200815

Si je gardais tout ça dans un carnet, je n'y reviendrais jamais, je ne me prêterais plus guère attention (qui a dit « ce serait mieux » ?). Comme je choisis de le montrer séance tenante, je suis enclin à le reparcourir de plus belle, à repérer ce qui fait défaut et ainsi à m'observer de manière plus approfondie. La précipitation du dévoilement permet la progression de l'aboutissement. 

(Le « ce serait mieux » de la parenthèse, c'est peut-être moi après tout, car ma plus grande victoire a toujours été d'arrêter de créer ; ainsi, je me laissais tranquille. Je me souviens de cette assertion prononcée triomphalement devant mon père, durant les premiers jours de mon histoire d'amour : « Enfin, je ne m'oblige plus à écrire ou à dessiner ! » et lui ne comprenant pas que j'en sois si fier. Pourtant, perdre toutes mes tensions ce serait bel et bien cela : enfin dire « c'est bon, je lâche ». Ainsi, rien ne serait fini, au contraire, tout pourrait commencer vraiment. C'est en voulant sans cesse continuer que tout est perpétuellement en train de finir.) 

Posté par Lucas Taieb à 08:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]


190815

Il me semble qu'à l'origine (à l'origine = quand on voulait révolutionner : verbe intransitif embrassant tout), on cherchait à sortir de chez soi pour enfin parler et ouvrir (intransitifs aussi, oui). Maintenant, les revendications sont plutôt : « toujours plus de chez soi ! » (ce qu'on appelle la "confidentialité") et « non aux automates enregistreurs, car on veut parler à la caissière avant de rentrer chez soi ! » (avant on voulait parler, maintenant on veut parler à la caissière). Croire que c'est combattre le machinisme, c'est ne pas vouloir prendre la peine de renverser la proposition et de se demander : a t-on donc des vies si vides, si précaires, tenant à un fil si ténu pour que les nouvelles grandes luttes soient de "protéger sa vie privée" et de "préserver le contact humain aux guichets" ? 

Non, je ne suis pas mon ordinateur. Et avec la caissière je préfère que l'on échange les clés de chez soi plutôt que l'on parle du beau temps ; c'est plus pratique pour grappiller de nouvelles visions, plus efficace pour échanger de bons procédés pour tout casser.

Posté par Lucas Taieb à 10:30 - Commentaires [0] - Permalien [#]

180815

Quand je suis trop transi, trop aigri qu'on ne m'accepte pas parmi les gens à qui je pense ressembler, je me dis que c'est parce que je dois être différent, alors je fais tout pour exagérer cette différence, quitte à me travestir. Au moins, je comprendrai pourquoi. 

En fait, si l'on ne veut pas de moi, c'est bien sûr à cause de mon inconstance. Trouver donc une constance qui sera mon dogme interne, qui, sans être figée (car ce serait redevenir transi), correspondra à une cohérence qui me portera, dont les mesures seront à ma taille. 

Mais c'est redire toujours la même chose. J'aurai beau professer le sage accomplissement, la vue large et lucide, il y en aura toujours un qui ira retrouver mes répliques d'il y a deux ans et s'écriera « mais ça ne peut pas être le même homme ! ». Je ne sais pas ce que je préférerais. Qu'il en conclue « qu'il a donc changé en bien, enfin ! » ou bien « qu'il était donc pas bête, en fait ! ».

Posté par Lucas Taieb à 08:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]

170815

Les deux façons ridicules d'assister à un propos, c'est :

– "Allez, allez, ah oui je sens qu'il va dire ce que je pense, ce que j'aime, ce que j'aime penser ! Ah oui, ah comment, putain, ah comment que ça va confirmer, que ça va me confirmer plus que jamais dans mon être, bordel !"

– "Allez, allez, faut que j'aille m'enfouir dans ce qui me dégoûte, dans ce que je ne peux pas concevoir ! Je jouis de ce qui m'est inacceptable, de ce qui me fait rendre la pâtée de mon éducation ! J'aime tellement pas que je vais aimer, pour la peine !"

On y verse tous plus ou moins. 

