermédiaire de toutes les sources d'informations disponibles –, déterminait l'ordre probable d'arrivée des chevaux et de leurs jockeys, voyait juste ou non, perdait ou gagnait mais sans jamais rien perdre ni gagner. C'était juste pour l'activité. 

Le sage nous dit bien que si l'on agit c'est que l'on est encore trop (é)mû. Si l'on a l'impression que je ne mène pas ces mouvements avec suffisamment de sérieux, c'est parce que je pense que le sérieux consiste à ne plus les mener.

15 novembre 2014

Normalement, écrire et lire, c'est forcément

Normalement, écrire et lire, c'est forcément traiter de la tête et de la parole. Or, les choses qui intéressent le moins les écrivains et les lecteurs sont le déroulement des pensées et l'espace du langage ! Je ne comprends pas. C'est comme un menuisier qui me dirait "ah mais moi je fais tout sauf de la menuiserie, je plaque des histoires sur du bois". Pourquoi ne jamais vouloir prendre les choses à bras le corps ? Pourquoi toujours s'éloigner de tout par des découpages, coloriages, comptines ? C'est vraiment ce que vous aimez ? Pourquoi ne pas mourir, alors ? 

6 février 2020

Comment je suis redevenu un artisteLa vérité à

Comment je suis redevenu un artiste

La vérité à laquelle je crois est sociologique (plus précisément psychosociologique, mais de tradition disciplinaire sociologique). Je traduis cela dans une pensée d'ordre philosophique. Je ne peux ensuite que lui faire prendre une forme simili-artistique. 

Vérité, pensée, forme semblent nécessairement – par définition – ne pas s'accorder quant à leurs atours, mais sont pourtant érigées sur les mêmes socles.

Lorsque je tiens à faire savoir ma vérité (qui est d'ordre social), j'aimerais que l'esprit philosophique et l'esprit artistique ne fassent pas les dégoûtés, car je vous l'assure, c'est ce en quoi je crois. Le réel repose sur cela, peut être compris par ce biais (tout est biais, mais certains permettent de comprendre et d'autres de ne rien comprendre du tout ou pas grand chose). Mais en disant-croyant cela, je ne dis rien d'une quelconque propension à faire épouser telle forme à ma pensée ni telle pensée à ma forme. Tout peut convenir. La seule chose que je dis, c'est que c'est la vérité.

Lorsque je tiens à penser de façon philosophique ma vérité d'ordre sociologique, j'aimerais qu'un esprit scientifique ne s'en offusque pas, car ainsi j'ai l'impression de la creuser davantage. Je ne dis pas que l'on doit forcément creuser ainsi – et même au contraire, car la science doit faire avec ses propres contraintes – , je dis juste que chez moi c'est comme ça que je vais pouvoir pénétrer le cœur de ce dont je sens et sais la vérité. Cela va me permettre de mieux faire toucher du doigt les choses relevant de l'explication à mener, du regard à convertir. On va saisir ce sur quoi ça repose.

Lorsque je tiens, ou plutôt ne peux qu'exprimer la pensée de cette vérité dans la forme que je déploie encore et toujours – même ici –, cette sorte de vraie-fausse confession poétique, cela ne signifie pas que je ne mets pas plus haut que tout la vérité de ma pensée. Cela ne dit pas non plus que j'ai honte de cette forme, car elle est naturelle ; croyez bien que je l'utiliserais même – et ce fut avéré, acté – dans un cadre où je ne serais censé que faire savoir le savoir nu : s'il faut le faire savoir à un certain niveau (un niveau d'évidence), ce sera non seulement pensé de cette façon mais également formé selon cette expression, celle-ci ne pouvant jamais manquer d'apparaître comme la plus adéquate aux façons que j'ai d'apercevoir le vrai.

