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Définitivement

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21 février 2023

Tes fesses.J’aimerais dire juste tes

Tes fesses.
J’aimerais dire juste tes fesses.
Voilà, tes fesses, le livre est fini.
Ça devrait être juste ça, le livre.
Tes fesses.

Car je trouve que le dire juste comme ça, par ces deux simples mots, « tes fesses », c’est ce qui sonne le mieux.
Ça me fait quelque chose au cerveau, ça me fait quelque chose au cœur, ça me fait quelque chose dans tout le corps, ça claque (sans mauvais jeu de mot) de juste dire « tes fesses ».

Tout ce qu’on pourrait ajouter serait de trop, quand bien même cela partirait d’une bonne volonté.
« Tes fesses sont, gnagnagna », non, pas envie de lire ça, « je souhaite que tes fesses, blablabla, j’apprécie tes fesses », non, qui peut avoir envie d’écrire ça ? Tout de suite, quand on rajoute des mots, ça sonne faux.
Quand on rajoute des mots à tes fesses. À « tes fesses », point.

Juste tes fesses.
Juste dire tes fesses.
Tes fesses.

Pourrait-on s’aventurer dans une description ?
Hé bien non, pas davantage, car il n’est pas question ici de faire comprendre quoi que ce soit à qui que ce soit, simplement de faire saisir la secousse émotionnelle et sensitive que l’on perçoit parfaitement par le simple syntagme « tes fesses », sans prédicat.
Je suis sûr que tout le monde saisit tout ce que ça implique rien qu’en prononçant tout haut, ou en chuchotant tout bas, « tes fesses ».
Allez-y : « tes fesses ».
« Tes fesses »…

Voilà, je suis sûr que vous avez compris, il n’y a rien besoin d’autre, tout est dit.

Si je me mettais à imaginer des détails, à plaquer des attributs, même prétendant s’approcher d’un certain « réel », ça casserait tout.
Rien que le mot « réel » ne va pas, ne peut pas aller avec « tes fesses ».
Car c’est juste tes fesses. « Elles » n’ont rien à prouver à la réalité, « elles » sont là et… point, elles sont là. Tes fesses. Même lorsque je ne parle d’aucune en particulier – en fait c’est comme vous voulez ; vous verrez que ce livre est surtout pour vous, moi je ne voudrais pas l’écrire, du moins rien écrire d’autre que « tes fesses ».

Je le dis encore : tes fesses.
Je ne me lasserai jamais de le dire : tes fesses.
On pourra bien me demander des précisions quant à…, je répondrai juste « tes fesses » car ça veut tout dire, on dit tout, en disant ça.
Tes fesses.
Répétez encore au cas où vous ne compreniez pas le choc que ça peut vous faire dès que vous y pensez vraiment, que vous faites glisser lentement les phonèmes sur vos lèvres (simplement les phonèmes, pour l’instant) : « tes fesses ».

Le livre devrait déjà s’être arrêté depuis longtemps.

Dites-moi si je suis le seul à être à ce point troublé par simplement « tes fesses ».
Je pourrais dérouler des anecdotes, mais ça serait moins fort. Ça serait moins fort que juste « tes fesses ».

Première anecdote, éventuellement : la fois où je marchais derrière elle et où ça faisait tellement longtemps que je l’avais pas vue que je l’ai reconnue par ses fesses.
Après coup, j’avais sans cesse cette phrase en tête : « je l’ai reconnue par ses fesses », « je l’ai reconnue par ses fesses ».
Mais on pouvait croire que tout le reste ne me faisait rien, alors qu’au contraire, c’était peut-être bien le verbe « reconnue » qui était central là-dedans ; j’étais heureux de la revoir, je ne m’y attendais pas, on a un peu parlé, elle m’a souri, elle semblait heureuse elle aussi. Simplement, il se trouve qu’au départ je l’ai vue de dos, qu’elle avait changé de coupe et que j’ai été sûr que c’était elle grâce à ses fesses.
Et que je trouvais que ça méritait d’en être ému ou amusé, donc de se chanter, ensuite, tralala, dans la rue, « je l’ai reconnue par ses fesses ».
Mais c’est une ritournelle, on l’oublie vite, elle aurait pu ne pas avoir la force qu’elle a eu (il aurait suffi d’une humeur différente, d’un regard modifiant sa direction d’à peine quelques centimètres…).
Ça n’a pas eu la force de tes fesses, je le dis pleinement.
C’était juste pour l’anecdote, ça ne joue pas au même niveau.
Rien à voir avec tes fesses, avec « tes fesses », avec le fait de dire, paf, d’un coup, « tes fesses ».
Je suis sûr que vous comprenez.
Fin de la première anecdote.

Deuxième anecdote, à la rigueur :
Cela faisait bien huit ans qu’on était ensemble donc elle s’en doutait depuis longtemps, surtout que je l’avais déjà écrit une fois mais bref, c’est toujours plus difficile de le développer « par oral », je devais être un peu dans les vapes pour que ça me sorte comme ça sur l’oreiller (c’était peut-être même avant de dormir et non pas avant de…), je lui ai dit quelque chose comme, en substance, « tu sais qu’il suffit que… enfin comme plein de garçons, sûrement, bien que parfois je me demande si j’en suis bien un mais… pour ça, en revanche, je t’assure qu’il suffit qu’il y ait tes fesses, là, et que… », je voyais pas ce qu’il y avait d’étonnant à ça, mais elle me reprend tout de suite en disant « ah oui ? simplement juste de voir mes fesses, comme ça ?… », et là elle me montre ses fesses, et… pendant longtemps, qu’est-ce que vous voulez que des fesses fassent pendant longtemps comme ça, elle… comme si elle commençait une sorte de danse mais c’était pour rire, faut bien meubler quand on fait que montrer ses fesses, je peux comprendre, et donc oui, j’étais obligé d’avouer que ça me…, « hé bien oui, voilà, il y a juste tes fesses là devant moi et oui, déjà, je… ça suffit pour… », ça l’amusait et ça m’amusait aussi de voir que ça l’amusait, qu’elle semblait le découvrir, comme si je lui avais révélé un profond secret, alors que quand même, depuis le temps, elle devait bien s’en douter, que ses fesses, quand même…
Voilà, ça se décrit, ça se raconte, ça fait sans doute quelque chose, ça peut faire écho, mais je trouve qu’on entre alors dans un autre type d’intimité ; il faudrait tout décrire, tout ce dont les deux êtres en question ont pu disposer en terme de personnalités, vécus, façons d’être, d’être mus, d’être émus… Le grand bazar habituel…
…Qui peut être très beau, je n’en disconviens pas, mais qui n’a pas la force de, juste, « tes fesses ».
Vous trouvez pas ?
Si vous trouvez pas, argumentez ci-dessous ou sur papier libre à l’adresse de l’éditeur.
Fin de la seconde anecdote.

