070815

« Ah mais il ne faut pas les excuser, quand même. N'ayons pas la culture de l'excuse. »

C'était pendant les émeutes de 2005 et c'est là où j'ai compris qu'il y avait un fossé entre moi et ceux qui parlaient. Ça me paraissait tellement évident qu'il y avait tout à comprendre et rien à juger, je ressentais cela tellement directement et je suis sûr que je l'aurais senti pareil si j'avais eu sept ans. Ce faux concept d'excuse, c'est en deçà de l'âge de raison, c'est pré-logique, pré-scientifique.

Et on continue à nous le ressortir dès qu'on entre dans les choses concrètes à défricher. Et même des gens se disant de gauche en usent. Même un chrétien comprendrait mieux qu'eux qu'il faut avant tout sonder les âmes, que le libre arbitre est une idée vers laquelle on peut tendre mais simplement tendre et simplement une idée. 

L'excuse, je ne sais pas ce que c'est, je ne l'ai jamais su. Il y a ou il n'y a pas quelque chose, on la sait ou on ne la sait pas, on donne ou on ne donne pas, on fait ou on ne fait pas. La première des constructions à abattre est cette injonction à ne pas excuser.

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060815

La vraie révolution, ce serait d'aller voir quelqu'un et d'oser lui dire « je vous trouve complètement con », qu'il ne se vexe pas, qu'une discussion naisse et qu'ainsi il nous fasse comprendre ce qui nous pousse à le trouver ainsi, qu'on lui explique ce qui nous a gêné chez lui et que dans le même temps il nous mette le nez dans nos postures qui, même si elles sont "fondées", sont "fondées" sur des structures que l'on peut prendre à rebrousse-poil : il nous aidera dans ce but, à l'insu de son statut d'injurié.

C'est entre autres comme cela que je conçois le politique et c'est ce qui explique pourquoi ce sur quoi l'on pérore d'habitude me semble biaisé. On fait comme si le politique n'était pas de l'artificialité pure, on en crée une base pour tout. On se méfie de le social, alors que c'est ça l'origine. Ok pour user d'artefacts, il faudra bien construire autre chose, mais dans un second temps. Si l'on cherche à cogiter, arrêtons d'inventer ce qui n'existe pas et n'existera jamais réellement (le politique) et creusons nos consciences (le social). 

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050815

Je m'aperçois que je m'entends dire "je n'aime pas le web" et que cela ne se dit pas. Non pas tant parce que le web serait un outil – on dénigre bien les outils : "je n'aime pas le téléphone" est accepté et l'on fait fréquemment face à "désolé, je ne consulte pas souvent mes mails" – mais parce que le web a la prétention d'être un monde. Même "je n'aime pas la vie" fait moins peur que "je n'aime pas le web". Le monde, c'est une évidence qui s'impose préalablement et supérieurement à la vie, c'est une présence déjà là avant soi qui ne se discute pas. Que le web soit parvenu à ce statut solaire, c'est bien ce dont il faut s'effrayer.

"Il y a tout sur le web" est une assertion qui témoigne du règne de la quantité. Quand je pense au monde web, j'énumère des apports, des avantages, je ne raisonne jamais en terme d'émotions indicibles. J'y trouve des informations, des points de vue qui confirment ou infirment les miens, mais je ne me souviens pas avoir été complet, riche comme dans un vrai monde. Est-ce donc bien d'un monde qu'il s'agit ou d'une supercherie ?

Le web pousse l'exploit jusqu'à recueillir les défauts du palpable comme ceux de l'impalpable. N'oublions pas que le web n'est pas n'importe quel monde ou supposé tel, qu'il se transmet par un objet physique et technologique : l'écran. Que l'on ne se rende même plus compte que l'écran est déjà un biais particulier, qu'il limite le champ des possibles comme tous les biais, qu'il pourrait y avoir d'autres biais, c'est ça le scandale. Ce qui prouve que le web est un faux monde, c'est qu'il a forcément besoin de l'écran pour être. Or, un monde digne de ce nom n'est limité par aucun objet, aucun biais : il est tout ce qui existe, il contient la vie. D'où le syndrôme sophiste bien connu des geeks et otakus : puisque web = monde et que monde = vie, alors web = vie. 

