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Définitivement
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9 décembre 2022

Cela m'a toujours fasciné de me demander "mais

Cela m'a toujours fasciné de me demander "mais qui sont les inanalysables ?". J'ai souvent en tête cette phrase de psychanalyste, commune, anonyme (l'impression que c'est une voix générique qui parle, sans pouvoir lui assigner d'identité) : "il y a une part des patients qui sont inanalysables". Telle que je la comprenais, ce n'était pas une constatation se rapportant aux cas les plus aigus, relevant de troubles ou de handicaps plus "organiques" que les autres, cela désignait une sorte de frange déviante, rétive aux protocoles institués, ne pouvant se placer dans aucune des coordonnées tant théoriques que cliniques édictées en amont : il y a l'analyse, son fonctionnement, ses procédures, ses justifications, et il y a l'impossible, le dehors de l'ordre commun, la petite cohorte des "inanalysables" dont on tolère l'existence comme l'exception confirme la règle ; "il faut bien qu'il y en ait...", etc.

Et forcément, un beau jour, à force de penser à cette phrase étrange, insistante, il a bien fallu que je m'y identifie (à force aussi de penser à "mon cas") : j'en étais un, d'inanalysable. Je pouvais en discerner les raisons. 

Premièrement (bien que secondairement en ordre d'importance, à mon sens), mon autodérision tragique fonctionne comme un système se convenant à lui-même au premier degré. Aucune "défense" ou diversion, l'humour étant pour moi la vérité de la vie, la seule manière de vivre, en l'occurrence bel et bien "inanalysable", oui, au sens où il ne faut pas toujours une "interprétation" en dessous. J'ai déjà parlé ici du rire ironique de mon oncle devant sa propre mort et de mon impression que j'y trouvais là non pas une façon de résister à l'esprit de sérieux mais tout simplement son vrai être, le vrai être de sa vie, de sa vie devant la mort, qui avait toujours été aiguillée par ce rire comme une donnée fondamentale, de base, ininterprétable autrement qu'en y faisant référence comme un point de départ duquel partir pour expliquer le reste. Je crois que de mon côté aussi, le fait de ne jamais savoir s'il y a sérieux ou pas dans les mots du discours ou de l'action n'est pas une façon de "composer" avec la réalité, de la dénier ou de la fuir, mais est l'expression juste, envisagée comme la seule possible, la seule authentique, de ma situation sensible face au monde. Il y a en premier cette espèce de "distance", comme le dit la description courante bien qu'il n'y ait ici pas de "distance" puisque pas de "déplacement par rapport à" (par rapport à quoi, quelle autre perspective ?), il y a en premier cette ironie tour à tour aimante et triste, triste parce que trop aimante, aimant tout trop, aimante parce que ressentant trop la tristesse rendant tout si touchant, si mignon, cela vient en premier, et ensuite éventuellement viennent les "réactions" subséquentes de mon "moi" qui peuvent être décryptées, expliquées à l'aune de telle ou telle propension. Mais l'humour n'est pas une propension, c'est pour moi seulement "l'être", comme disent les philosophes ; la vérité la plus palpable.

Deuxièmement (et sans doute avant toute chose, comme une sorte de particularité cérébrale se situant en deçà du fondement dont je viens de rendre compte), il y a le fait que je ne reconnais pas mon enfance, mon passé trop lointain ou trop brumeux, comme étant "moi". Il n'est même pas juste de déclarer "oh, je repense à cela comme si ça avait été quelqu'un d'autre", puisque cela supposerait déjà l'immixtion d'une "personnalité autre" dans "ma" personnalité ("le moi d'aujourd'hui repense à cet ancien moi comme à une autre personnalité") ; or, je ne pense même pas à "mon passé" comme relevant d'une autre "conscience" ; ce n'était juste "pas moi", je ne m'en sens juste "pas concerné", et non pas fasciné comme on le serait par la possession en soi d'un être étranger, indésirable, à fuir. Je repense souvent à cette phrase de ce chanteur drôle : "j'ai du mal à être là, à me sentir concerné par ce que je fais" ; je pourrais la reprendre à bien des égards, même si dans mon cas le phénomène est à la fois plus global et plus resserré : ce n'est pas l'instant présent qui me dépasse, celui-là à la rigueur je peux le vivre en première personne si je ressens quelque chose de fort (cela reste possible), c'est le fait même qu'il puisse y avoir un "moi" unique qui ait soi-disant vécu toute cette vie de "moi", "ma" vie, qui est inintégrable. Non seulement je ne me souviens de plus grand chose, tout s'efface vite et de plus en plus, mais qui plus est, quand on m'en parle ou même s'il m'arrive de m'en rappeler à telle ou telle occasion (car tout n'est pas "blanc", tout de même), je n'arrive pas à rapprocher cela d'un "moi" qui serait le même que celui dont on parle à présent. Cela me semble même fou que l'on puisse croire que ça ait pu être "moi", alors qu'un interlocuteur qui l'évoquerait face à moi se rendrait bien compte que la personne en face de lui, le "moi" actuel, est manifestement un tout autre individu, n'ayant pas grand chose de commun avec les faits le plus souvent incomplets, nébuleux, peu recoupables qui ont concerné cette ancienne enveloppe répondant au même nom que "moi". 
Et je ne crois pas que l'on pourra, à force de "prise de conscience", me la faire reconnaître comme tel. Je pourrai éventuellement approuver telle "analyse" comme on adopte une opinion, mais cela ne voudra pas dire que je m'en sentirai davantage "concerné" en première personne. Ce sera sans doute un éclairage concernant quelqu'un dont je peux me rappeler quelques faits et gestes, mais ce ne sera pas "moi" dont il sera question. Je ne vois rien de possiblement commun avec les considérations traitant de telle ou telle "période" lorsque celle-ci se situe dans la brume. Cela ne me concerne pas, ne m'a jamais concerné (du moins "à ma connaissance", comme on dit, et c'est bien ça le problème : ma "connaissance" présente qui ne se "reconnaît" plus dans rien qui dépasse un certain écart temporel).
(D'où sans doute mon interrogation philosophico-politique de longue date quant à cette curieuse notion de "responsabilité", devenue qui plus est galvaudée.)

Donc oui, peut-être que chez des cas comme moi, cela ("l'analyse") trouve vite ses limites. Puisqu'au bout d'un moment, cela ne "me" parle plus.
Or, j'ai envie qu'on me parle, je demande que ça.
Je veux que les autres existent.
Ils me manquent trop.
(Mais c'est une autre affaire.)

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8 décembre 2022

Tout est dans le brouillard.Par exemple, là je

Tout est dans le brouillard.

Par exemple, là je sens revenir une sensation de temps-zéro, des images qui passent, des souvenirs-sensations si nostalgiques que les larmes viennent presque au bord, tout à l'heure dans la rue et là maintenant, comme si j'entrais dans un de ces moments où tout m'y faisait penser, où j'allais chercher le manque. Mais je n'écrirai pas davantage dessus car je ne suis plus dupe : la corrélation entre les moments de la journée où ça m'arrive, ainsi qu'avec les jours où se fait sentir, en plus de mon malaise physique, cette indubitable "dépendance" tout aussi physique lorsque je diminue un peu la chimie-béquille, n'est plus à démontrer. Du corps de bout en bout, je suis de toutes façons au-delà du delà de l'acceptation puisque tout est dans le brouillard depuis que je suis atteint de ce mal et par conséquent dans l'incapacité de savoir ce qui relève de mon moi ou pas, ce qui est du ressort de mon "vécu" ou simplement de mes "viscères".

