280815

Les gentils sont restés soviétiques.

C'est par cette phrase inédite et pleine de sens de mon chanteur préféré, toujours enclin à comprendre les créatures politiques que nous sommes avec distance et sensibilité, que mon rêve de cette nuit s'est terminé.

– Il est vrai que ma grand-mère est la plus belle âme que je n'ai jamais connue et qu'à partir de là je ne vois pas, je n'ai jamais vu comment on pouvait ne pas être comme elle communiste, humaniste, internationaliste. Il me semble même parfois que si l'on ne saisit pas dans mon oeuvre que tout commence par là, que Lucas Taïeb est petit-fils de communistes, alors l'échec est vraiment patent. (Je ne raisonne pas ici en terme de "qualité artistique" mais de construction d'esprit, de positionnement de la voix : de là où je parle...)

– Il est vrai que ma génération n'en finit pas de me faire rire jaune de surprise et de dépit quant aux lubies qu'elle sort de son chapeau d'ignorance en la matière. Je vois défiler sur mon mur toutes sortes de monomanies grotesques : rafistolages constitutionnels à base de "tirage au sort", quêtes chimériques d'une Cause qui ferait se rassembler les contraires en un "peuple" que l'on ne définit jamais, indulgences envers les pires formes d'essentialisme et même songes royalistes. On dirait que Marx n'a jamais existé. (Ce que l'on pourrait prendre pour de la pusillanimité s'avère plutôt être un manque de modestie de leur part : les gars, ce que l'on doit changer c'est bien plus que ça, c'est à la fois tout et bien plus complexe qu'un simple tout, c'est bien au-dessus de vous et bien profondément en nous.)

– Il n'est pas vrai que l'on doive être condamné à gémir avec les rats et les loups concernant "le peuple", "le peuple", "le peuple" que l'on ne fait que nommer et entraîner sans jamais embrasser (il n'est jamais vraiment complet "le peuple", il est à géométrie variable ; l'on s'aperçoit vite que la plupart de ses porte-paroles en excluent les "étrangers", les "immigrés" voire même les "bobos", sans creuser aucunement le pourquoi du concept). Ceux qui ont bénéficié d'une base critique solide, solidement humaine et sensible comme ma grand-mère, peuvent résister aux phares des méchants.

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220815

 

Ici, je dis des choses pour ceux qui savent déjà (c'est pour ça qu'à long terme, ici pourrait devenir des choses uniquement pour moi, ce qui est à la fois souhaitable – par franchise – et non souhaitable – par vanité). Or, ce qui porte vraiment, ce qui porte à ouvrir les portes, c'est aussi de dire des choses pour ceux qui ne savent pas forcément, non ? Mais cela, c'est dans le monde qu'il faut le faire. L'écriture n'a toujours été (pour moi) qu'auréolée de mystère irrépressiblement indicible, jamais de portée pouvant vraiment porter, parler. Encore donc un constat d'échec (ou comme si) poussant à arrêter – ce qui n'est donc pas à proprement parler un échec, car ainsi tout commence, le monde arrive.

Le monde arrive et je l'attends de pied ferme. Ce n'est pas à lui que je demande de m'attendre. Il me semble depuis peu qu'il y a deux modèles de gens : ceux qui veulent être un moi devant les autres, qui souhaitent pouvoir influer sur eux, vivre à eux (idée impossible à exprimer autrement que par cette tournure se situant entre vivre sur eux, trop violent, et vivre par eux, pas assez) et ceux qui veulent que ce soient les autres qui vivent devant soi, qui n'attendent que leurs paroles multiples et riches, que leurs éclairs divers et variés pour commencer à vivre, qui pensent leur moi nul et non avenu tant que la vie des autres n'est pas venue y mettre son grain de sel, remédier à leur peau de chagrin. Je fais bien sûr partie des seconds. Et je ne dis pas que ce sont les moins pénibles ni forcément les moins égoïstes. Mais après tout, ce sont les premiers qui vampirisent leur monde, nous on ne projette rien, on veut au contraire que ce soient les autres qui projettent car ils sont si beaux, si chauds qu'ils vont tout faire pour nous aider, ou plutôt non, pas forcément faire, on ne voudrait pas abuser, mais en tout cas être : oui, tout être à défaut de tout faire, ce qui n'est pas moins exigeant. Si les premiers veulent que les autres fassent tout pour eux, nous on veut que les autres soient tout pour nous.