Le web est à la fois trop palpable pour être honnête – il n'est qu'un écran, alors que la vie est bien plus que ça – et trop impalpable pour être vivant – sans écran, il est réduit en cendres. Le web nie tout autant la vie intérieure – en nous criant « le monde c'est moi, je suis tout, regardez, regardez, regardez, il n'y a rien en vous, tout est en moi, tout ce qui est en vous est en moi... » – qu'il nie la vie extérieure – « ...ce que vous vivez, vous le mettez dans moi, ce n'est que ça votre vie, elle est montrable ». Croire qu'une vie est « montrable », c'est ça l'erreur.

Nul besoin de déplacer le problème sur un terrain moral classique (l'éternelle pudeur), c'est même donner des armes à l'adversaire. Ce qui est blâmable, ce n'est pas le désir de se montrer, c'est la croyance selon laquelle on pourrait se montrer, on serait montrable, cernable. C'est penser qu'une vie se découpe selon les pointillés, c'est penser que les clics, les connexions, les algorithmes parlent de nous, parlent de soi, alors qu'ils ne parlent que d'eux-mêmes. C'est penser qu'on se définit par le web et que si on découvre nos itinéraires, nos courses, nos tirages de langue, on découvre nos vies. C'est penser qu'une vie ce n'est que ça. C'est penser que le web c'est la vie. C'est mourir.

 

Si j'ai investi le web au sortir de l'adolescence, c'était pour deux outils : 

– L'outil communicatif, forums et discussions instantanées me paraissant ouvrir des possibilités jusque là inexistantes, impossibles à transposer dans des moyens balourds tels que le "téléphone portable" et les "soirées entre potes" (sic).

– L'outil artistique, pour « montrer ce que je faisais » au monde, au vrai monde.

Ces deux outils sont morts ou n'ont plus lieu d'être.

– Les forums et messageries n'intéressent plus personne, nous sommes passés dans l'ère de la vitrine, de la tapisserie qui défile : jamais vraiment entre nous, toujours avec le bruit du monde médiatique, lui aussi tout autant faux monde que le web.

– Le "web artistique" est cantonné dans les marges, c'est le "web divertissement" qui a gagné et là encore c'est l'effet vitrine, on ne sait plus très bien où réside le "contenu" qui est "produit" : est-il dans les trois minutes de blagues alignées par le bonhomme qui parle dans la vidéo (produit brut), ou bien se situe t-il plutôt dans le fait qu'il me dise de regarder régulièrement ses vidéos (méta-produit du produit), voire carrément dans la publicité qui s'affiche avant et qui bien souvent le sponsorise (produit du méta-produit du produit) ? Je prédis un avenir décomplexé : ce à quoi on s'abonnera, ce sera directement au mec qui nous dira de regarder les pubs qui sponsorisent ce mec qui nous dit de regarder les vidéos où il dit des blagues (méta-produit du produit du méta-produit du produit). Ce sera plus sincère, comme ça.

À titre personnel, concernant le fait de « montrer mon travail » sur le web, le constat d'échec s'exprime ainsi : ce à quoi m'a conduit le web, ce n'est pas au monde artistique mais au monde du web (qui, même quand il est fait d'artistes, peine à se constituer comme vrai monde).

Je parlais de "marges" plus haut : le web m'aura au moins permis de me rappeler qu'il n'y a qu'elles qui vaillent. Rien ne sert de croire qu'il y a quelque chose à sauver d'un faux monde.

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040815

C'est justement parce que les idées me semblent bien plus essentielles que les mots que je veux éprouver à fond le ridicule d'un mot et que je plonge donc à fond dans eux. C'est justement parce qu'il n'y a que les idées qui m'intéressent qu'il n'y a que les mots qui m'intéressent.

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160715

La nature c'est noueux, bourbeux tout le temps. Or hop, nous on déploie des surfaces nettes, des murs lisses. Donc forcément ça se peut pas, ça peut pas, ça veut pas, ça va pas. Ça fait juste des symboles qui tiennent jamais bien longtemps. Et si l'erreur inaugurale irrattrapable était la création de la propreté ? 