Si cette pathologie est à proprement parler invivable, c'est parce qu'on sort des critères de la vie humaine ; notre "esprit" ne peut plus correspondre à son concept mythique inventé et sans doute noble, puisqu'à tout moment on est directement, consciemment, brusquement dépendant de ses apports les plus anté-humains. Je crois que j'accède ainsi à la profonde compréhension corporelle – et par conséquent également cognitive – de ce que fait à un être le fait de ressentir en permanence la sensation de faim, ou, comme on dit dans un autre contexte, le fait de souffrir de la faim – ou, dans un autre contexte encore, ce que serait le fait de faire une grève de la faim (qui se trouve être d'ailleurs la seule stratégie morbide à laquelle il m'arrive de penser, mais dont je me sais incapable à cause des assauts de folie qui me prendraient vraisemblablement en état de manque décuplé et subi, même sous l'ordre d'un "moi"). 
Aucun de ces états n'est à proprement parler vivable ; les moments où je m'en rends compte seraient donc semblables à des moments où éclaterait la vérité sur mon état, qu'il vaut mieux se cacher en temps normal.
Temps-zéro induit ou curieusement cherché (par un cerveau qui a reçu l'information d'effondrement et qui doit bien meubler le signal avec du contenu concret, vécu), il ne s'agit de toutes façons que de la vérité : dans ces moments, c'est le brouillard et je ne peux pas prétendre savoir ce qui reste d'humain, d'autonome en moi. 

Imaginez un brouillard permanent, s'imprimant sur chacun des actes et chacune des pensées que je tente avec plus ou moins de persévérance de mener par ailleurs, comme quand je me replonge dans les mots ou dans les idées qui me sont chères, que je fais travailler tout ça, que je persiste à croire en l'existence de mon esprit dans son versant post-anté-humain ou plutôt para-anté-humain, car existant dans le même temps que ma déprise, simultanément de mon brouillard. Mon brouillard animal voire sous-animal où tout n'est que faim, malaise, malaise de faim. Du matin jusqu'au soir depuis plus de quatre ans. 
Je devrais me sentir radicalement étonné que certains me croient encore présent. Il faut dire que j'essaie de continuer à l'être, tout en étant conscient de cette impossibilité à proprement parler à pouvoir être considéré, à pouvoir me considérer comme proprement humain. 
Il n'y a qu'un brouillard. 
Je veux en sortir, bordel de merde. Je veux en sortir. 
Je ne suis plus dupe de rien et je veux en sortir, je veux simplement en sortir. 

2 septembre 2022

Je crois que si l'on a l'impression qu'on ne dit

Je crois que si l'on a l'impression qu'on ne dit jamais les choses importantes à ceux qu'on aime, que ce sont eux qui à la fois nous "connaissent" le mieux et nous "connaissent" le moins bien (l'identité des deux verbes étant bien sûr un trompe-l'œil), c'est parce qu'on ne parle pas d'amour avec eux, de notre amour, du moins rarement dans le cours de son effectuation la plus concrète. 

De la même façon que j'aurais aimé qu'elle me dise "je t'aime" (je me rappelle, aux tout débuts de nous deux, de sa réponse : "je ne sais pas..."), j'aurais aimé qu'elle me dise "je ne t'aime plus". Seuls ces mots peuvent dire l'amour (ou sa fin) au moment de son effectuation, dans l'instant où il se fait et non pas à distance. Impossible d'avoir une parole extérieure sur l'amour, sinon c'est comme si on comptait des points, on "justifiait" des "mesures", des "décisions", tout un vocabulaire abstrait et juridique qui ne peut convenir au monde de l'amour.

L'impression que dès qu'on a commencé à moins bien aller, c'est-à-dire dès qu'elle a commencé à s'avouer qu'elle ne m'aimait plus, nos échanges consistaient en des "mesures" : quel événement "mériterait" que l'on puisse déclamer telle sentence, combien d'attitudes de telle ou telle nature finiraient par s'additionner pour fournir un tableau compréhensible de l'Autre (lui ou elle) jugé non-compréhensible à telle ou telle occasion, etc. Le plus souvent, pas de reproches d'ordre purement proportionnel se rapportant à une moyenne de comportements (inégalité globale pouvant bien entendu se diffracter dans plusieurs petites inégalités locales), mais une reconstitution des faits en cause, un plaidoyer judiciaire. La parole était tantôt à la défense, tantôt à l'accusation. Nous étions là sans doute dans du sérieux, dans de la vie qui a existé, mais sans que la notion d'amour ne vienne faire cesser les relances infinies de langage (qui avaient leur raison ; il ne s'agit pas de dire que c'était du langage irraisonné). 
Par un "je ne t'aime plus", j'aurais tout de suite mieux compris. Car de mon côté, je pouvais aussi, sur ce terrain du "bilan comportemental", émettre des évaluations, décerner des blames ou des récompenses ; je me serais alors tenu le plus éloigné possible du monde de l'amour, qui ne peut jamais faire d'autre constatation que "il y a amour d'elle", "elle = amour", "je l'aime et à partir de là on va vivre ça".
J'aurais mieux compris si elle m'avait dit "je ne peux plus vivre ça avec toi, puis ça est fini pour moi". Ça aurait été plus clair dans le cadre des coordonnées possibles dans le monde (celui de l'amour) dans lequel on était.

C'est parce qu'il y a eu trop de mots différents, concernant trop de mondes autres, trop d'autres réalités, que je n'ai pas compris, encore aujourd'hui. 
Pas dit que j'aurais mieux compris si simplement ça avait été "fini" (dans le simple monde de l'amour, seule auto-référence possible en son sein bien qu'il soit indicible en lui-même, ce qui explique sans doute qu'on l'évite dans le langage) ; mais au moins j'aurais pu simplement me dire, à la suite, "oui mais moi au moins je l'aime", en le reconnaissant d'emblée, en me reconnaissant en tant que "moi-amour vivant ça avec elle-amour qui ne veut plus". Je me serais peut-être moins menti. Je me serais peut-être "débrouillé" avec ça, comme on dit, puisque c'est de toutes façons le lot de tout le monde de ne pas parler d'amour quand on le vit, je dirais même encore pire, si une telle chose est dicible : de ne jamais vraiment le vivre quand on le vit. 
C'est rare que ça coïncide. Elle m'a mieux connu que personne, elle ne m'a pas vraiment mieux connu que les autres personnes, parfois même moins puisqu'elle a été amenée (comme c'est souvent le cas dans le monde de l'amour) à ne pas tenir le langage qu'il fallait, sans doute par impossibilité de tenir un langage non-dicible (qui aurait été quelque chose comme "moi n'aime plus toi, du moins pas de la manière dont on devait continuer à le vivre"). On s'est tellement connus qu'à la fin on ne se connaissait plus et c'est comme si on ne s'aimait plus, puisque tu ne m'aimais plus et que moi je t'aimais encore en ne comprenant pas le monde dans lequel tu te situais alors que j'aurais voulu te parler d'un autre (mais je ne dis pas que j'arrivais à en parler, pas plus que toi tu n'arrivais à ne pas parler d'autre chose). Et peut-être que tu pourrais dire à peu près la même phrase symétriquement, mais alors il fallait la dire comme ça. En restant dans le monde de l'amour ; car même en le quittant on y reste ; on ne fait même qu'y rester, puisqu'on se positionne en le quittant.

Mais tu diras ce que tu voudras, tu liras ce que tu voudras.