Mais que l'on se place devant ou derrière, on vit toujours à travers.

 

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210815

C'est tout ce que les artistes ont trouvé pour faire leurs intéressants ? Des "œuvres" ? Des "livres" ? C'est pourtant tout ce qu'il faut éviter, ces espèces de gros blocs circonscrits qui ne prennent pas l'air, qui s'enferment sur eux-mêmes, qui disent « voilà, hop, je me tiens là ».

Ce que j'attendais de l'art, c'est qu'il s'émancipe enfin des objets prédéfinis, qu'il ne fasse surtout pas "œuvre", qu'il cherche autre chose dans l'espace physique et mental, qu'il s'accroche le moins possible à ce qui a été conçu ou conceptualisé préalablement. Quand je voulais devenir artiste, c'était pour trouver autre chose que l'échappatoire du livre ou de l'œuvre qui me semblait transitoire, existant faute de mieux, attendant l'an 01. Un artiste devait être celui qui tendait vers ça. 

Or non, la plupart souhaitent juste "faire des livres", "faire des oeuvres", point. Plus grand chose à leur dire, par conséquent. Ils sont sûrs que c'est ce qu'il faut faire.

(« Ça ne peut pas faire un livre », me répondait-on. « Mais justement ! avais-je envie de leur dire. Mais justement ! C'est bien pour ça ! C'est bien pour ça qu'il faudrait le faire ! »)

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200815

Si je gardais tout ça dans un carnet, je n'y reviendrais jamais, je ne me prêterais plus guère attention (qui a dit « ce serait mieux » ?). Comme je choisis de le montrer séance tenante, je suis enclin à le reparcourir de plus belle, à repérer ce qui fait défaut et ainsi à m'observer de manière plus approfondie. La précipitation du dévoilement permet la progression de l'aboutissement. 

(Le « ce serait mieux » de la parenthèse, c'est peut-être moi après tout, car ma plus grande victoire a toujours été d'arrêter de créer ; ainsi, je me laissais tranquille. Je me souviens de cette assertion prononcée triomphalement devant mon père, durant les premiers jours de mon histoire d'amour : « Enfin, je ne m'oblige plus à écrire ou à dessiner ! » et lui ne comprenant pas que j'en sois si fier. Pourtant, perdre toutes mes tensions ce serait bel et bien cela : enfin dire « c'est bon, je lâche ». Ainsi, rien ne serait fini, au contraire, tout pourrait commencer vraiment. C'est en voulant sans cesse continuer que tout est perpétuellement en train de finir.) 

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190815

Il me semble qu'à l'origine (à l'origine = quand on voulait révolutionner : verbe intransitif embrassant tout), on cherchait à sortir de chez soi pour enfin parler et ouvrir (intransitifs aussi, oui). Maintenant, les revendications sont plutôt : « toujours plus de chez soi ! » (ce qu'on appelle la "confidentialité") et « non aux automates enregistreurs, car on veut parler à la caissière avant de rentrer chez soi ! » (avant on voulait parler, maintenant on veut parler à la caissière). Croire que c'est combattre le machinisme, c'est ne pas vouloir prendre la peine de renverser la proposition et de se demander : a t-on donc des vies si vides, si précaires, tenant à un fil si ténu pour que les nouvelles grandes luttes soient de "protéger sa vie privée" et de "préserver le contact humain aux guichets" ? 

Non, je ne suis pas mon ordinateur. Et avec la caissière je préfère que l'on échange les clés de chez soi plutôt que l'on parle du beau temps ; c'est plus pratique pour grappiller de nouvelles visions, plus efficace pour échanger de bons procédés pour tout casser.