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150715

Je crois que la plupart des textes introspectifs qui me viennent, me viennent parce que je m'imagine que je réponds à des interviews. Je crois que ce n'est que pour ça que j'écris : pour répondre à des interviews. (Ce qui est blâmable à mon sens chez les écrivains médiatiques actuels, ce n'est donc pas ce besoin – bien plus que "légitime" : constitutif – mais tout simplement leur inanité. Pas de mal à vouloir dire et dire et dire, mais il faut que cela sonne comme jamais cela ne sonnera de nouveau. Pour ça que Sartre et Duras et Debord ont toute mon admiration, quoique l'époque en pense.)

C'est le processus mental de l'interview qui m'apporte les choses à penser. Je dois préciser que jadis je m'auto-interviewais sur cassette audio pendant des heures. Ni monologue ni psychanalyse car ni adresse à moi-même ni regard extérieur : réponse à quelqu'un. (Mais à qui ?)

Par exemple, là, je m'entendais dire au journaliste que le seul genre littéraire qui allait de soi était le délire :

« L'opposition entre roman et poésie persiste stupidement alors que tous les esprits perçants des deux siècles derniers se sont évertués à l'achever » (de mémoire ça sonnait comme ça, je me souviens de l'allitération de persiste et perçants). Et bien sûr défilent Lautréamont, Roussel, Proust, Gide, Leiris, le Nouveau Roman, « qui ne font ni du roman ni de la poésie mais du délire (sic) ». Prenant conscience de la dimension restrictive du terme, qui ferait de l'écriture une pure gratuité, je tempère en précisant que ce soi-disant chaos se compose telle une partition, et là je rappelle ma formation musicale classique, comme il paraît qu'il faut préciser ses "formations" dans son "parcours" : « Ma seule formation est musicale ; pour tout le reste je suis autodidacte. Que cela se sente ou ne se sente pas dans ce que je fais, cela revient au même. Que doit-on vraiment sentir ? Je parle de partition, donc a priori d'organisation ou en tout cas de prévision (même dans l'improvisation il y a prévision), or j'ai passé plus de dix ans de ma vie à dessiner des bonhommes mal faits. Celui qui y voit une contradiction n'a rien saisi de la liberté du délire que l'art se constitue comme règle. Personnellement, je suis "fait pour" chanter (comme on dit) et ce que je "préfère" (comme on dit aussi) c'est jouer la comédie ; or, j'ai pris la liberté de me consacrer aux bonhommes mal faits, donc de n'écouter ni mon "fait pour" ni mon "préfère". Celui qui ne saisirait dans mes bonhommes que mes bonhommes et parlerait de contradiction quand je lui parle de partition (mais j'ai déjà évoqué ce diktat ici) peut passer son chemin et c'est d'ailleurs bel et bien ce que tout le monde fait, passer son chemin », et là je me réveille car je ne peux pas dire dans une interview que personne ne me lit car alors pourquoi m'interviewerait-on donc absurde donc sursaut. 

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100715

Non seulement mon pantalon ne tenait pas (je n'avais même pas trouvé utile de mettre une ceinture, alors que je savais pertinemment qu'il y avait un risque avec mes hanches maigres) – je devais le soutenir tout le temps avec ma main gauche pour ne pas qu'il tombe (ma droite me servant à faire de vraies choses) – mais en plus les autres m'écoeuraient par leur présence ; je suis donc allé fuir (me fuir, les fuir) dans un grand magasin culturel où j'ai compulsivement acheté une BD que j'avais déjà de mon dessinateur préféré depuis mes douze ans – mais dont l'exemplaire possédé avait des pages qui se détachaient, une reliure qui se décollait : tout était donc réuni ce jour-là pour que tout cela représente ma fange, tout ce qui a fait que voilà, ma vie est ainsi. C'était en 2006, comme ça on situe bien, ça aide. Je m'en rappelle encore, du coup j'ai écrit ce paragraphe, on ne sait jamais.

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090715

Le monde légitimé envers ma fille (3)

 

« Et ce sera toujours ça ? me demande-t-elle avec une toute petite voix, exprimant la déception de manière évidente et déchirante.

– Toujours ça je sais pas, mais en tout cas toujours comme ça, oui, ce qui revient souvent au même.

– Mais moi je croyais que c'était juste le temps de grandir, de me faire une idée de... des idées sur...

– Non non, ça durera toujours car apparemment c'est ça qui marche : les histoires, les récits, les contes, les symboles. 