23 avril 2022

C'est comme si dès le début, tout avait été, dans

C'est comme si dès le début, tout avait été, dans ce quartier, marqué du sceau de l'irréel.
J'y suis né, paraît-il. Premier tout petit appartement de mes "parents" – c'est cela le mot générique utilisé, pouvant prendre parfois un sens bien plus large – dans ce quartier de guingois, tout en pentes, dans une rue d'où l'on accède nécessairement de façon tordue même lorsqu'on souhaite marcher droit. Resté très peu de temps, pour aller ensuite dans un autre quartier tordu à sa manière bien qu'au destin à tout jamais plus chic, ainsi que, pour ma part, tragique. Donc beaucoup moins d'irréel là-bas ; un côté théâtral, bien entendu, un peu grotesque et comme "posé là", bien que ne manquant ni de charmes ni de cauchemars, mais en tout cas sans cette atmosphère d'inouï, d'au-delà de toute possibilité ; quelque chose de bien trop réel-cruel, justement.
Tandis que dans ce quartier de pentes, depuis toujours, à chaque fois que j'y retourne, avant, pendant et après ma vie (ma vraie vie, celle qui suivait le train qu'elle devait suivre avant d'être déviée dans un monde parallèle), à chaque fois l'irréel transparaissait avec évidence. Ça annonçait toujours déjà une autre époque que la sienne, ce quartier étant toujours à la fois plus vieux que lui-même et comme gros de promesses inespérées, proprement incroyables car beaucoup trop fortes pour moi, pour ce que j'étais à tout moment et à tout jamais.
Je peux dire que dès le départ, du moins dès que j'ai pu le percevoir en tant que "quartier" proprement dit, il montrait l'irréalité, l'improbabilité d'une vie de sentiments réciproques en son sein. Il métaphorisait ou métonymisait, par ses courbes impensables dans notre présent, l'impossibilité de l'amour qui ne pouvait qu'y avoir lieu comme en rêve, d'une façon tellement intense qu'il ne pouvait qu'être débordé par l'irréel (et alors par la déviation dans le monde parallèle de sa coupure brutale, tout aussi improbable).
Je marche à côté de moi depuis plus de quatre ans, et peut-être un peu plus que ça. Mais c'est comme si les formes de ce quartier me l'avaient annoncé : elles sont trop belles, trop irréelles, ne peuvent que faire déraper. Elles portent en leur sein, depuis le début, surtout depuis que j'y ai élu ma vie (ma vraie vie), l'inouï, l'incroyable de l'amour, dont on dirait que c'est le niveau d'existence si fort qui l'a nécessairement fait sortir du mode d'existence de la vie pour lui faire céder la place à un monde parallèle dans lequel il ne peut avoir lieu que négativement (par son inactualisation absurde, par sa limitation à un état d'attente éternelle, de parenthèse vide, inacceptable, une sorte de "transitoire définitif" monstrueux, à tout jamais déviant, dévié de tout réel digne de ce nom).
Ce quartier était d'emblée si beau que tout allait être bien trop beau pour que le monde de la vie puisse le supporter. Car la vie ne veut parfois pas de la vraie vie, du monde vrai.

4 février 2022

Le prolo lettré, variations[vient après la

Le prolo lettré, variations

[vient après la "Phénoménologie du prolo lettré", sept. 2018]


Le prolo lettré, c'est pas qu'il est clivé en deux, c'est qu'il est clivé en son sein dès le départ en lui-même. Synchroniquement et pas diachroniquement. C'est pas ce qu'il est devenu qui le met mal à l'aise (contrairement au prolo devenu lettré), c'est la contradiction qu'il était de base.

La distance sociale à parcourir, l'ascension à mener, elle est entre lui-même et lui-même, entre ses différentes données immédiates, originelles. Le lettré en lui est aussi éloigné que ne l'est le prolo en lui du point de vue du lettré (et vice-versa). Les belles choses de la culture, elles sont pas lointainement hautes, elles sont lointainement en haut de son cœur à lui, son cœur et ses belles exigences qui le rendent tout rabougri lorsqu'il ne s'en sent pas à la hauteur, pas à la hauteur de lui-même, de la belle hauteur qui est en lui, comme toujours aux aguets derrière son dos, imprimée derrière chaque chose sans qu'elle soit objectivée dans un quelconque statut (ce qui le rendrait alors lettré non prolo).

L'étrange et belle hauteur de la culture est ainsi encore plus longue à atteindre puisqu'elle n'est nulle part ailleurs qu'en soi, et pour cela sans doute irrémédiablement étrangère (tandis qu'un prolo non-lettré pourra se faire lettré). 

Dès le départ on l'a eu, mais dès le départ sans les clés, donc à tout jamais sans les clés, car dès le départ on l'a eu sans les clés pour l'avoir.

Le prolo lettré et la gentrification : dans les quartiers bobos-prolos, s'il s'y sent bien c'est parce qu'il peut se diviser dans les autres au lieu d'être divisé en lui-même (c'est plus reposant) ; il tiendra à ce qu'il y ait toujours des prolos comme lui, on peut leur parler sans façon, mais il ne râlera pas contre l'arrivée des intellos bohème qui sont aussi lui-même et sa belle hauteur insouciante qu'il chérit.
Ce qui peut finir par irriter, c'est néanmoins... faut l'avouer... ne pas pouvoir les emboîter : il doit prendre des partis, tantôt celui des uns, tantôt celui des autres, tout le touche, tout est trop pour lui, l'inestimable nécessité de cette épicerie qu'il regrettera toute sa vie (car quelle idée d'aller danser au rez-de-chaussée ?), les habits, les styles de vie, les messages sur les murs qui disent avant tous les autres ce qu'il y a à dire sur le monde, qui prennent leur voix, leur voix à prendre, à dire avec des signes de lettrés. Mais sans croire qu'on a forcément raison, non ? Du moins, toi, tu crois que tu n'en es jamais sûr. Car la contradiction, c'est en toi qu'elle se fait jour. Prolo lettré pour toujours.

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31 janvier 2022

Dit autrement : devant ma confrontation

Dit autrement : devant ma confrontation quotidienne à une telle irrégularité régulière, à une hétéronomie à la fois physique et mentale, à une tendance à conséquemment suivre ces virages dans le rythme de mes mots et de mes traits même lorsqu'ils sont brusques et peu transmissibles, il faut soutenir l'édifice par l'établissement de la vérité dans les choses, question exigeante qui nous fera apparaître la part de folie originelle qu'il y a dans la tentative de mise en ordre, mais aussi la part de pragmatisme spirituel qu'il y a dans l'acceptation (car il ne sert plus à rien de s'agiter) de la perte de toute maîtrise.

30 janvier 2022

"...les moments où je dois faire mon artiste,

"...les moments où je dois faire mon artiste, est-ce ceux où je dispose de toutes mes capacités ? ...ou au contraire ceux où je peux me laisser porter par le malaise ? ...les moments où je dois faire mon intello, est-ce ceux où mon cerveau peut doucement carburer en visant précisément ce qu'il a à dire sans trop tergiverser (moments de désinhibition très économiques qui peuvent être ceux des malaises) ? ...ou ceux où il va chercher midi à quatorze heures et a peur de ce qu'il peut découvrir de trop encombrant, peur à cause du temps limité qui lui reste (moments de relative forme-tension)... ?"

(extrait du journal intime dessiné "Diminué et Passionné" tome 6, vers la fin 2020)

 

Vous voyez bien que depuis que j'ai repris ces affaires d'art, de traits, de mots, ma tendance à la mise en abyme s'en est trouvée renforcée, pour ne pas dire aggravée. La raison en est simple : l'art, les traits, les mots (pris en eux-mêmes), alors que j'avais cru m'en détacher, m'ont littéralement rattrapé. Je n'emphatise pas, c'est comme ça que j'ai ressenti le phénomène, c'est comme ça que cela s'est produit en toute rigueur : ça m'a rattrapé. J'avais pu croire que mon lien envers eux était lâche voire détaché, dédramatisé ("je vous dis au revoir, chers amis, avec grand plaisir", avec un ton certes ému mais des lèvres en forme de petit sourire soulagé), or tout ce que j'avais inscrit précédemment sur des pages, même sans être publié, s'était bel et bien imprimé sur ma vie. À partir de là, à chaque instant de la reprise, à chaque nouvelle tentative d'entrevoir ce que ça dit de mes possibilités, je me sens obligé de me pencher sur les raisons mêmes qui me font être là et encore là, à présent.

