Cela m'a toujours fasciné de me demander "mais
Cela m'a toujours fasciné de me demander "mais qui sont les inanalysables ?". J'ai souvent en tête cette phrase de psychanalyste, commune, anonyme (l'impression que c'est une voix générique qui parle, sans pouvoir lui assigner d'identité) : "il y a une part des patients qui sont inanalysables". Telle que je la comprenais, ce n'était pas une constatation se rapportant aux cas les plus aigus, relevant de troubles ou de handicaps plus "organiques" que les autres, cela désignait une sorte de frange déviante, rétive aux protocoles institués, ne pouvant se placer dans aucune des coordonnées tant théoriques que cliniques édictées en amont : il y a l'analyse, son fonctionnement, ses procédures, ses justifications, et il y a l'impossible, le dehors de l'ordre commun, la petite cohorte des "inanalysables" dont on tolère l'existence comme l'exception confirme la règle ; "il faut bien qu'il y en ait...", etc.
Et forcément, un beau jour, à force de penser à cette phrase étrange, insistante, il a bien fallu que je m'y identifie (à force aussi de penser à "mon cas") : j'en étais un, d'inanalysable. Je pouvais en discerner les raisons.
Premièrement (bien que secondairement en ordre d'importance, à mon sens), mon autodérision tragique fonctionne comme un système se convenant à lui-même au premier degré. Aucune "défense" ou diversion, l'humour étant pour moi la vérité de la vie, la seule manière de vivre, en l'occurrence bel et bien "inanalysable", oui, au sens où il ne faut pas toujours une "interprétation" en dessous. J'ai déjà parlé ici du rire ironique de mon oncle devant sa propre mort et de mon impression que j'y trouvais là non pas une façon de résister à l'esprit de sérieux mais tout simplement son vrai être, le vrai être de sa vie, de sa vie devant la mort, qui avait toujours été aiguillée par ce rire comme une donnée fondamentale, de base, ininterprétable autrement qu'en y faisant référence comme un point de départ duquel partir pour expliquer le reste. Je crois que de mon côté aussi, le fait de ne jamais savoir s'il y a sérieux ou pas dans les mots du discours ou de l'action n'est pas une façon de "composer" avec la réalité, de la dénier ou de la fuir, mais est l'expression juste, envisagée comme la seule possible, la seule authentique, de ma situation sensible face au monde. Il y a en premier cette espèce de "distance", comme le dit la description courante bien qu'il n'y ait ici pas de "distance" puisque pas de "déplacement par rapport à" (par rapport à quoi, quelle autre perspective ?), il y a en premier cette ironie tour à tour aimante et triste, triste parce que trop aimante, aimant tout trop, aimante parce que ressentant trop la tristesse rendant tout si touchant, si mignon, cela vient en premier, et ensuite éventuellement viennent les "réactions" subséquentes de mon "moi" qui peuvent être décryptées, expliquées à l'aune de telle ou telle propension. Mais l'humour n'est pas une propension, c'est pour moi seulement "l'être", comme disent les philosophes ; la vérité la plus palpable.
Deuxièmement (et sans doute avant toute chose, comme une sorte de particularité cérébrale se situant en deçà du fondement dont je viens de rendre compte), il y a le fait que je ne reconnais pas mon enfance, mon passé trop lointain ou trop brumeux, comme étant "moi". Il n'est même pas juste de déclarer "oh, je repense à cela comme si ça avait été quelqu'un d'autre", puisque cela supposerait déjà l'immixtion d'une "personnalité autre" dans "ma" personnalité ("le moi d'aujourd'hui repense à cet ancien moi comme à une autre personnalité") ; or, je ne pense même pas à "mon passé" comme relevant d'une autre "conscience" ; ce n'était juste "pas moi", je ne m'en sens juste "pas concerné", et non pas fasciné comme on le serait par la possession en soi d'un être étranger, indésirable, à fuir. Je repense souvent à cette phrase de ce chanteur drôle : "j'ai du mal à être là, à me sentir concerné par ce que je fais" ; je pourrais la reprendre à bien des égards, même si dans mon cas le phénomène est à la fois plus global et plus resserré : ce n'est pas l'instant présent qui me dépasse, celui-là à la rigueur je peux le vivre en première personne si je ressens quelque chose de fort (cela reste possible), c'est le fait même qu'il puisse y avoir un "moi" unique qui ait soi-disant vécu toute cette vie de "moi", "ma" vie, qui est inintégrable. Non seulement je ne me souviens de plus grand chose, tout s'efface vite et de plus en plus, mais qui plus est, quand on m'en parle ou même s'il m'arrive de m'en rappeler à telle ou telle occasion (car tout n'est pas "blanc", tout de même), je n'arrive pas à rapprocher cela d'un "moi" qui serait le même que celui dont on parle à présent. Cela me semble même fou que l'on puisse croire que ça ait pu être "moi", alors qu'un interlocuteur qui l'évoquerait face à moi se rendrait bien compte que la personne en face de lui, le "moi" actuel, est manifestement un tout autre individu, n'ayant pas grand chose de commun avec les faits le plus souvent incomplets, nébuleux, peu recoupables qui ont concerné cette ancienne enveloppe répondant au même nom que "moi".
Et je ne crois pas que l'on pourra, à force de "prise de conscience", me la faire reconnaître comme tel. Je pourrai éventuellement approuver telle "analyse" comme on adopte une opinion, mais cela ne voudra pas dire que je m'en sentirai davantage "concerné" en première personne. Ce sera sans doute un éclairage concernant quelqu'un dont je peux me rappeler quelques faits et gestes, mais ce ne sera pas "moi" dont il sera question. Je ne vois rien de possiblement commun avec les considérations traitant de telle ou telle "période" lorsque celle-ci se situe dans la brume. Cela ne me concerne pas, ne m'a jamais concerné (du moins "à ma connaissance", comme on dit, et c'est bien ça le problème : ma "connaissance" présente qui ne se "reconnaît" plus dans rien qui dépasse un certain écart temporel).
(D'où sans doute mon interrogation philosophico-politique de longue date quant à cette curieuse notion de "responsabilité", devenue qui plus est galvaudée.)
Donc oui, peut-être que chez des cas comme moi, cela ("l'analyse") trouve vite ses limites. Puisqu'au bout d'un moment, cela ne "me" parle plus.
Or, j'ai envie qu'on me parle, je demande que ça.
Je veux que les autres existent.
Ils me manquent trop.
(Mais c'est une autre affaire.)