Troisième anecdote, tant qu’à faire :
On vient de sortir du resto, ils discutent tous les deux, ils se connaissent depuis plus longtemps que je ne la connais et dans quelques années ce sera lui qui sera avec elle, tant mieux pour elle, ce n’est pas le sujet, simplement je me souviens qu’il s’était mis, ce jour-là, à lui confier un peu grotesquement qu’il ne pouvait pas s’empêcher de « regarder les fesses » des filles ou « leur fessier », je ne sais plus comment il disait (preuve que cela ne peut pas avoir autant d’efficacité émotionnelle que « tes fesses »), et voilà qu’ils plaisantaient là-dessus, plaisanteries éculées, vues et revues, archi-rebattues, et je me demandais ce qu’il leur prenait, ce qui lui prenait surtout à elle, qu’est-ce qu’il y avait donc dans l’évocation banale de ces « fesses » ce jour-là, durant cette discussion post-dînatoire en équilibre sur un trottoir à deux pas de son vélo à lui qu’il s’apprêtait à réenfourcher, qu’est-ce qu’il y avait pour que sa façon à lui de parler banalement des « fesses » qu’il regardait puisse apparaître à ses yeux à elle d’un quelconque intérêt humoristique ou même anecdotique, malgré leur complicité à tous les deux, qui ne m’avait jamais semblé reposer sur ce genre de choses. Je ne crois pas que ce soit ces fesses-là, les « fesses » en question de ce jour-là, qui annoncèrent quoi que ce soit entre eux. Je ne le crois pas. C’est juste histoire de dire qu’on ne peut pas mettre sur le même plan un « j’aime regarder les fesses… » même mentionné de façon impromptue à une amie de longue date que l’on va finir par séduire quelques années plus tard aux dépends de l’auteur, qu’on ne peut pas mettre ces « fesses » (s’il s’agit bien de fesses et pas de fantômes de fesses, purement déclaratives ou déclamatoires et donc abstraites) au même niveau que « tes fesses », que juste « tes fesses ».
Je crois qu’il n’y a pas besoin de pousser la démonstration plus loin, je n’aurais d’ailleurs jamais reparlé de cette histoire s’il ne s’agissait pas de prouver par l’absurde à quel point rien ne justifie que l’on puisse dire autre chose, pour vraiment secouer l’émotion et tout le reste, que « tes fesses ». Je ne veux plus que savoir que ça, que « tes fesses ».
Fin de la troisième anecdote.

Je… je tiens à préciser ou à repréciser que depuis le début je ne parle pas de fesses en particulier, du moins j’essaie (car ça pourrait être le cas, pourquoi pas, mais ce n’est pas le sujet), je parle juste de « tes fesses », du fait de dire « tes fesses ».
Ainsi je me dis que possiblement chacune et chacun pourra s’y reconnaître, reconnaître que ces deux mots peuvent claquer (avec possible jeu de mots, cette fois-ci) tant en image sonore qu’en parole symbolique, paf, je parle du fait de ressentir à coup sûr quelque chose lorsqu’on dit juste « tes fesses ».

Croyez bien que je n’ai aucune envie d’écrire quelque chose sur mon rapport aux fesses de qui que ce soit, que je pense la plupart du temps à d’autres choses qu’à « tes fesses », mais que je me devais de reconnaître, cela faisant partie de la liste des faits à reconnaître voire même à célébrer, que les deux simples mots « tes fesses » me font quelque chose, indépendamment du contexte.
Le contexte, comme je viens déjà suffisamment de le prouver, c’est ce qui fait tout s’évanouir dans le commun. Je n’avais aucune envie d’écrire tout ce que je viens d’écrire précédemment, croyez bien que je me serais simplement contenté, comme précisé au tout début, de simplement « tes fesses ».
Mais je me dis que vous seriez du genre à ne pas comprendre pourquoi je m’arrêterais là, et surtout pourquoi acquérir ou même lire un livre qui ne ferait apparaître comme seuls caractères à déchiffrer que « tes fesses ».
Du coup il faut bien que j’explique, mais si ce n’était que moi, si j’avais pu décider de tout, je n’aurais pas écrit autre chose que « tes fesses ».
(Voyez comme le langage est piégeux : j’allais écrire « je ne serais pas allé plus loin que tes fesses », malheureuse formulation qui, en plus de sembler être drôle là où l’on ne souhaite pas l’être – au sujet de « fesses » en particulier –, donnerait l’impression d’une sorte d’arrêt nécessaire d’un parcours, alors que l’on ne s’élance vers rien en disant « tes fesses », tout est déjà contenu en soi dans la proposition, rien n’est caché, rien ne suit.)

Croyez bien que je n’ai aucune envie de continuer à écrire autre chose que « tes fesses ».
Croyez bien que j’espère avoir fini par vous convaincre de la nécessité, de la beauté pure qu’il y a à simplement, en toute acceptation, sans mauvaise conscience aucune, apprécier le doux choc que constitue « tes fesses », le fait de dire, de lire, d’entendre « tes fesses ».
Tes fesses.
Je n’irai pas plus loin.

……

…Mais je veux bien revenir pour préciser que l’essentiel est d’avoir en tête que je ne voulais surtout pas écrire ce que je viens d’écrire, et que d’ailleurs personne ne peut avoir envie d’écrire ou de lire ça, des évocations de ce type (je parle des anecdotes, qui n’ont pu s’inviter ici que pour servir de contre-exemples).