Le constat est le suivant : lorsque j'ai compris (aussi bien par l'état actuel de la science que par une sensation difficilement descriptible d'ordre corporel) qu'il n'y aurait pas de retour en arrière possible quant à mes douleurs et malaises, j'ai pris sans m'en rendre compte une double décision (inconsciente bien que ferme), celle-ci expliquant sans doute après coup (je m'en rends compte maintenant) ma tendance inhérente au "tout ou rien" joyeux, œcuménique, dualiste-mystique : je me devais, en m'éloignant de l'art, de me concentrer sur les vérités froides, objectives, considérées dans une sorte de distance sans distance – à savoir en plein dans la ferme croyance en la distance, non feinte, position équilibrée d'équilibriste qui a pu me faire croire en un "détachement" – , tout comme je me devais, dans les moments où l'art me rattrapait, de suivre jusqu'au bout ce que me permettaient mes malaises et autres états non-clairs, aller jusqu'au bord de la folie dans ma manière de suivre les élans saccadés, contrariés de mon cerveau. Ce double mouvement m'apparaît, maintenant plus que jamais, comme le contraire de toute contradiction : l'exigence de mon état, de tout état second (comme on dit) vécu dans la continuité, dans la régularité, c'est l'exigence de la vérité aussi bien que l'exigence du départ vers autre chose que la simple rationalité. Ce sont les deux faces de l'acceptation : puisqu'il faut quasiment à chaque seconde se suivre (ou "être suivi" : "vous êtes suivi ?"), s'écouter, se surveiller, il s'agira à la fois de tenir plus que tout à ce qui relève de la solidité du réel et de savoir se laisser porter par des élans du cœur inédits (en profiter pour son art, mais aussi pour sa connaissance).

Ainsi, parallèlement ou plutôt dans un même mouvement que le discours est obligé de faire apparaître double dans le cadre d'une communication à autrui, je poursuis l'élucidation du monde et celle de ma déprise, toujours ouvert à... et toujours sans concessions envers... (mon attention, mes mouvements, mes élans). C'est en dernière analyse cette nécessité qui m'aura fait conclure à l'évidence des traits-mots (mêlés-manuscrits, dans le cadre de ce qu'on appelle parfois "la bande dessinée") comme "moyen d'expression privilégié", alors que j'avais longtemps eu du mal à justifier ce choix, aussi bien auprès de moi-même que de mon entourage : les mots qui sont des traits, qui cheminent séquencés, ça montre direct la cassure. Ça fait tout le temps suivre son propre rythme (on a bien dit qu'il fallait se suivre et qu'on était suivi), ça permet des choses comme : trembler, prendre la tangente, le contre-pied humoral vibratile, ne plus avoir les mots (comme présentement, étant durant ce paragraphe en plein début de malaise)... Le dessin comme monstration pleine et sans fard de soi, je ne l'ai pas inventé, ça s'est déjà dit, je l'ai lu ; mais ce que j'ai peut-être inventé (pour mon propre compte, après ça regarde qui veut), c'est cette monstration comme principe de raison suffisante, finalité même, unique, sans autre dose d'évidence : je n'aurai sans doute jamais rien tracé, ou du moins jamais rien persisté à tracer, si je ne traçais pas aussi mal, si je n'étais pas si continuellement mal, car il n'y a que par cette pratique que je peux faire quelque chose de ce mal, avec ce mal, que celui-ci peut être vécu, éclairci, accepté. En étant attentif à ce que je ne sais pas faire, au final, je fais bel et bien. Je n'aurai même jamais autant fait ; je n'aurais sûrement jamais fait autant si je savais le faire. C'est cela qui m'a rattrapé (en plus de la vérité).

20 juillet 2019

J'ai accepté leur invitation semble t-il pour

J'ai accepté leur invitation semble t-il pour faire mon artiste mais en réalité pour savoir qui ils sont, d'où ils parlent. Pour les capter sociologiquement. Ainsi, se met en place la clarté par rapport à eux, ce dont tout le monde devrait s'efforcer envers tout le monde afin de toujours comprendre pourquoi les personnes disent ce qu'elles disent. Dans mon esprit, ça s'articule enfin, ça se recoupe. Surpris de me rendre compte que la sociologie n'est pas davantage répandue comme passe-temps de geek autiste intellectualiste, alors qu'il permettrait à ce dernier d'atteindre la vérité du monde tout en continuant à s'amuser névrotiquement par toutes sortes d'hypothèses et de calculs concernant des faits, constats et analyses qui tourbillonneraient en lui-même. C'est peut-être cette propension qui manque encore dans la population pour qu'elle devienne pleinement consciente.

24 août 2022

J'ai vrillé dès que j'ai compris qu'il y avait

J'ai vrillé dès que j'ai compris qu'il y avait une solide masse d'attachement plus forte que tout entre nous, qui nous relierait toujours, qui nous ferait et nous a fait comprendre l'un et l'autre même au cœur de nos incompréhensions, que tout ce qu'on avait vécu et ressenti serait toujours là puisque ça a existé et que ça pèse une telle masse d'attachement que je ne pourrai jamais aller au-delà tant que quelqu'un n'aura pas décidé qu'il me connaît si intimement (elle, de son côté, continue à vivre de la vie puisqu'elle a choisi de se déporter ailleurs tout en gardant de fait la masse d'attachement puisqu'elle a existé – je sais pas comment elle fait pour continuer à vivre malgré tout, de façon apparemment si volontaire, au-delà de ce qu'on a été).

Au début, je pensais qu'y repenser serait plus léger, léger comme du passé, or je vois bien que puisque l'attachement a existé ainsi si solidement, de façon si conséquente, conséquemment il ne va pas être possible de passer outre, surtout par contraste ; je peux dire que j'en ai rencontré, des gens qui ont semblé vouloir me connaître puis qui tout compte fait se sont dit que je ne méritais pas assez leur temps, que je n'étais pas si compréhensible, pas digne d'une masse conséquente d'attachement ; je connais bien leur jeu, me faire croire que je peux t'oublier, puis tout faire ensuite pour me rappeler que ce ne sera jamais possible puisque toi seule a vécu autant, nous seuls avons vécu autant ensemble une si indépassable masse d'attachement. Non pas qu'elle nous cloue, au contraire ; tu pourrais croire ça de moi, or, au contraire, il n'y a que cela qui me porte, c'est le fil que je retiens au sol et qui me fait tenter de m'échapper plus haut vers la suite, à savoir pour l'instant vers plus rien, rien du tout, vers le point-zéro, mais il fallait le vivre. C'était pas si évident que j'allais pouvoir m'en rendre compte un jour, que je n'allais plus jamais pouvoir vivre sans toi. Je regrette que ça n'ait pas été si évident, mais le regret n'est rien si je le compare à cette si belle et évidente masse d'attachement qui a existé et qui n'avait pas besoin pour exister et pour être si évidente de contenir d'autres sortes d'évidences qu'elle-même, que le fait qu'elle a existé à ce point, qu'on a chacun été ce qu'on a été ensemble. Pour toujours. Et, pour ma part, sans pouvoir plus rien voir après.

19 juillet 2019

Ils ont l'air de savoir y faire avec les choses

Ils ont l'air de savoir y faire avec les choses matérielles, ils savent comment poser les assiettes. Ils se mettent à parler de sujets qui ont sans doute un sens, bien que je ne le saisisse pas. Comment peuvent-ils mener tout ça en même temps ? Je perçois leur concrétude à travers une buée ; sûrement à cause de l'hypoglycémie, car cela s'atténue une fois mangé. Une fois mangé, je vais discuter seul à seul avec ma grand-mère au fond de la pièce et là c'est enfin l'essentiel qu'il faut dire : on s'y penche avec précision, en prenant le temps, ce que l'on devrait toujours faire (au lieu de traiter du monde entre deux phrases courantes, comme en passant). J'entends au loin, très loin « de quoi ils discutent encore, les deux intellos ? » ; ce n'est pas que je veuille correspondre à ce qualificatif, c'est juste que c'est comme ceci que je me sens enfin vivre parmi les miens (et que c'est tout ce que je peux faire en l'état actuel des choses).

25 novembre 2021

Il est clair que les autres n'existent pas.Preuve

Il est clair que les autres n'existent pas.
Preuve irréfutable : c'est quand ils nous manquent le plus qu'ils existent le plus.
Ils semblent nous dire, de loin, "hé ben fallait tout faire pour que j'existe aussi quand je ne te manquais pas, quand j'étais là !", sauf qu'alors on était pris par autre chose, par ce qu'on appelle le temps (ou ce qu'il faut faire durant celui-ci).
Quand il n'y a plus que l'autre et son manque, on est hors du temps, on regrette le temps où sa présence était effective, cette présence dont on aurait dû préserver pour toujours l'effectivité, sauf que c'est justement quand la présence est effective qu'on a autre chose à faire, que l'on n'ose penser à quand elle ne le sera plus. On est dans le guidon, alors que toutes les données du futur, les données du futur du manque, de la présence-existence plus forte que tout mais non effective, sont en train d'être construites à notre insu. Le temps travaille toujours contre nous, même lorsqu'il a le goût de l'action, de l'accomplissement.