Posté par Lucas Taieb à 08:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]

140815

Dans les "soirées entre potes", difficile de parler de soi à soi, tout est appelé à se situer dans l'arène des autres. Sur les "réseaux sociaux", on feint d'embrasser l'arène mais on prend tout pour soi, on cherche à se défendre. Je ne comprends donc pas le monde : ici il recherche la collusion, la démonstration, là il se récrie et se perche sur son intimité. Il ferait mieux de la cultiver au sein des "soirées", de n'accepter que les tête-à-tête.

Posté par Lucas Taieb à 08:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]


130815

Difficile pour moi d'écrire sur l'art car le jugement est biaisé. Ma névrose obsessionnelle compulsive s'est appuyée sur l'achat d'oeuvres, dans un mouvement en quatre temps : ce n'est pas parce que je les achetais que je les aimais ; à force de les acheter, je les côtoyais intimement ; à force de les côtoyer, je les aimais ; mais ce n'est donc pas parce que je les aimais que je les aimais.

Comment donc écrire dessus, faire apparaître ce que je peux concrètement en dire ? Eh bien en osant lier les deux dimensions : l'obsessionnelle qui n'est pas dupe d'elle-même, qui regarde en coin son impossibilité à s'extirper ; et l'esquisse d'une esthétique forcément bancale et contradictoire, car se construisant sur des paradoxes et des hypocrisies. 

C'est ce que j'avais tenté de faire sur un forum, en laissant déployer les sentiments de réelle confusion, de réel rejet que nous font éprouver les choses dont on se gave jusqu'à plus soif. J'avais juste oublié qu'il fallait se faire comprendre. (Mais garder tout cela pour moi ne m'aurait pas non plus fait avancer, car si je dois faire les choses pour moi je ne fais rien, et si je dois sans cesse penser aux autres ils me découragent d'avance.)

Posté par Lucas Taieb à 08:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]

120815

Ce sont les apologistes du "progrès" qui sont contre lui : ils veulent réduire l'homme à ses seules fins utilitaires. Nous on dit « tout est possible dans le fini », eux ils disent « non non, c'est fini le fini, améliore ta condition infiniment et restes-y, hors de toute échelle, hors de toute pensée, t'as rien à dire d'autre, t'es juste un moteur, t'es jamais situé quelque part ». Ils prétendent à l'universalité de leurs vues, alors que ce qui est universel c'est justement l'impossibilité d'universalité. Allez, refoutons-leur de vrais concepts dans leurs gueules, c'est ça notre force !

Posté par Lucas Taieb à 10:53 - Commentaires [0] - Permalien [#]

070815

« Ah mais il ne faut pas les excuser, quand même. N'ayons pas la culture de l'excuse. »

C'était pendant les émeutes de 2005 et c'est là où j'ai compris qu'il y avait un fossé entre moi et ceux qui parlaient. Ça me paraissait tellement évident qu'il y avait tout à comprendre et rien à juger, je ressentais cela tellement directement et je suis sûr que je l'aurais senti pareil si j'avais eu sept ans. Ce faux concept d'excuse, c'est en deçà de l'âge de raison, c'est pré-logique, pré-scientifique.

Et on continue à nous le ressortir dès qu'on entre dans les choses concrètes à défricher. Et même des gens se disant de gauche en usent. Même un chrétien comprendrait mieux qu'eux qu'il faut avant tout sonder les âmes, que le libre arbitre est une idée vers laquelle on peut tendre mais simplement tendre et simplement une idée. 

L'excuse, je ne sais pas ce que c'est, je ne l'ai jamais su. Il y a ou il n'y a pas quelque chose, on la sait ou on ne la sait pas, on donne ou on ne donne pas, on fait ou on ne fait pas. La première des constructions à abattre est cette injonction à ne pas excuser.

Posté par Lucas Taieb à 11:10 - Commentaires [0] - Permalien [#]

060815

La vraie révolution, ce serait d'aller voir quelqu'un et d'oser lui dire « je vous trouve complètement con », qu'il ne se vexe pas, qu'une discussion naisse et qu'ainsi il nous fasse comprendre ce qui nous pousse à le trouver ainsi, qu'on lui explique ce qui nous a gêné chez lui et que dans le même temps il nous mette le nez dans nos postures qui, même si elles sont "fondées", sont "fondées" sur des structures que l'on peut prendre à rebrousse-poil : il nous aidera dans ce but, à l'insu de son statut d'injurié.