– Jamais vraiment s'intéresser aux souffles de vie, aux mouvements de conscience, à l'intérieur des perceptions, aux paradoxes d'esprit, aux échafaudages de langage, aux sensations pures et simples ?

– Eh non, ça n'intéresse personne. (je force grossièrement le trait, d'un ton fataliste)

– (se récrie violemment) Mais c'est faux, putain ! C'est pas parce que maintenant j'ai besoin des archétypes que j'en demanderai toujours ! Et d'ailleurs, en ai-je vraiment besoin ? Qui l'a décidé ? Qui a déclaré cette demande ? Encore un coup de l'offre, je parie !

– Tu as tout compris. C'est l'offre qui cache la forêt.

– Et qui tire les ficelles ?

– Personne ne tire aucune ficelle, ma fille. Il n'y a qu'à les couper. »

Et je mime le mouvement des ciseaux avec mes doigts.

 

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080715

Le monde légitimé envers ma fille (2)

 

J'arrive habillé de manière gargantuesque – je ne le décrirai pas ici, vous savez bien ce que c'est. Je fais de grands gestes empesés, expressionnistes. Je lui demande direct :

« Bonjour madame, comment vous appelez-vous ?

– (rires) Mélentille, monsieur.

– Bien. C'est déjà un bon point, ou plutôt un point tout court. Un fait. Sur lequel je vais me baser pour dérouler mon processus argumentatif concernant ce pour quoi nous sommes là, à savoir tout un ensemble de faits.

– (air perplexe de sa petite bouille mignonne) Mais tu vas transformer des actes ayant leurs propres fins en discours visant sa fin à lui ? 

– Pire que ça : je les utilise. Le discours s'appuie sur les actes, ou plutôt s'affaisse dessus car il ne reste plus grand chose d'eux à la fin. Écrabouillés, les actes. Ne reste que ma manière de convaincre qu'ils ont voulu dire ceci et par conséquent qu'ils méritent cela. 

– Encore une histoire de mérite ?

– Ah oui, chez nous c'est toujours ça, on adore les échelles.

– C'est bien la peine ? (clin d'oeil)

– Ah mais bien sûr, c'est toujours la peine d'avoir des échelles. Des échelles de peine. 

– (se retient difficilement de pouffer) Et ça sert à quoi ?

– Comment ça, "ça sert à quoi" ? Mais à la Justice, madame ! À la Justice ! »

Et là on n'en peut plus, je la fais basculer par terre et on se marre l'un contre l'autre.

 

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070715

Le monde légitimé envers ma fille (1)

 

« Regarde, Mélentille ! Regarde là-haut qui vole ! Ne trouves-tu pas que c'est si beau, que c'est si haut ? Regarde comme il n'y a que ces plumes qui puissent exister !

– Et ça vient vers nous ? demande-t-elle.

– Mais oui, si on veut, si on peut ! On tend vers ça !

– Et ça tend vers nous ?  

– Mais oui, ça parcourt des kilomètres pour nous retrouver, pour ne faire que nous frôler ! On le mérite et il nous mérite. C'est tout ce qu'on a toujours rêvé, toujours souhaité vouloir, toujours voulu souhaiter. Si l'on devait résumer tous les précipices que l'on a franchis, toutes les excavations desquelles nous nous sommes extirpés, toutes les anfractuosités dans lesquelles nous nous sommes sans cesse améliorés en attendant ce jour dernier, ce jour abouti, on pointerait le doigt vers cela que tu vois, qui vogue sur le vent plutôt qu'il ne plane simplement. Comprends-tu la différence, saisis-tu la grandeur ?

– Je suis pas sûr, on va voir.

– Oui, tu auras tout le temps de voir. C'est ta vie qui t'attend et ta vie c'est la manière dont il descend en piqué sans que l'on puisse rater l'évidence qu'il vient nous apporter. C'est ça que sera ta vie. C'est la précision de son bec sur ta peau, qu'il faut toujours rechercher.

– Il faut lutter pour ? Et comment ça s'appelle ? 

– Oh, bien sûr que ça tombe pas tout sec dans le gosier, même eux ne font pas ça entre eux, ils se chapardent la première place. C'est le pouvoir d'achat, ma fille. C'est ça que tu vois, c'est tout ce sur quoi ta vie se fondera. Le pouvoir d'achat, ma fille. Le pouvoir d'achat. »

 

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