Je ne suis jamais arrivé à comprendre comment je devais engendrer mon temps, comment le répartir entre les différentes émotions. Je veux bien que les autres n'aient souvent pas le temps, mais s'ils n'ont actuellement pas de temps (pour moi), ça veut bien dire qu'il a fallu qu'ils offrent de leur temps plus que de raison un jour à quelqu'un d'autre. Or, instantanément, lorsque l'autre mérite notre temps, que le temps que l'on pourra lui allouer se justifie, c'est comme s'il perdait alors son statut d'autre : c'est alors l'un de nous, celui pour lequel on ne comptera quasiment plus notre temps tellement l'on compte pour lui et qu'il compte pour nous. Laissant alors derrière nous, de façon plus ou moins insouciante ou négligente, tous les autres qui restent des autres (qui nous apparaissent parfois ainsi sans que l'on ait eu l'impression de le choisir : ça aurait pu, peut-être, être autre chose... mais non, maintenant c'est un autre et alors il ne se situe plus dans notre temps, il est littéralement d'un autre temps, sans que l'on puisse souvent déterminer à partir de quel moment la transition s'est faite).

Bon, si tout cela était pleinement revendiqué, "vous savez, en réalité, personne n'existe, alors ne t'en fais pas !", on pourrait accepter ça, on pourrait continuer comme ça. Sauf que l'on a l'air de penser qu'il y a vraiment des autres, que l'on nie dans le même temps en les extériorisant, les expulsant de notre temps (ou en les y faisant entrer mais toujours comme "dans notre temps", donc d'emblée en les séparant de notre réalité, dans laquelle ils ne peuvent que s'insérer à défaut d'en faire pleinement partie – ce qui nécessiterait de sortir de la vision géométrale de type temps-espace qui n'est que le regard d'un dieu hautain et calculateur sur sa vie). 
On pense encore qu'il y a des autres, on se fait croire ça et on leur accorde encore (c'est si charitable !) du temps. Concession que l'on fait le plus souvent en serrant les dents, car vite hâte de rentrer chez soi, avec nous. Que ce "nous" comprenne une, deux ou davantage de ce que l'on nomme inadéquatement "personnes" n'a que peu d'importance : l'essentiel, c'est d'être loin des autres. Que ça ressemble le plus possible à leur non-existence. C'est cela, le plus grand travail du temps, ce qui prend le plus de temps : le temps que l'on prend à s'en éloigner, à tout faire pour que l'on se retrouve le moins possible à être avec eux. Tout ce qui pourra rappeler le guidon, tout ce qui pourra rappeler le "nous-cocon", tout ce qui pourra rappeler le néant, la non-existence des autres (et par conséquent la non-existence de soi, je veux dire si on a une idée d'un soi un peu plus élevée que celle d'une pierre roulant dans un fossé, d'un mécanisme d'automate ou d'une larve aveugle et sourde) est recherché sans que l'on y compte notre temps. Et ainsi, magiquement, nous pourrons répondre qu'on ne l'a plus, le temps. Qu'il a filé. Que les autres auraient pu nous manquer, oui, mais qu'on a oublié jusqu'à l'esquisse de cette possibilité, bien trop occupés à se concentrer sur l'effectivité de leur non-effectivité. C'était si rassurant de savoir qu'ils n'existent pas.

Problème : ils renaissent toujours. Ceux que l'on n'aurait pas pensé voir devenir autres se réveillent un jour ou l'autre (ou plutôt, nous réveillent) en l'étant. En l'étant bel et bien. 
Et là, ah c'est con, mais on découvrira qu'il (par exemple lui) nous manque. Car c'est le principe d'être d'un autre, quoi que l'on ait pu se faire croire, se masquer pour le nier : de nous manquer. 
Et alors c'est lui qui n'aura plus de temps, qui se situera dans un temps alors qu'il n'était avant dans aucun de spécial. C'est lui qui ira faire son temps dans son temps, avec les autres autres. 
Il nous manque alors de plus en plus, et c'est sans doute bien fait pour notre gueule. Fallait pas se mettre à croire qu'il existait trop.
C'est un autre désormais, et peut-être bien que ça l'a toujours été.
Il n'existe pas, voilà tout.
Les autres n'existent pas, on se l'était pourtant déjà assez répétés entre nous. Entre soi. Entre soi seul.
Soi tout seul.

24 novembre 2021

Devenir chaque jour un peu plus étranger à

Devenir chaque jour un peu plus étranger à moi-même, au monde qui m’a vu naître.
Les malaises aident, sans doute : comme si à l’issue de chacun d’eux, je repartais à zéro, en ne parvenant plus à me souvenir clairement des raisons qui m’ont conduit là.
Mais dans le même temps (et c’est peut-être ce qui est le plus difficile à faire comprendre), avec les années, de plus en plus d’empathie envers tout ce qui m’entoure : en même temps que je me sens comme un point isolé au milieu, que la solitude s’est faite de plus en plus concrète, je saisis de mieux en mieux les adhérences de chacun, ce qui le fait se mouvoir (tandis que, pour ma part, je n’arrive plus à pouvoir choisir ce qui doit plus ou moins me mouvoir plutôt qu’autre chose).
Est-ce qu’on pourrait faire jouer la causalité ? Redisons : c’est parce que je me sens de plus en plus comme ailleurs que je me sens auprès de chacun. Ou disons : c’est parce que je me sens toujours plus percuté par ce que dégage chacun que je me sens de plus en plus comme hors de tout.
Les deux marchent ou ni l’un ni l’autre, on peut simplement les dire en même temps sans savoir ce qui fait marcher l’autre. C’est juste les deux.
Je ne sais pas si c’est vraiment mystique. Le mystique n’est jamais clair, lui aussi joue, il joue trop de l’idée de lui-même ; on ne sait jamais s’il doit se rejoindre ou se nier, il dit que c’est les deux à la fois pour embrouiller tout le monde. Je ne veux embrouiller personne, je commence à bien trop les comprendre et les aimer pour pouvoir les embrouiller. C’est moi qui m’embrouille, je ne sais plus ce que je fais là, si ce n’est faire ce que je suis en train de faire (ce qui n’est déjà pas rien, ceci étant dit sans aucune ironie).
Où l’on voit (du moins, j’ai l’impression) que le développement personnel n’a rien compris avec ses injonctions à la reconnexion (ou à la déconnexion, ce qui, on l’a vu, revient au même, n’est qu’une manière d’embrouiller), car c’est en ayant toujours plus de rapports émotionnels heurtés, forts, habités avec le monde que je m’apparais chaque jour un peu plus comme sans rapport avec lui, je veux dire au niveau de l’origine : je ne comprends pas comment il a pu m’engendrer, qui donc a bien pu m’engendrer. Chaque jour un peu plus proche de la vérité, chaque jour un peu plus sans raison d’être.
À défaut d’y trouver une quelconque justification – qui, de fait, ne peut apparaître dans ces conditions ou sentirait l’embrouille –, je persiste à y trouver une certaine beauté. C’est ma façon à moi de continuer.

12 août 2021

Tendre vers un art avec zéro pensée et une pensée

Tendre vers un art avec zéro pensée et une pensée avec zéro art (le seul commentaire-mélange des deux étant autorisé sur le blog Définitivement), avec simultanément, en les faisant, chacun de leur côté, chacun pour lui-même, une quête portant autant sur leur accomplissement spécifique que sur la visée asymptotique de l'arrêt de l'autre, la promesse future de cet arrêt formant une partie de cet accomplissement.