Il ne s'agit pas de dire qu'à chaque fois, immanquablement, la forme traitera de cette pensée qui elle-même traitera de cette vérité, ni que la vérité ne peut se concevoir que passée au filtre d'une pensée elle-même passée au filtre d'une forme. Pas de filtre, ni nécessairement de traitement. Chacune existe pour elle-même, je les reconnais et les aime pour ce qu'elles sont. C'est bien cela que l'on pourrait me reprocher. Chacune me dirait “eh mais alors, tu me lâches pour les deux autres ?”. Tout au contraire, je n'en lâche jamais une : elles sont le monde tel que je le vis. Reste que la vie m'a fait ainsi, sensible à cette vérité, formé selon cette pensée, barbotant dans cette forme.

En connaissant l'une, pas dit que l'on sache grand chose des autres ! Et pourtant, les trois c'est bien moi. (Pas forcément à la fois, mais puissamment une à une ; tellement en plein dans la force de chacune que les échos deviennent possibles : quand alors cette vérité est si criante que j'en ai une pensée prenant cette drôle de forme – transfigurée ? oui et non, c'est bien elle, c'est toujours elle que je crois, même lorsqu'elle n'apparaît pas ; de la même façon, c'est forcément vers cette façon d'être la forme de ma pensée que tend ma réception de la vérité : comment je suis redevenu un artiste).

5 janvier 2020

« Oh tiens, et moi qui m'attendais à ce que ça me

« Oh tiens, et moi qui m'attendais à ce que ça me vrille l'oreille, en fait c'est du piano tout doux ! Et l'on retrouve bien là son type de mélodie, c'est tout à fait lui. »

Ces deux phrases résument tout.

La première : on est toujours agréablement surpris quand c'est doux alors que l'on s'attendait, étant donné la fraction de classe de nos goûts, à tomber encore sur quelque chose d'intraitablement strident ; eh bien non, c'est enfin normal ; plaisir de la pop au sens large et digne de ce nom qui peut se découpler ainsi (pour la démonstration, car la plupart du temps, les deux temps – sous-temps de la première phase – sont indiscernables) : “allez on s'attend à de l'intraitablement rugueux, on connaît l'bonhomme / oh tiens non, maintenant il prend enfin le temps de se pencher sur lui-même, sur la quintessence de ses mélodies jusqu'à l'os, jusqu'à ce que l'on entende juste, plus que jamais qu'il est un humain qui aime tourner de cette façon-là (et d'aucune autre, on le reconnaîtrait entre mille) le fait d'être déchiré par l'émotion ou la sensation !”.

On est donc déjà dans la deuxième phrase-phase du « c'est tout à fait lui » : et c'est vrai que c'est comme l'amour. Un jour on a entrouvert les portes de sa façon à lui, bien à lui de tourner ses mélodies (je n'ose dire sa signature tant cela aurait des accents regrettablement administratifs), parfois ça nous a pris un peu de court, ça ne ressemblait pas à ce que l'on connaissait jusqu'alors (ça ne ressemble jamais à rien de connu quand c'est digne de ce nom) et on s'est ensuite laissé porter par son identité, on a lâché notre main dans la sienne (“tiens prends ça, prends ma main pour la peine, tu m'as eu hein”) et maintenant on reconnaît à chaque fois quand il est lui car oui, c'est bien lui, il nous est apparu ainsi et depuis il nous suit au rythme du cours à la fois stable et changeant de notre perception (la base de l'amour est assuré, on sait qu'il est digne de ce nom et il évoque tant de moments vibrants à ses côtés, mais à la fois ce n'est plus tout à fait comme au début, notre regard s'est nourri des aléas traversés pendant les diverses écoutes successives parmi de nouveaux paysages qu'on n'avait pas prévus). On sait pas ce qu'on préfère : quand on entre dans l'amour et qu'on entrevoit toutes les mélodies – dérivées de son type à lui – que l'on va pouvoir vivre encore, qui nous attendent et dont on n'a pas idée, ou bien quand on le connaît depuis longtemps et que l'on peut entonner ce qu'il vit, ce que nous vivons donc avec lui, en toute complicité douillette (libéré des enjeux à proprement parler, ou plutôt, les enjeux consistant désormais à pouvoir l'écouter sans enjeux, en toute connaissance de quintessence).

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