C’est cela que j’aimerais faire « passer », comme on dit, que j’aimerais faire comprendre : il faudrait qu’il n’y ait que « tes fesses », point. Et ça me semble faisable, il faut y tendre.

À partir de là, j’admets que vous pouviez mettre un certain contenu derrière « tes fesses » – éventuellement les « fesses » que vous aimez, dont vous rêvez, que vous attendez, bref celles auxquelles vous aimez penser. Mais ça ne doit pas venir faire écran à la simplicité du mantra : « tes fesses », point. « Tes fesses » pour se tourner loin du passé – pas forcément loin de « fesses » et vers d’autres « fesses » mais comme vous voulez, je tolère, l’essentiel étant de passer outre le passé.
Pour le dire très basiquement :
Le passé : pas bien.
Le futur : « tes fesses ».
Ou pour être plus clair, car je ne sais pas si c’est suffisamment parlant (vous voyez, je fais des efforts) :
Ce qui n’est pas bien : le passé.
Ce qui est un futur très bien : « tes fesses ».

Mettez ce que vous voulez derrière ce futur, qu’il soit fait de « vraies » fesses ou non, mais essayez de vous imaginer la sensation que cela vous ferait éprouver s’il pouvait se résumer à « tes fesses », s’il pouvait tout entier être contenu (là : pas le droit au jeu de mots, on est dans le plus sérieux) dans « tes fesses », point.
Le futur : « tes fesses ». Fini le passé, avec « tes fesses ».

Y’aurait-il d’autres techniques, d’autres pensées possibles ?
Éventuellement, mais prenez conscience de la douceur qu’il y a à prononcer « tes fesses » en l’envisageant comme le son d’un avenir, la musique phonématique d’un futur.
À l’avenir : « tes fesses ».
À l’avenir, il y aura « tes fesses » et point.

Bien sûr, rien ne peut être réduit simplement à « tes fesses », on sait bien que c’est plus compliqué. Mais on essaie de se le dire, simplement le temps d’un instant précieux que l’on s’accorde. On a bien le droit, on sait qu’on ne pense pas à mal.
On dit juste « tes fesses ».
Essayez.


Tes fesses.

Je vous remercie.

(C’est surtout pour vous.)

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2 février 2023

Le temps-zéro en février 2023Les "abandonniques"

Le temps-zéro en février 2023

Les "abandonniques" – mot que j'ai lu pour la première fois sous la plume de Frantz Fanon – , m'apparaissons comme des êtres foncièrement accrochés au réel (peut-être trop ?). Généralement, il n'y a pas plus acceptants de la mort que nous, souvent parce qu'on l'a vécu (et que c'est cela qui expliquerait, selon certaines théories, notre statut d'abandonnique). Toutes sortes de morts, de pertes, d'absences, semble-t-il, mais relevant toujours foncièrement d'une interprétation en terme de mort réelle, de séparation irrémédiable. Quand on voit, qu'on sait pourquoi c'est irrémédiable, il me semble qu'il n'y a pas plus rationnel que nous, j'en connais qui... Je ne crois pas que c'est ce déni d'une non-acceptation à ce sujet qui créerait, par déplacement ou "projection", la peur de l'abandon d'un vivant, d'une individualité continuant à faire sens dans notre monde. À moins de se situer psychiquement hors de celui-ci (et ça peut exister, et ça doit être une sacrée épreuve quotidienne), nous restons perpétuellement ancrés dans le monde tel qu'il existe, tel qu'il a existé un jour tellement fort pour nous qu'on a bien conscience que dans les données telles qu'elles sont présentes – l'individualité qui nous manque étant bel et bien encore vivante –, il existera toujours, ce monde. Et cette individualité. C'est très concret, il n'y a rien de plus concret, on ne rêve pas à l'édification de figures irréelles, on ne fait toujours que penser, au-delà de tout ce qui pourrait relever du "sentiment" ou de l'émotion passagère, au monde réel.

Est-il possible qu'un être, toujours vivant aux dernières nouvelles, ou plusieurs êtres éventuellement, plusieurs individualités (même si chacune de façon différente, avec sa propre couleur), nous manque(nt) durant toute une vie, que l'on ne puisse jamais dépasser ce temps-là, ce monde-là ? Cela me semble possible, puisque tout cela est bien réel. Nous ne rêvons pas, nous visons* une personne, une voix. Qui a existé, qui existe. Elle seule a ce timbre. On n'utilisera pas l'imparfait puisqu'on sait qu'elle est toujours de ce monde et qu'il ne s'agit pas de faire perdurer une chimère, un fantôme. Il y a quelqu'un, souvent une seule personne par devant tout mais possiblement plusieurs autres personnes par derrière, reliées directement ou non à la première personne, qui sont encore vivantes et qui nous manqueront toute notre vie.
Cela est un fait à prendre en compte et nous ne voyons pas ce qu'il y aurait à rajouter à cela, à interpréter, à dénier. On ne voit pas contre quoi il faudrait se révolter, même quand il nous arrive de pleurer à ce sujet.

Il ne faut pas croire que parce que le temps est zéro, il n'avancerait jamais. Il se fait, jour après jour, de plus en plus concret. Nous savons que nous ne pensons qu'à un monde réel. Que ce sont celles et ceux qui préfèrent les figures qui bougent vite hors de leur vue (par "peur de l'attachement", sorte de syndrome opposé au nôtre), qui ne sont pas assez ancrés dans ce monde. Nous, on y a bien les deux pieds. 

*j'avais écrit, au départ, "nous vivons" : il n'y a pas plus rassurant comme lapsus, nous sommes bien de cette vie. 