L'un des moteurs les plus puissants de ma conversion à la pensée fut la promesse inespérée, jamais vraiment poursuivie depuis mon adolescence, de l'arrêt de l'art. En creusant la pensée, en m'y mêlant définitivement (car, quoi qu'il arrive, cela est assuré en tant que mouvement, cela est acquis), j'affirmais dans le même temps, je visais impatiemment l'arrêt de l'art. Cela ne m'empêchait donc pas de penser à l'art en faisant de la pensée, au contraire : chaque nouvelle étape franchie dans la pensée était un message adressé à l'art (nargué) comme quoi je le quittais avec soulagement et fierté. La pleine joie du zéro art dans la pensée, c'était encore prendre en compte l'art et en quelque sorte le chérir : le chérir tellement qu'on l'avait dépassé, que l'on pouvait s'en délaisser. (On était passé à autre chose et c'était toute la route qu'il fallait prendre en compte, tout ce mouvement.)

Et d'une certaine manière, même quand je reprends l'art – et même quand je reprends la pensée après avoir repris l'art –, je ne cesse pas de penser à son possible arrêt futur ainsi qu'au possible arrêt futur de l'autre (art ou pensée) : j'ai tout autant hâte d'arrêter que j'ai hâte d'arrêter l'autre. Les deux arrêts probables forment l'intérêt, le goût de la poursuite. Ce n'est pas qu'en pensant toujours à l'autre (art ou pensée) je cesse d'avoir la tête à ce dans quoi je suis à un instant donné (pensée ou art), c'est au contraire par cette pensée de la prochaine victoire (ou défaite) de l'autre que je saisis pleinement le goût de la quête présente, celle-ci se colorant de tous les attraits que peuvent avoir sa défaite (ou sa victoire) en regard à la victoire (ou à la défaite) de l'autre. J'aurai donc fait ceci pour enfin affirmer son arrêt, ou pour affirmer enfin l'arrêt de l'autre malgré sa propension à poursuivre l'arrêt de ceci. Dans les deux cas, c'est fort, ça grandit.

Je me sens plein. « Gros de... ». 
Je peux l'affirmer.

8 février 2020

Une nouvelle preuve de la pop, quelle autre plus

Une nouvelle preuve de la pop, quelle autre plus belle preuve que celle-ci ? (ci-dessous)

J'entre dans un bus qui va me conduire au premier rendez-vous officiel qui me certifie que je suis diminué : soudain passe dans mes oreilles une chanson qui m'a toujours fait pleurer avant même qu'il y ait une raison pour cela et c'est justement parce que je sentais que la raison allait nécessairement venir qu'elle me faisait déjà tant pleurer et que c'était par conséquent encore plus triste de pleurer avant l'heure.

Dans la chanson en question, la chanteuse dit au guitariste avec qui elle est : “are you the right man for me, or are you toxic for me ?”. Ce qui fait pleurer, c'est à la fois la fin de l'histoire et le fait qu'elle se chante et se joue en même temps qu'elle se vive : c'est vraiment au guitariste que l'on entend que sa dulcinée chanteuse balance ça, c'est vraiment sur ces mots qu'il joue derrière et qu'elle chante avec. 

Ce qui est triste, à l'époque où je découvre la chanson, c'est non seulement cela, mais aussi que cela fasse écho : si cela fait écho, c'est que je ne sais pas si je suis le bon mec pour elle, c'est que je sens qu'elle me chantera ça un jour à sa manière, je le sens avant même que ce ne soit le cas. Je suis triste de ça avant même que ça ne le soit (le cas). De la même manière que tout se joue et se chante strictement en même temps dans la chanson (expéditrice et destinataire participant tous deux de l'aire musicale les mettant en jeu, le destinataire étant ainsi partie prenante de l'expédition et vice-versa), ici dans ma tête tout se déroule en avance et c'est ce pressentiment, inutile préparation me faisant beaucoup de mal pour (encore) rien (mais ça ne saurait tarder) qui participe de la tristesse du tableau. 

Dans le bus, c'est au carré, car depuis c'est arrivé ; elle m'a à peu près dit tout ça, depuis. Je pleure donc pour la situation présente qui confirma la situation vécue passée dans la chanson bel et bien toujours présente car évoquant pour toujours le passé ; mais je pleure aussi sur la tristesse de cette situation passée qui avait si bien eu l'intuition de ce qui l'a suivie, si bien eu l'intuition de ce tableau présent où je pleure en considérant après coup la tristesse de cette appréhension prématurée mais néanmoins visionnaire avec la chanson derrière me préparant plus que jamais à ce que la pop permet toujours de considérer avant l'heure, avant tout le monde, grâce au fait qu'elle est toujours avec nous donc sait tout mieux que nous.

Qui plus est, le jour où je suis certifié diminué ! Si ça c'est pas la preuve...

17 janvier 2020

Les jeux entre animaux ne sont bien souvent

Les jeux entre animaux ne sont bien souvent décrits que sous un angle utilitariste ; il ne s'agirait pour les jeunes que de viser une finalité d'adulte accompli et fonctionnel (par exemple, devenir un bon chasseur), comme si le jeu ne pouvait pas être considéré en tant que pur mouvement vital. 

Il s'agit, pour l'humain qui choisit de décrire (et percevoir ?) les choses ainsi, de nier son propre chaos de sens, sa propre inversion des temporalités : dans les faits, ce plaisir apparemment responsable que tu prends à te perdre dans ton job, relève plus que jamais de l'enfouissement dans la dynamique ludique de ce qui se déroule ; tu semblais bien plus concentré quand tu te construisais toi-même, enfant, tes propres préoccupations ; tu te les construis toujours aujourd'hui, en dernière analyse, mais c'est plutôt l'habitude des catégories qui parle en toi.

D'une façon rigoureuse, on pourrait dire que petit, on joue non pas pour apprendre mais pour apprendre à jouer : c'est donc comme ça qu'il faudra faire pour plus tard jouer le garçon, jouer la fille, jouer le travailleur, jouer la ménagère, etc. On fait comme si on faisait déjà comme si. Est-on déjà dupe ou avons-nous conscience, en ces temps, qu'il s'agit ici de reproduire une comédie ? Il me semble qu'on semble le sentir parfois, qu'on ne nous la fait pas. On surjoue. Ce sera autre chose de s'apercevoir que le surjeu fait partie du jeu, ce sera tout de suite moins drôle. Le surjeu c'était pour montrer qu'on se tenait à distance du jeu, qu'il ne nous engageait pas encore (à cette époque) ; c'était sérieusement (et donc drôlement malicieusement) qu'on savait que c'était pour du faux. Puis on ne sait plus très bien, on se met à y croire avec des lumières plein les yeux (on devient alors ridicules).

(Savoir qu'on grandit, qu'on vieillit, ce n'est pas tellement se sentir soi-même mûrir, c'est s'apercevoir que les autres, les adultes sont mûs par des jeux. Ce n'est pas se dire “tiens mais je suis âgé”, c'est plutôt s'écrier, à la vue de nos parents : “mais ce sont des gamins, l'ont-ils donc toujours été ?”. Tout ça pour ça, alors ? Pour si peu de maîtrise ?)

29 décembre 2019

Perplexe vis-à-vis des livres, finalement.

Perplexe vis-à-vis des livres, finalement. Pourquoi enfermer nos dires dans de tels clapets compacts ? En plus, comme c'est un objet palpable, on sait toujours si on en est au début ou à la fin, on ne nous la fait pas. À l'inverse, les films c'est pénible mais de l'autre côté du problème : il faut toujours rester rivé dessus et on ne sait pas quand on pourra faire autre chose (ou alors en trichant et en regardant ailleurs mais ça compte pas, sauf pour un film qui indiquerait dans chacun de ses plans quel compte il reste). Bref, soit c'est trop définitif comme objet, soit trop hypnotisant. Quant aux spectacles de toutes sortes, il faut sortir pour.
La seule forme qui m'a de tout temps convaincu, c'est l'album de pop : ça chemine, ça se déroule, ça se complète, ça se penche sur sa totalité, ça nous laisse libre et en même temps ça a un sens, c'est cohérent et en même temps c'est inépuisable et ça nous fait nous pencher sur l'intérieur de notre crâne par l'extérieur de nos innervations. Le seul objet esthétique qui tienne la route, qui ne fasse pas "invention ratée faute de mieux". Curieusement, plus personne ne le goûte, ou bien peu (je parle de tout l'album, hein, de l'album en soi-pour soi).