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180815

Quand je suis trop transi, trop aigri qu'on ne m'accepte pas parmi les gens à qui je pense ressembler, je me dis que c'est parce que je dois être différent, alors je fais tout pour exagérer cette différence, quitte à me travestir. Au moins, je comprendrai pourquoi. 

En fait, si l'on ne veut pas de moi, c'est bien sûr à cause de mon inconstance. Trouver donc une constance qui sera mon dogme interne, qui, sans être figée (car ce serait redevenir transi), correspondra à une cohérence qui me portera, dont les mesures seront à ma taille. 

Mais c'est redire toujours la même chose. J'aurai beau professer le sage accomplissement, la vue large et lucide, il y en aura toujours un qui ira retrouver mes répliques d'il y a deux ans et s'écriera « mais ça ne peut pas être le même homme ! ». Je ne sais pas ce que je préférerais. Qu'il en conclue « qu'il a donc changé en bien, enfin ! » ou bien « qu'il était donc pas bête, en fait ! ».

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170815

Les deux façons ridicules d'assister à un propos, c'est :

– "Allez, allez, ah oui je sens qu'il va dire ce que je pense, ce que j'aime, ce que j'aime penser ! Ah oui, ah comment, putain, ah comment que ça va confirmer, que ça va me confirmer plus que jamais dans mon être, bordel !"

– "Allez, allez, faut que j'aille m'enfouir dans ce qui me dégoûte, dans ce que je ne peux pas concevoir ! Je jouis de ce qui m'est inacceptable, de ce qui me fait rendre la pâtée de mon éducation ! J'aime tellement pas que je vais aimer, pour la peine !"

On y verse tous plus ou moins. 

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140815

Dans les "soirées entre potes", difficile de parler de soi à soi, tout est appelé à se situer dans l'arène des autres. Sur les "réseaux sociaux", on feint d'embrasser l'arène mais on prend tout pour soi, on cherche à se défendre. Je ne comprends donc pas le monde : ici il recherche la collusion, la démonstration, là il se récrie et se perche sur son intimité. Il ferait mieux de la cultiver au sein des "soirées", de n'accepter que les tête-à-tête.

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130815

Difficile pour moi d'écrire sur l'art car le jugement est biaisé. Ma névrose obsessionnelle compulsive s'est appuyée sur l'achat d'oeuvres, dans un mouvement en quatre temps : ce n'est pas parce que je les achetais que je les aimais ; à force de les acheter, je les côtoyais intimement ; à force de les côtoyer, je les aimais ; mais ce n'est donc pas parce que je les aimais que je les aimais.

Comment donc écrire dessus, faire apparaître ce que je peux concrètement en dire ? Eh bien en osant lier les deux dimensions : l'obsessionnelle qui n'est pas dupe d'elle-même, qui regarde en coin son impossibilité à s'extirper ; et l'esquisse d'une esthétique forcément bancale et contradictoire, car se construisant sur des paradoxes et des hypocrisies. 

C'est ce que j'avais tenté de faire sur un forum, en laissant déployer les sentiments de réelle confusion, de réel rejet que nous font éprouver les choses dont on se gave jusqu'à plus soif. J'avais juste oublié qu'il fallait se faire comprendre. (Mais garder tout cela pour moi ne m'aurait pas non plus fait avancer, car si je dois faire les choses pour moi je ne fais rien, et si je dois sans cesse penser aux autres ils me découragent d'avance.)

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120815

Ce sont les apologistes du "progrès" qui sont contre lui : ils veulent réduire l'homme à ses seules fins utilitaires. Nous on dit « tout est possible dans le fini », eux ils disent « non non, c'est fini le fini, améliore ta condition infiniment et restes-y, hors de toute échelle, hors de toute pensée, t'as rien à dire d'autre, t'es juste un moteur, t'es jamais situé quelque part ». Ils prétendent à l'universalité de leurs vues, alors que ce qui est universel c'est justement l'impossibilité d'universalité. Allez, refoutons-leur de vrais concepts dans leurs gueules, c'est ça notre force !

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