 

15 janvier 2023

Rappelons à quelqu'un qui me lirait pour la

Rappelons à quelqu'un qui me lirait pour la première fois que l'écriture est bien la situation la moins évidente qui soit.
Il y a encore beaucoup de confusion à ce sujet, même par rapport à ce que j'ai pu dire récemment.
Certes, le "dessin" a été choisi car ayant été perçu comme "la voie où j'exerçais de la façon la plus nulle, malhabile", mais elle est une "voie naturelle", comme on dit (comme dans la phrase "la substance est évacuée par les voies naturelles"). Mes yeux sont hypnotisés devant une feuille, je pleure, j'entends ou écoute une musique ou une voix, immanquablement je dessine, le problème n'est pas là.
Le problème est qu'à la base, il s'agit plutôt pour moi, pour "m'en sortir", comme on dit, "dans la vie", comme on dit, pour me supporter, de me décrire, de me ressasser pour bien être sûr que j'ai bien tout raté ou à l'inverse (mais pas tant inverse que ça) que je n'ai aucune raison de m'en faire pour ceci ou cela puisque de toutes façons tout sera au final jaugé pour ma part sous des critères relevant de la nullité.
Or, c'est bien la situation d'écriture qui s'impose lorsqu'il s'agit de se jauger, situation qui est donc, je le répète, tout sauf naturelle. 
Pour le dire simplement, je n'aime pas écrire (mais je crois, j'espère que c'est le cas d'une grande partie des grands écrivains, rassurez-moi ; en tout cas je ne les imagine pas "aimer" un tel fardeau, c'est d'ailleurs pour ça qu'on les admire tant).

Pourtant, il s'agirait de décrire, par exemple, une sensation unique à ma connaissance, que personne n'a encore jamais décrite (car peut-être encore jamais vécue, mais va savoir, on se croit seul au monde et on s'aperçoit ensuite que c'est simplement que les autres avaient la "flemme" de nous rappeler) :

Je suis immergé dans une activité ou je fais semblant, par exemple je lis ou je suis simplement bercé par "les cahots d'un train" (déjà une image littéraire, notez-le bien, car de moins en moins de cahots nous vivons actuellement), et là, tiens, je m'aperçois, je sais qu'à côté de moi une personne est concentrée sur sa propre activité, différente de la mienne : elle peut lire, travailler d'une quelconque façon, même parfois discuter, écrire, même écrire au tableau (je me souviens d'une fois, en classe : "oh, ben je peux me laisser aller à mes frissons de détente-sécurité puisqu'elle écrit au tableau... elle est dans son truc, je n'ai plus à être là..."), bref, elle agit, et c'est le fait qu'elle agisse de son côté sans avoir besoin de mon être, et le fait qu'il y ait mon être à côté qui assiste à cette action, qui me procure physiquement, je dis bien physiquement, des sensations de frissons-picotements hyper agréables dans le crâne. Je les ai appelés ci-dessus, dans une parenthèse, "frissons de détente-sécurité", mais je ne voudrais pas qu'on croie qu'ils sont le remède à une quelconque "insécurité" ou "déséquilibre" substantiel (ils seraient à la rigueur l'inverse d'une agitation ratiocinante, oui, là vous me connaissez mieux), non, c'est simplement le monde tel que je le préfère, tel qu'il me procure ces picotements de sérénité-jouissance : la personne, l'être, l'Autre n'a rien à redire à ma présence, elle est concentrée sur le monde à sa façon, elle en prend possession à sa façon, sa façon qui n'exclue nullement que je puisse observer sa façon comme à la dérobée, pendant que moi je reste tranquille, aux aguets, fait mine de m'intéresser à mon propre monde, à mon propre intérêt, alors qu'en fait mon seul intérêt, ma seule source de plaisir dans le monde, présentement et bien souvent, c'est de savoir que l'Autre, l'être, la personne, l'individualité poursuit sa quête, sa propre quête sous mes yeux. Si jamais elle me connaît et me pose une question, cela me fera un peu sortir de ma transe, mais pas grave, j'y répondrai et ensuite pourrai retourner à ma place. Car je ne suis fait que pour ça : voir à quel point les autres, les individualités se passionnent, peuvent se concentrer sur des objets, pendant que moi je rêve à elles, ou plutôt les observe attentivement mais tout en jouissant de mes picotements d'extériorité-sérénité, donc en en rêvant en partie, oui, aussi. 

C'est cela que j'aimerais écrire, ça, d'accord. Vous pouvez le répéter. Répétez-le quand vous voulez. 

10 janvier 2023

Rien à voir Ce n'est pas parce que je me dis

Rien à voir

Ce n'est pas parce que je me dis souvent "ceci est mon dernier texte avant...", "ceci est ma dernière BD avant ma...", que cela veut dire "avant ma mort" ! C'est un sentiment d'épuisement, certes, d'envie de vide, mais ce qui est espéré est bien un état de recouvrement de mes facultés physiques et mentales initiales (qui n'étaient déjà pas la panacée). Il faut croire que, comme tout le monde, le concept de "pathologie chronologique" n'arrive pas à imprimer en moi, cela doit être impossible pour le cerveau lorsqu'il est question de se "conduire vers", la fameuse conduite vers (cf d'autres textes dans la bibliographie Définitivement en tapant les mots-clés "conduite vers"). Il faut que cela dérive soit vers une sorte de fin innommable, que je n'envisage pas à proprement parler comme "de la mort" mais plutôt comme "du rien" – "ceci est mon dernier texte avant... le rien, l'arrêt de tout texte" – , soit vers une vraie "guérison" proprement dite ou, comme on dit dans le jargon, une "rémission" (qui emprunte, comme on pourra le remarquer, au registre religieux) – "ceci est la dernière BD avant... avant que je puisse vraiment avoir de nouveau l'énergie pour faire une BD joyeuse et dynamique avec des bonhommes qui malaxent leurs traits et leurs langages de façon... contagieuse, comme l'avait écrit l'un de mes éditeurs !". J'attends l'éclaircie totale pour me dire que ça va mieux et que je dispose des moyens dignes de ce nom pour poursuivre une œuvre en toute connaissance de cause, en toute conscience de mes moyens. (Mais bien sûr que d'ici là, rien ne m'empêche d'entrer en transe et de produire des textes comme des dessins comme à l'aveugle, hors-conscience, mais je vous avertis que ça donnera autre chose et qu'on y comprendra encore moins quelque chose.)