6 août 2018

Tous mes passés cohabitent, je les suis tous en

Tous mes passés cohabitent, je les suis tous en même temps. Si cela n'est certes pas matériellement possible, ce n'est pas parce qu'il n'y a qu'une seule réalité (manquerait plus qu'ça !), c'est parce qu'il faut bien choisir une occasion qui fait le larron, mais l'autre chemin est tout aussi présent, parallèlement voire simultanément, comme quand ma dulcinée qui n'est plus ma dulcinée me fait ce commentaire fort à-propos en pleine rue : c'est ce qu'elle aurait dit si elle était encore là, et elle est bel et bien encore là, c'est juste que ça ne s'est pas actualisé, mais ça l'aurait très bien pu, ça l'aurait tellement pu que ça l'est. C'est comme tout à l'heure, j'aurais très bien pu monter me rafraîchir dans mon appartement qui n'est plus mon appartement, tout y est encore à sa place, mon chat et tout ce qui m'est cher, tout mon petit univers ; si j'ai bifurqué c'est juste que bon, faut bien changer des fois dans la vie, mais je sais que tout est encore là à ce moment, ça m'attend, c'est moi qui n'ait pas profité de l'occasion (on ne peut pas être toujours le même larron, disais-je). Tout fait potentiellement partie du moment, de l'esprit du moment, de la chair de l'esprit, de la sensation de la chair, de l'émotion de la sensation, de l'attachement à l'émotion de ma vie à tout moment de mon esprit fait chair. Passé ? Présent ? Futur ? Connais pas ! Tout est là, tout est moi. 

5 décembre 2019

Il faut croire qu'accepter tout est moins gagnant

Il faut croire qu'accepter tout est moins gagnant que refuser tout sauf un.
Le premier cas, c'est disons moi, de plus en plus avec le temps : j'accepte tout, l'esprit, la lettre, le ciel, les battements, les multiples façons, les plaisirs du haut, du bas et du milieu, la nourriture que l'on porte à la bouche, celle que l'on porte à la tête, celle que l'on porte aux autres, les multiples voies des autres à observer, par contre je n'accepte pas le fait de ne devoir accepter que l'une seule de ces acceptations. S'il y a une chose que je n'accepte pas, – mais ce n'est pas une "chose" à proprement parler, ce n'est pas un élément –, c'est le fait de ne devoir accepter qu'un élément parmi tout ça, qui deviendrait ainsi mon activité. Mais sinon j'accepte tout.
Le second cas, c'est disons les autres, la plupart : on leur enjoint de refuser tout parce que ce serait s'éparpiller et perdre la raison de son compte en banque, sauf un élément qui sera ce qui leur permettra d'alimenter le compte. Ils refuseront donc tout sauf un, ils accepteront de n'accepter qu'un, qu'un élément qui sera ainsi leur unique voie d'accès à l'acceptation, à l'appréciation, à l'effectuation, à la définition. Ils ne verront que ça, ils considéreront tout le reste à l'aune de ça. Ils auront bien vaguement connaissance (vague connaissance faite d'échos) du reste-qui-n'est-pas-ça, mais suivront à tout jamais la règle du "ça sauf tout". Et c'est ça qui est gagnant, hé !

Pour réussir, refusez tout sauf un !

5 mars 2016

Le "social" et le "sociétal" ; on parle comme ça

Le "social" et le "sociétal" ; on parle comme ça de nos jours. Les mœurs et les cultures seraient "sociétales" : la cause homosexuelle est "sociétale", le féminisme est "sociétal", les minorités discriminées c'est "sociétal" voyons, l'accueil des immigrés c'est "sociétal" aussi. Les maux "sociaux" seraient ceux qui concernent le travail, la condition ouvrière, la pauvreté. Il y a toujours plus de larmes matérialistes dans le "social", on les sent au bord de nos yeux, alors que le "sociétal" semble être un luxe de militant bien nourri ou d'étranger, ce qui est la même chose : même quand l'étranger est aussi peu nourri que nous voire l'est encore moins, il ne mérite pas de l'être davantage, il reste l'étranger, à chacun ses oignons.

Dire que c'est "social", tout de suite ça remue les tripes et on sent le fardeau du prolétariat dans nos veines ; si l'on disait que le "social" était "sociétal", on aurait l'impression de n'accuser que la conjoncture de l'organisation, de laisser de côté l'injustice éternelle. Or, on rate tout. Quand je dis que la coercition salariale est un fait "sociétal" plutôt que "social", je remets vraiment en question ce que l'on appelle "société" au lieu de le graver dans des rapports qui définiraient le "social". C'est dire que le problème ne vient pas seulement d'être payé une misère ou d'être viré mais du fait même que je doive y aller moi et pas d'autres.

Renversons donc l'opposition contemporaine et rappelons-nous qu'en premier lieu, le "social" c'est les manières, les techniques, les idéaux et les amours que j'ai fini par intérioriser (tout ce qui a du mal à nous apparaître comme non-évident, tout ce que l'on juge secondaire dans nos aliénations) ; le "sociétal", c'est la place concrète à laquelle on m'a placé dans la technopole (tout ce qui semble avoir une prise extérieure sur notre vécu, que l'on accepte souvent moins). Bien sûr que ça se rejoint toujours, sinon ce serait trop simple.

Une fois que c'est plus clair, plus besoin de séparation. Intellectuellement et stratégiquement : unifions.

9 août 2019

« Tiens, là tu as pris une voix bizarre, on

« Tiens, là tu as pris une voix bizarre, on aurait dit que...

– Ouais, je jouais celui qui critique quelqu'un en particulier, comme si je lui en voulais, alors que ça ne m'est encore jamais arrivé. 

– Pourtant tu disais l'autre jour que...

– Disons que je leur en voulais abstraitement, je leur en voulais de m'avoir fait croire que j'étais comme eux, je m'en voulais de ne pas avoir compris plus tôt qui j'étais, ou plutôt de l'avoir nié (car je le savais pertinemment), de m'être laissé entraîner juste parce qu'ils étaient des autres, les fameux autres.

– Et du coup tout s'éclaire maintenant, sérieux ?

– Disons qu'il y a eu un certain cheminement mystique, oui. Sans savoir d'ailleurs où celui-ci réside précisément. L'illumination est-elle un préalable indispensable au dévoilement des variables sociologiques ou sont-ce ces dernières qui sont l'illumination ? Dans tous les cas, dans un sens ou dans un autre, la compréhension de ce qu'est chacun est plus qu'elle-même, plus qu'une simple compréhension, c'est enfin l'acceptation du saisissement (je les saisis enfin en comprenant pourquoi j'étais saisi par leur beauté) : par exemple, ce monsieur, j'ai fini par déterminer d'où il venait, pourquoi il se comportait ainsi, tenait tels propos, ce qui me permet dans le même temps (avec d'autant plus d'ouverture spirituelle) d'être si touché par la façon dont il rit. Il est tout entier dans ce rire, voilà ce qu'il faut que je me dise.

– Il n'est donc pas dans ces propos qui te déplaisent ?

– Je ne sais pas... Maintenant que tu me le dis, je me rends compte que je serais tout autant gêné par une sorte d'efforcement bourgeois vers la soi-disante authenticité matérielle ; tu vois, celui qui voudrait que les autres restent modestes parce qu'ainsi ils seraient plus vrais, j'ai même lu une citation de Barthes comme ça, cela m'a attristé, qui disait en substance “parlez-moi de votre métier et pas d'états d'âme ou de considérations grandioses”, même Bruno Latour voulait que les gilets jaunes parlent “surtout de ce qu'ils vivent plutôt que de ce qu'ils veulent”, quelque chose comme ça, même Bourdieu n'aime pas trop quand ses enquêtés prennent de grands airs plaintifs plutôt que de décrire ce qu'ils ont traversé, c'est la doxa scientifique : il faut des faits, des constats. De mon côté il n'y a rien à faire, c'est quand il y a expression d'une quintessence des représentations que je commence à cerner quelque chose à dire, à faire savoir de cette belle personne, je ne crois pas qu'elle se cache ainsi, car même en semblant se couler dans d'autres mots, dans d'autres atours – son rire si spontané, si innocent contrastant si merveilleusement avec sa recherche de précision intraitable, son humour si frais, si banal, même ses calembours me semblent plus vrais que son témoignage ! C'est cela mon illumination sociologique, tu vois bien qu'elle ne peut s'empêcher de rester philo-artiste.

