Mon malaise venait de là : « on dirait qu'en tant
Mon malaise venait de là : « on dirait qu'en tant que praticien de l'art outsider en bande dessinée, je suis obligé de représenter du caca et des choses malades, l'underground c'est ça, c'est obligatoirement voir les choses à travers les yeux d'un cerveau perturbé, non-réflexif quant à sa perturbation ». On aurait dit que dès que l'on considérait nos œuvres comme devant rester autoproduites et confidentielles, il fallait logiquement, nécessairement être dégoûtant. Cela m'était tout d'abord apparu comme un théorème dénué de contradiction, comme un destin. J'avais donc pensé qu'il fallait que je m'y coule sans frein, puis m'était apparue une évidence, une conversion intellectuelle : et s'il fallait avant tout comprendre pourquoi tous ces représentants du souterrain de l'art populaire représentaient ce qu'ils représentaient ? D'où venaient-ils pour penser que le système souhaitait nécessairement que l'on s'oppose à lui avec ces armes-là – en pensant certes l'embêter, mais choisir tel vecteur c'est dire aussi que son éventuel destinataire souhaite être embêté ainsi, qu'il n'en sera pas indifférent ? Comprendre sans juger, je vous assure. Saisir sociologiquement d'où provenaient ces personnes dont l'indécence m'agressait sans que je n'ose en témoigner. (J'en revenais pas de découvrir de la pop DIY dont le but n'était pas d'être malsain ! Cela était-il donc possible ?)
Je n'étais pas bien dans mon champ et il fallait que j'éclaircisse cette violence. Pourquoi forcément cet habitus taciturne, intraitable, esthético-comportemental surjoué ? Pourquoi devait-on penser des choses sur ce que devaient être les formes à tel ou tel moment ? En interrogeant quelques individus non-représentatifs mais représentants malgré eux de leur propre position hérétique au sein du champ de lutte, je poursuivais un but spirituel et éthique, quasi-initiatique : ne plus leur en vouloir de ce qu'ils étaient, de ce qu'ils m'avaient fait croire que j'étais. Élever mes errements passés dans le champ au statut de quasi-causalité (Stiegler) : c'était tout ce caca grognon (l'artiste underground est toujours grognon, pour une raison ou pour une autre) qui m'avait permis d'en venir à cet aboutissement de l'art de la mise en abyme que constituait pour moi la sociologie.
À partir de là, je reconsidérais mon absurde de façon dialectique. J'avais initialement pensé qu'il servait à me faire perdre pied, en un mouvement de complaisance qui devait beaucoup à la propension au caca de mes lectures ; puis je percevais mieux son potentiel d'éclaircissement métasocial en plus d'être mégalangagier, même s'il devait progressivement déboucher sur une science se pensant plus sérieusement, s'il voulait tirer partie de toutes ses prémisses. À partir de là, la vérité de ma pratique m'est apparue comme équilibrée (et pour cela accessible à relativement peu de monde, car le monde souhaite se positionner) : il y a malgré tout de l'absurde situationnel dans ma quête, qui n'est donc pas purement esthétique, puisqu'il faut faire apparaître une vérité contenue dans les êtres ; mais à force de me prendre au jeu des traits malades, il me semble avoir développé une façon de les utiliser tel un vecteur spontanément compréhensif, à la fois inquiet et apaisé, de ce que me fait éprouver ce monde, ce corps, ces agents et ces atteintes qui me condamnent à perdurer dans mon stylo.
À ceux qui me lanceraient donc « mais penses-tu vraiment que c'est en considérant le monde, en le décortiquant que tu fais acte de création ? », je leur répondrais que dans mon cas — car je n'en fais pas une maxime générale, contrairement à ce que je peux parfois laisser penser – c'était le mouvement de pure création sans frein qui était un oubli de soi, du mouvement. J'étais immobile et agité, vous savez. C'est donc par la reprise en main de mon cadre de référence, par l'analyse et la synthèse de ce qui me produit et vous produit à chaque instant, que j'ai le sentiment de retrouver mon énergie.