Il y a eu des fois où il y a surtout eu juste le manque, la solitude au départ, et où j'ai bien dû l'incarner dans un individu pris quasiment au hasard. Cela n'est arrivé en fait qu'une fois, au lycée. Mon meilleur ami m'avait soufflé un nom, je peux bien l'avouer maintenant. Pourquoi pas, elle ou une autre pouvait convenir à mon manque, rien qu'en m'imaginant un amour pour elle ; à l'époque, je me contentais de la non-réciprocité, des câlins à une image. Ce fut donc elle donc je fus "amoureux", si l'on en croit les textes de l'époque. Il fallait aller jusqu'au bout de la conjuration de la solitude, quitte à mimer (mais de façon authentique, sans mauvaise foi) des pleurs d'amoureux transi, comme éconduit alors que je ne lui avais à peu près jamais adressé la parole. Tout le monde a sans doute vécu ça, mais encore une fois, ce qui m'apparaît le plus nettement après coup, c'est la conscience que j'en avais tout en le vivant. Je savais que le but ici était de "combler", que je n'avais pas élu une individualité. Normalement, on élit une individualité. Par la suite, j'ai toujours élu une individualité. Il y avait peut-être du manque en-dessous, mais celui-ci souhaitait avant tout élire. Il a découvert que finalement, ce qui était le plus fort, c'était d'élire. C'est d'ailleurs quand on élit qu'on dépasse "l'image" et qu'on en vient vraiment à l'être de chair. Par exemple, en 2009, à peine descendu du train : "houla mais je pensais pas que je l'avais élue à ce point ! Mais elle est vraiment... bon ben c'est décidé, je l'élis à fond !". Ça, déjà, je comprends mieux, c'est de l'amour. Mais on a peut-être tous nos phases un peu larvesques, repliées sur soi (sur son manque). Je ne crois plus avoir jamais été une larve ensuite, dieu merci, j'ai toujours élu. Présentement, par exemple, j'aimerais élire de nouveau. Merci de vous présenter. 

9 janvier 2023

Je vous jure que je reconstruis pas. Je vivais

Je vous jure que je reconstruis pas. Je vivais déjà ça à l'époque comme une sorte d'état-limite, de "trip" hors de la réalité. Il y a des fois où je ne savais plus où j'étais, où tout me paraissait être hors d'atteinte ; c'était trop scénarisé "sous acides", même si je ne connaissais pas encore – bien entendu – l'expression : il y a des fois, par exemple, où se mêlaient le mal de voiture, l'impossibilité de me dire que ma mère était morte ou en train de mourir, la mélodie déchirante de la chanson que j'écoutais, l'odeur d'essence, les virages, de nouveau le mal de voiture, ne plus savoir si on a faim ou si on ne veut plus jamais avoir faim (déjà à l'époque), l'air qui change sur la peau (quand on passait du chalet au retour à la ville), le silence, le silence, le père qui parle pas beaucoup, qui parle pas, personne à qui parler, le silence, le silence, tout ça mélangé et impossible à décrire autrement que par une énumération se lisant successivement alors qu'il y avait simultanéité, perte de tout repère temporel pouvant relever du "continu" ou du "discontinu", j'allais reprendre l'école mais est-ce que c'était l'école puisque cela consistait surtout, c'était le plus important, à chanter et à se considérer comme quelqu'un d'à la fois discipliné et expressif, qu'est-ce que j'aimais vraiment faire, allais-je pouvoir toute ma vie, allais-je devoir toute ma vie chanter ce qu'on me dirait de chanter et pas autre chose, et pourquoi revenir toujours à la solitude au final, au final le soir et le week-end on est seul, on n'est plus au spectacle, est-ce que ces alternances violentes peuvent vraiment créer à la longue un sentiment non dissocié de vie ? Je ne me disais bien sûr pas tout cela exactement en ces termes, mais je suis certain que la sensation d'irréalité dominait. C'était trop. Tout était trop. Violent, incompréhensible, inacceptable, gratuit, contradictoire, il y en aurait des adjectifs d'adulte, mais c'était trop.

Je me rappelle de ce soir, chez les parents de mon ancienne amoureuse, où j'ai réécouté cette compilation de chansons de voiture, de mal au cœur et de perte de ma mère. Je pouvais pas m'empêcher de vouloir pleurer en écoutant certains titres, et je crois avoir commencé à esquisser l'idée "mais alors c'est si tenace, ce que ça me faisait comme solitude ? et là, même si je suis là, maintenant, avec mon aimée, la solitude me poursuivra-t-elle encore un jour, tout le temps, indépendamment de ce que présentement...?", mais j'ai vite arrêté là la vision. Ce n'était pas encore soutenable. Et je ne sais pas comment ça a pu l'être un jour.

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8 janvier 2023

Alliance et filiationC'est un casse-tête cette

Alliance et filiation

C'est un casse-tête cette histoire, car certes on peut se dire qu'il n'y aurait pas d'alliance sans filiation (sans groupe de filiation), mais d'un autre côté on se dit que c'est vraiment trop dommage de gâcher l'alliance par toutes les lourdeurs de la filiation qui vont avec. Comme l'impression que c'est la filiation qui a toujours beaucoup plus fasciné les humains, auto-admiratifs de leurs prouesses biologiques, tandis que les subtilités psycho-affectives de l'alliance furent finalement toujours cantonnées à servir les bonnes manières, les bons intérêts de la filiation. Comme si (et c'est bien ça, oui) on ne pouvait pas concevoir l'une sans l'autre.

Pour ma part, c'est en ces termes anthropologiques que j'aimerais exprimer de la façon la plus exacte possible mon refus d'enfanter : je recherche tellement l'intensité de l'alliance pour elle-même, suis tellement toujours autant subjugué par les connexions qu'elle crée entre deux êtres, que l'arrivée d'une filiation viendrait comme parasiter ma ferveur ; "oh, ce n'était donc que ça, il ne s'agissait pas de s'échapper mais de poursuivre une ligne". L'alliance m'enthousiasme par sa capacité d'émancipation vis-à-vis des groupes d'origine : par leur alliance, les amoureux transcendent leurs lourdes filiations respectives qu'ils abandonnent ou du moins délaissent le plus souvent sans regret ; cette phrase, c'est mon utopie anarchiste à moi. Je veux que l'amour me porte loin des paysages imprimés dans mes années : je ne les appelle pas "vécu" car je n'y crois pas, à chaque fois l'amour, l'alliance recréent le monde à zéro, nous augmentent en nous portant ailleurs, vers d'autres groupes forcément aimables puisqu'ils sont celui de notre amour. Ce sont certes les groupes de filiation de notre amour, mais il ne faut pas le dire et surtout ne pas vouloir en créer un nouveau : il faut que l'alliance garde toute son étrangeté. C'est faute de pouvoir la garder qu'elle se casse. C'est dommage.