– Elle l'est sans doute dans sa finalité, simplement tu as trouvé d'autres moyens pour y parvenir, moins purs.

– Ah ben ouais, fallait quand même que je les cerne, c'est jamais pur de cerner ! »

7 août 2019

Différentes preuves concernant la pop (3) Tous

Différentes preuves concernant la pop (3)

Tous les musiciens que j'écoute sont reliés entre eux, se croisent et se recroisent dans leurs différents groupes (« il faudrait que tu fasses une carte », m'avait-elle dit) et correspondent à ma triple identité : agitation rétive, mélodie digne de ce nom et groove mondialisé (dans n'importe quel ordre ; tout est venu en même temps). Prenons ce guitariste : commence par l'agitation rétive, puis fonde un groupe du monde, puis répond à l'appel de ce génie de l'agitation qui fait désormais du groove à mélodie digne de ce nom ; puis sera atteint comme moi d'hyperacousie à cause d'un précieux guitariste de groove rétif (RIP depuis) qui règle sa sono trop fort ; se reconsacre donc aux racines acoustiques du monde, puis ira mieux donc reviendra auprès de l'icône de l'agitation rétive mondiale qui reforme son groupe de groove digne de ce nom ; et là, notre guitariste en question sonne riche comme jamais puisqu'il est composé de ses apports successifs : il sonne mélodiquement groove, en un doigté rétif mondialement digne de ce nom ; il est l'os de tout.

Précisons les choses : s'il y a « nostalgie des origines » dans la Pop, elle n'est jamais pur retour du même, elle serait plutôt différence dans la répétition, car expression d'une cumulativité. Réexplorera sa discographie à la lumière de ses diverses explorations-conversions, la redéploiera par le prisme des nouveaux yeux qu'elle a acquis. Quand on repense à nos élans, c'est bien notre moi de maintenant qui les fait revivre, c'est le nouvel air que notre pop a pris qui entonne nos anciens airs, par conséquent intemporels (et finalement on ne sait plus si ce sont les premiers albums qui sont sortis en premier ou si ce sont eux qui viennent de sortir). À première vue, il s'agit d'une belle thèse-antithèse-synthèse : élan initial (souvent rétif), puis construction (souvent plus mélodique) de cet élan, puis synthèse redécouvrant l'élan initial à la lumière de ses développements suivants. Ainsi, tout apparaît nécessaire, la folle naissance comme l'assagissement, puisque tous deux ont permis l'aboutissement de la complétude. Mais je dirais que le plus beau c'est d'entrevoir un quatrième mouvement, sorte de métasynthèse : encore plus qu'une leçon tirée des chemins parcourus, c'est la gloire de la quintessence. Ce que l'on entend, c'est juste lui, cet artiste pop : il est arrivé à trouver qui il était, il n'est plus ni jeune ni mûr, il est lui, il est sa pop, son idiosyncrasie, son unique façon de tourner mélodiquement. On dirait qu'il est évidemment cela, qu'il aurait toujours dû sonner comme cela (même si l'on sait bien sûr qu'il n'aurait pu l'atteindre sans tout ce qui a précédé, car nous sommes des êtres impurs). 

Et ça ne sonne surtout pas comme une clôture, au contraire : c'est comme si sa carrière commençait. (Comment savoir si l'on a affaire à une grande Pop : ce sont les derniers albums en date qui sonnent les plus vrais, qui ont trouvé la quintessence.)

29 juillet 2019

Il disait « c'est dans leur culture, c'est

Il disait « c'est dans leur culture, c'est charmant », ce qui la fit s'écrier vivement « mais pas du tout, elles sont opprimées, faudrait qu'on puisse les sortir de là ! » ; s'ensuivit du verbe haut. Les deux faces d'une même pièce : l'hédonisme culturaliste (l'éternel orientalisme) face à la mission civilisatrice. On ne sait pas où se placer, le fait est qu'on ne le peut nulle part : spontanément, on est tellement dégoûté de l'injonction universaliste ambiante que l'on voudrait se mettre du côté du premier, mais l'on s'aperçoit que ce serait puéril puisqu'il n'est qu'une sorte de vieille disposition paternaliste dont le fond est sûrement bien plus rance que celui de la néo-justicière lui répondant. En réalité, c'est d'elle dont nous sommes le plus proche sociologiquement, mais c'est justement l'impossibilité que l'on a de s'accrocher à un quelconque de ses dires, tous aussi eurocentrés les uns que les autres, qui nous signale la cruelle perte des nôtres. Nous ne serons décidément jamais un Blanc. Repas de famille (éloignée) il y a quelques années.

29 février 2016

Le déploiement des évidences (1/5) : Retrouver

Le déploiement des évidences (1/5) : Retrouver l'inespéré

Pendant deux secondes — mais qui sont tout un monde, j'ai cru qu'il était possible de trouver sur Google l'année d'enregistrement de cette cassette audio où je chantais déjà la nostalgie de ce que je venais de vivre (tout comme aujourd'hui j'ai la nostalgie de cette cassette et de la semaine dernière, entre autres), cassette entendue seulement par mon meilleur ami, oeuvre-jalon qui fait indéniablement sens, pourquoi Google ne la connaîtrait pas ? Si le web ne retranscrit pas la mémoire incandescente de chacun, il est décidément bien décevant. 

Même topo : rêve de l'autre nuit : je me dis que je vais reprendre les traits-libres-et-rageurs-sur-feuilles-de-papier-à-destination-de-mon-meilleur-ami, ce que j'ai fait de mieux, la vraie recherche artistique pure, ce qui me fait me dire qu'enfin je vais reprendre du crédit face au monde, que Lucas Taïeb va revenir. Dans ma tête de rêveur, je ne vois aucune contradiction : c'est reprendre la-création-pour-moi-seul-et-mon-meilleur-ami qui va me faire renaître au monde et pas au sens figuré-spirituel, non, au sens propre-concret : je me dis que reprendre les-feuilles-A4-pliées-en-deux-agrafées-et-diffusées-à-un-seul-exemplaire-à-mon-meilleur-ami c'est ce qui va me faire reconnaître par les autres artistes, les critiques, les journalistes, etc. Et tiens, nouveau rêve de cette nuit : on parle de ce retour de Lucas Taïeb dans Télérama ! Cela ne m'étonne pas plus que ça. Inquiétant, non ? Je suis le monde.

27 janvier 2016

« c'est la France qui est touchée il faut que la

« c'est la France qui est touchée il faut que la République se redresse nous ne pouvons tolérer que soient bafouées les valeurs de notre pacte républicain la France doit protéger ses citoyens ce sont les précieux idéaux de notre République qui sont en jeu c'est notre cohésion notre équilibre en un mot c'est la France qui ne se mettra pas à genoux c'est la République qui nous réunit il est insupportable qu'elle puisse être remise en question dans ses fondements il n'est pas tolérable que la France soit humiliée par ceux qui se situent en-dehors du champ républicain la France doit rester fière des promesses de sa République qui est debout contre vents et marées qui ne renoncera pas à ce qui fait sa force et sa grandeur face à ces illuminés qui croient en une entité surplombante, impalpable et incontestable qui les guide, ha ha quels gamins »

25 juillet 2019

Comme je n'arrive pas à accepter que je puisse

Comme je n'arrive pas à accepter que je puisse être convaincu par quoi que ce soit, lorsque j'adhère je me dis que c'est parce que je n'ai pas encore été convaincu par l'argument inverse (« je ne sais pas si elle est pertinente, en tout cas je n'ai jamais entendu quiconque être contre elle de façon pertinente ! »). Pour certains domaines d'idées, ça dure depuis de nombreuses années, il va donc falloir que je me fasse une raison : je suis cela.

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