5 janvier 2023

Le temps-zéro en 2023 Je persiste à penser qu’il

Le temps-zéro en 2023

Je persiste à penser qu’il y a quelque chose de chaleureux, d’inespéré dans cette hypothèse selon laquelle je ne ressentirais que maintenant toute la tristesse et le solitude qu’il y avait à ressentir dès le départ mais que je n’avais pas pu ressentir « à temps » puisque trop de choses à maintenir au-dessus du vide (mon corps sentant qu’il allait tomber comme jamais, ce qui ne se produisit en effet que plusieurs mois après le choc) m’embuaient le regard, l’esprit, les sentiments, toutes les sensations. Maintenant, le temps du réel, du non-mensonge, de la non-mascarade serait venu, à force de recentrage sur « soi » et de destruction du superflu (notamment l’intellect et ses prétentions, implosant d’elles-mêmes). Se ferait ainsi jour, par la radicale impossibilité à accepter la solitude, le début réel de la vie après le vide, ou plutôt encore en plein dans le vide (du zéro) mais pouvant donc enfin, en se voyant et se ressentant ainsi, avoir en face de lui le vrai nouveau début à faire advenir et non son apparence ou sa contrefaçon mimée seulement pour se faire croire et faire croire au monde que l’on existait, que l’on croyait réellement à ce que l’on vivait. 

Maintenant, même quand on a du mal à y croire, on y croit car on sait que le sentiment d’irréalité fait partie du vrai, fait partie de la solitude réellement vécue, réellement ressentie. C’est cela qu’il y a à vivre, qu’on l’appelle « temps-zéro » ou autrement. 

Dès le début c’était irréel, c’était impossible, c’était inacceptable. Et c’était justement cet irréel qu’il fallait regarder en face en pleurant comme maintenant et non pas en le transformant en un drôle de réel transitoire un peu différent, comme une version altérée de la réalité qui aurait dû normalement se poursuivre. La seule réalité qui devait se poursuivre, c’est cet irréel, c’est cette solitude que l’on avait bien trop souvent redoutée pour qu’elle puisse ne jamais arriver.

En plein dans une journée normale avec des autres, des choses hors de son domicile, domicile qu’on allait retrouver le soir avec l’amour à ses côtés, on se disait déjà, on se disait tout le temps : « et quand il n’y aura plus que le domicile et aucune attente d’aucun autre existant, et non seulement le domicile mais même plus l’amour à ses côtés dedans, comment on fera pour croire que ce sera encore la vie, qu’on sera pas sans cesse oppressé par trop d’irréalité, de la même manière que parfois on a pu être oppressé, extrême inverse, par trop de réalité ? ». On y pensait sans arrêt, on savait qu’on y tendait en le redoutant d’autant plus, plus que tout. On pressentait le temps-zéro, on en avait le goût qui s’imprimait déjà sur la langue, plus ça nous arrivait de nous sentir seul avant tout, malgré tout, déjà seul comme en s’y préparant, en s’y préparant même tellement trop que quand elle est arrivée on ne l’a pas vue venir. On a cru que c’était pour de faux, alors que c’était la seule réalité possible puisqu’elle s’était déjà annoncée à nous bien avant d’arriver : l’irréalité vraie de la solitude du temps-zéro.

24 décembre 2022

Fragments des principaux textes que je devrais

Fragments des principaux textes que je devrais écrire

– Comment savoir si ce que je suis en train de faire lui plaît ? Je ne me souviens plus précisément de ce que c'est, c'est sans doute des petites caresses, c'est d'ailleurs comme ça que j'avais commencé sans qu'elle me repousse, mais à présent c'est différent car elle est allongée sur le côté, je m'allonge aussi, je... Il faudrait quand même que je sache si j'ai le droit de... Comment être sûr qu'elle apprécie, qu'elle souhaite même que je continue mes... enfin je ne sais plus, mes petites caresses, mes trucs comme ça ? Quel est l'indice imparable qui pourrait me dire, de source sûre...? 
Et là je vois son pouls. Son pouls sur son cou. Qui bat la chamade. Ça a l'air de tambouriner, là-dedans, c'est donc que ça ne la laisse pas indifférente, que ça ne lui est pas égal si je continue ou si je continue pas, que ça a l'air de lui plaire, en tout cas que ça plaît à son pouls, à son cou. Du coup j'y plonge ardemment, dans son cou. C'est un appel à y faire progresser mes lèvres. C'est son cou qui a confirmé, c'est donc son cou qui m'appelle, qui m'obnubile présentement. Puis ce sera tout le reste et ce sera encore plus confirmé, elle me dira que je lui aurai "retourné le cerveau". 

– Cela devrait d'emblée être la seule preuve d'emblée que je suis aussi une femme en moi. Dès le début, dès que je l'ai su morte, je me suis dit qu'elle vivrait en moi. Que je la porterai, que je continuerai les sensibilités qu'elle m'avait tracé, les chants, les relations affectées quant aux choses qui affectent, qui sont sensibles au point de faire perdre le nord d'emblée chez les gens comme nous, comme elle, comme moi. Je l'ai mise en moi, ou plutôt non, ce n'était pas une action de ma volonté, cela ne pouvait que s'acter ainsi, elle s'est placée en moi, au cœur de ma voix, de mon regard. J'ai pourtant fait quelques choses honteuses, comme tout le monde, et cela ne m'empêche aucunement par ailleurs d'être, dans un autre domaine de la vie que l'on appelle la "sexualité", attiré.e par les "filles", qui semblent alors me percevoir (comme dans une sorte de raisonnement logique, mais quelle logique ?) comme un "mec". Certes, j'ai choisi de ne pas en perdre tous les atours, et il se trouve que dans ce domaine de "l'attirance", je suis "porté.e vers le féminin", mais cela n'a rien à voir avec ce dont je parle ici. Ce dont je parle ici, c'est que j'ai reçu sa voix en héritage quand elle est morte. Elle est en moi et c'est ainsi, je préfère qu'il en soit ainsi plutôt que d'essayer de la "projeter" au dehors, à l'extérieur, sur d'autres personnes qui ne sauraient pas quoi en faire (avec raison). Je la porte avec moi. Il faut que ça se sache. Quand vous vous adressez à moi, vous vous adressez aussi à elle. Rien que ça devrait vous rassurer sur certains points, ou vous rendre peut-être plus précautionneux sur d'autres, mais ce n'est vraiment pas la peine d'en faire un plat, il y a quasiment trente ans que je la porte en moi. Elle a survécu à tous les malentendus (survivre en moi, c'était nécessairement survivre aux côtés de malentendus). Je crois toujours bien recevoir les messages quand il y en a de sa part (il n'y en a pas toujours, ce n'est pas Dieu non plus).

– J'ai de la souffrance pour deux, je te rassure. De plus, elle n'est que physique car je ne parle que de ma douleur présente. Je n'ai plus de passé car avoir un passé supposerait de le mettre à l'extérieur alors qu'il a été placé en moi. Je ne souffre pas de lui, il témoigne à sa façon de ce que quelqu'un "comme moi" (à peu près "comme moi", selon les époques) a pu être. Je ne souffrirai jamais de ce que tu pourras me dire, me faire, tant que tu me diras pourquoi tu as choisi d'être là à mes côtés ou pourquoi ce n'est pas possible. On ne peut pas souffrir pour quelqu'un comme moi, non seulement parce que je n'en vaux pas la peine (argument classique car je ne suis pas le seul), mais aussi et surtout car la souffrance est déjà là, en moi, avant toute chose et juste dans mon corps. Circonscrite en lui. Pouvant possiblement me faire perdre pied d'année en année, mais si tu choisis d'être là parfois, durant ces années, il y en aura sûrement moins, beaucoup moins. Et je ne vois pas pourquoi elle t'atteindrait puisqu'alors elle diminuerait. Il y aurait alors de la souffrance pour... un et demi, mettons. Et ça ira déjà beaucoup mieux et j'espère que si tu auras choisi de m'aimer alors que j'en avais pour deux, tu choisiras de continuer de m'aimer quand j'en aurai pour un et demi. On aura fait le plus dur. J'ai envie de t'embrasser. 

9 décembre 2022

Cela m'a toujours fasciné de me demander "mais

Cela m'a toujours fasciné de me demander "mais qui sont les inanalysables ?". J'ai souvent en tête cette phrase de psychanalyste, commune, anonyme (l'impression que c'est une voix générique qui parle, sans pouvoir lui assigner d'identité) : "il y a une part des patients qui sont inanalysables". Telle que je la comprenais, ce n'était pas une constatation se rapportant aux cas les plus aigus, relevant de troubles ou de handicaps plus "organiques" que les autres, cela désignait une sorte de frange déviante, rétive aux protocoles institués, ne pouvant se placer dans aucune des coordonnées tant théoriques que cliniques édictées en amont : il y a l'analyse, son fonctionnement, ses procédures, ses justifications, et il y a l'impossible, le dehors de l'ordre commun, la petite cohorte des "inanalysables" dont on tolère l'existence comme l'exception confirme la règle ; "il faut bien qu'il y en ait...", etc.

Et forcément, un beau jour, à force de penser à cette phrase étrange, insistante, il a bien fallu que je m'y identifie (à force aussi de penser à "mon cas") : j'en étais un, d'inanalysable. Je pouvais en discerner les raisons. 

Premièrement (bien que secondairement en ordre d'importance, à mon sens), mon autodérision tragique fonctionne comme un système se convenant à lui-même au premier degré. Aucune "défense" ou diversion, l'humour étant pour moi la vérité de la vie, la seule manière de vivre, en l'occurrence bel et bien "inanalysable", oui, au sens où il ne faut pas toujours une "interprétation" en dessous. J'ai déjà parlé ici du rire ironique de mon oncle devant sa propre mort et de mon impression que j'y trouvais là non pas une façon de résister à l'esprit de sérieux mais tout simplement son vrai être, le vrai être de sa vie, de sa vie devant la mort, qui avait toujours été aiguillée par ce rire comme une donnée fondamentale, de base, ininterprétable autrement qu'en y faisant référence comme un point de départ duquel partir pour expliquer le reste. Je crois que de mon côté aussi, le fait de ne jamais savoir s'il y a sérieux ou pas dans les mots du discours ou de l'action n'est pas une façon de "composer" avec la réalité, de la dénier ou de la fuir, mais est l'expression juste, envisagée comme la seule possible, la seule authentique, de ma situation sensible face au monde. Il y a en premier cette espèce de "distance", comme le dit la description courante bien qu'il n'y ait ici pas de "distance" puisque pas de "déplacement par rapport à" (par rapport à quoi, quelle autre perspective ?), il y a en premier cette ironie tour à tour aimante et triste, triste parce que trop aimante, aimant tout trop, aimante parce que ressentant trop la tristesse rendant tout si touchant, si mignon, cela vient en premier, et ensuite éventuellement viennent les "réactions" subséquentes de mon "moi" qui peuvent être décryptées, expliquées à l'aune de telle ou telle propension. Mais l'humour n'est pas une propension, c'est pour moi seulement "l'être", comme disent les philosophes ; la vérité la plus palpable.

Deuxièmement (et sans doute avant toute chose, comme une sorte de particularité cérébrale se situant en deçà du fondement dont je viens de rendre compte), il y a le fait que je ne reconnais pas mon enfance, mon passé trop lointain ou trop brumeux, comme étant "moi". Il n'est même pas juste de déclarer "oh, je repense à cela comme si ça avait été quelqu'un d'autre", puisque cela supposerait déjà l'immixtion d'une "personnalité autre" dans "ma" personnalité ("le moi d'aujourd'hui repense à cet ancien moi comme à une autre personnalité") ; or, je ne pense même pas à "mon passé" comme relevant d'une autre "conscience" ; ce n'était juste "pas moi", je ne m'en sens juste "pas concerné", et non pas fasciné comme on le serait par la possession en soi d'un être étranger, indésirable, à fuir. Je repense souvent à cette phrase de ce chanteur drôle : "j'ai du mal à être là, à me sentir concerné par ce que je fais" ; je pourrais la reprendre à bien des égards, même si dans mon cas le phénomène est à la fois plus global et plus resserré : ce n'est pas l'instant présent qui me dépasse, celui-là à la rigueur je peux le vivre en première personne si je ressens quelque chose de fort (cela reste possible), c'est le fait même qu'il puisse y avoir un "moi" unique qui ait soi-disant vécu toute cette vie de "moi", "ma" vie, qui est inintégrable. Non seulement je ne me souviens de plus grand chose, tout s'efface vite et de plus en plus, mais qui plus est, quand on m'en parle ou même s'il m'arrive de m'en rappeler à telle ou telle occasion (car tout n'est pas "blanc", tout de même), je n'arrive pas à rapprocher cela d'un "moi" qui serait le même que celui dont on parle à présent. Cela me semble même fou que l'on puisse croire que ça ait pu être "moi", alors qu'un interlocuteur qui l'évoquerait face à moi se rendrait bien compte que la personne en face de lui, le "moi" actuel, est manifestement un tout autre individu, n'ayant pas grand chose de commun avec les faits le plus souvent incomplets, nébuleux, peu recoupables qui ont concerné cette ancienne enveloppe répondant au même nom que "moi". 
Et je ne crois pas que l'on pourra, à force de "prise de conscience", me la faire reconnaître comme tel. Je pourrai éventuellement approuver telle "analyse" comme on adopte une opinion, mais cela ne voudra pas dire que je m'en sentirai davantage "concerné" en première personne. Ce sera sans doute un éclairage concernant quelqu'un dont je peux me rappeler quelques faits et gestes, mais ce ne sera pas "moi" dont il sera question. Je ne vois rien de possiblement commun avec les considérations traitant de telle ou telle "période" lorsque celle-ci se situe dans la brume. Cela ne me concerne pas, ne m'a jamais concerné (du moins "à ma connaissance", comme on dit, et c'est bien ça le problème : ma "connaissance" présente qui ne se "reconnaît" plus dans rien qui dépasse un certain écart temporel).
(D'où sans doute mon interrogation philosophico-politique de longue date quant à cette curieuse notion de "responsabilité", devenue qui plus est galvaudée.)

Donc oui, peut-être que chez des cas comme moi, cela ("l'analyse") trouve vite ses limites. Puisqu'au bout d'un moment, cela ne "me" parle plus.
Or, j'ai envie qu'on me parle, je demande que ça.
Je veux que les autres existent.
Ils me manquent trop.
(Mais c'est une autre affaire.)

8 décembre 2022

Tout est dans le brouillard.Par exemple, là je

Tout est dans le brouillard.

Par exemple, là je sens revenir une sensation de temps-zéro, des images qui passent, des souvenirs-sensations si nostalgiques que les larmes viennent presque au bord, tout à l'heure dans la rue et là maintenant, comme si j'entrais dans un de ces moments où tout m'y faisait penser, où j'allais chercher le manque. Mais je n'écrirai pas davantage dessus car je ne suis plus dupe : la corrélation entre les moments de la journée où ça m'arrive, ainsi qu'avec les jours où se fait sentir, en plus de mon malaise physique, cette indubitable "dépendance" tout aussi physique lorsque je diminue un peu la chimie-béquille, n'est plus à démontrer. Du corps de bout en bout, je suis de toutes façons au-delà du delà de l'acceptation puisque tout est dans le brouillard depuis que je suis atteint de ce mal et par conséquent dans l'incapacité de savoir ce qui relève de mon moi ou pas, ce qui est du ressort de mon "vécu" ou simplement de mes "viscères".

Si cette pathologie est à proprement parler invivable, c'est parce qu'on sort des critères de la vie humaine ; notre "esprit" ne peut plus correspondre à son concept mythique inventé et sans doute noble, puisqu'à tout moment on est directement, consciemment, brusquement dépendant de ses apports les plus anté-humains. Je crois que j'accède ainsi à la profonde compréhension corporelle – et par conséquent également cognitive – de ce que fait à un être le fait de ressentir en permanence la sensation de faim, ou, comme on dit dans un autre contexte, le fait de souffrir de la faim – ou, dans un autre contexte encore, ce que serait le fait de faire une grève de la faim (qui se trouve être d'ailleurs la seule stratégie morbide à laquelle il m'arrive de penser, mais dont je me sais incapable à cause des assauts de folie qui me prendraient vraisemblablement en état de manque décuplé et subi, même sous l'ordre d'un "moi"). 
Aucun de ces états n'est à proprement parler vivable ; les moments où je m'en rends compte seraient donc semblables à des moments où éclaterait la vérité sur mon état, qu'il vaut mieux se cacher en temps normal.
Temps-zéro induit ou curieusement cherché (par un cerveau qui a reçu l'information d'effondrement et qui doit bien meubler le signal avec du contenu concret, vécu), il ne s'agit de toutes façons que de la vérité : dans ces moments, c'est le brouillard et je ne peux pas prétendre savoir ce qui reste d'humain, d'autonome en moi. 

Imaginez un brouillard permanent, s'imprimant sur chacun des actes et chacune des pensées que je tente avec plus ou moins de persévérance de mener par ailleurs, comme quand je me replonge dans les mots ou dans les idées qui me sont chères, que je fais travailler tout ça, que je persiste à croire en l'existence de mon esprit dans son versant post-anté-humain ou plutôt para-anté-humain, car existant dans le même temps que ma déprise, simultanément de mon brouillard. Mon brouillard animal voire sous-animal où tout n'est que faim, malaise, malaise de faim. Du matin jusqu'au soir depuis plus de quatre ans. 
Je devrais me sentir radicalement étonné que certains me croient encore présent. Il faut dire que j'essaie de continuer à l'être, tout en étant conscient de cette impossibilité à proprement parler à pouvoir être considéré, à pouvoir me considérer comme proprement humain. 
Il n'y a qu'un brouillard. 
Je veux en sortir, bordel de merde. Je veux en sortir. 
Je ne suis plus dupe de rien et je veux en sortir, je veux simplement en sortir. 

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