C'est entre autres comme cela que je conçois le politique et c'est ce qui explique pourquoi ce sur quoi l'on pérore d'habitude me semble biaisé. On fait comme si le politique n'était pas de l'artificialité pure, on en crée une base pour tout. On se méfie de le social, alors que c'est ça l'origine. Ok pour user d'artefacts, il faudra bien construire autre chose, mais dans un second temps. Si l'on cherche à cogiter, arrêtons d'inventer ce qui n'existe pas et n'existera jamais réellement (le politique) et creusons nos consciences (le social). 

Posté par Lucas Taieb à 10:00 - Commentaires [0] - Permalien [#]

050815

Je m'aperçois que je m'entends dire "je n'aime pas le web" et que cela ne se dit pas. Non pas tant parce que le web serait un outil – on dénigre bien les outils : "je n'aime pas le téléphone" est accepté et l'on fait fréquemment face à "désolé, je ne consulte pas souvent mes mails" – mais parce que le web a la prétention d'être un monde. Même "je n'aime pas la vie" fait moins peur que "je n'aime pas le web". Le monde, c'est une évidence qui s'impose préalablement et supérieurement à la vie, c'est une présence déjà là avant soi qui ne se discute pas. Que le web soit parvenu à ce statut solaire, c'est bien ce dont il faut s'effrayer.

"Il y a tout sur le web" est une assertion qui témoigne du règne de la quantité. Quand je pense au monde web, j'énumère des apports, des avantages, je ne raisonne jamais en terme d'émotions indicibles. J'y trouve des informations, des points de vue qui confirment ou infirment les miens, mais je ne me souviens pas avoir été complet, riche comme dans un vrai monde. Est-ce donc bien d'un monde qu'il s'agit ou d'une supercherie ?

Le web pousse l'exploit jusqu'à recueillir les défauts du palpable comme ceux de l'impalpable. N'oublions pas que le web n'est pas n'importe quel monde ou supposé tel, qu'il se transmet par un objet physique et technologique : l'écran. Que l'on ne se rende même plus compte que l'écran est déjà un biais particulier, qu'il limite le champ des possibles comme tous les biais, qu'il pourrait y avoir d'autres biais, c'est ça le scandale. Ce qui prouve que le web est un faux monde, c'est qu'il a forcément besoin de l'écran pour être. Or, un monde digne de ce nom n'est limité par aucun objet, aucun biais : il est tout ce qui existe, il contient la vie. D'où le syndrôme sophiste bien connu des geeks et otakus : puisque web = monde et que monde = vie, alors web = vie. 

Le web est à la fois trop palpable pour être honnête – il n'est qu'un écran, alors que la vie est bien plus que ça – et trop impalpable pour être vivant – sans écran, il est réduit en cendres. Le web nie tout autant la vie intérieure – en nous criant « le monde c'est moi, je suis tout, regardez, regardez, regardez, il n'y a rien en vous, tout est en moi, tout ce qui est en vous est en moi... » – qu'il nie la vie extérieure – « ...ce que vous vivez, vous le mettez dans moi, ce n'est que ça votre vie, elle est montrable ». Croire qu'une vie est « montrable », c'est ça l'erreur.

Nul besoin de déplacer le problème sur un terrain moral classique (l'éternelle pudeur), c'est même donner des armes à l'adversaire. Ce qui est blâmable, ce n'est pas le désir de se montrer, c'est la croyance selon laquelle on pourrait se montrer, on serait montrable, cernable. C'est penser qu'une vie se découpe selon les pointillés, c'est penser que les clics, les connexions, les algorithmes parlent de nous, parlent de soi, alors qu'ils ne parlent que d'eux-mêmes. C'est penser qu'on se définit par le web et que si on découvre nos itinéraires, nos courses, nos tirages de langue, on découvre nos vies. C'est penser qu'une vie ce n'est que ça. C'est penser que le web c'est la vie. C'est mourir.

 

Si j'ai investi le web au sortir de l'adolescence, c'était pour deux outils : 

– L'outil communicatif, forums et discussions instantanées me paraissant ouvrir des possibilités jusque là inexistantes, impossibles à transposer dans des moyens balourds tels que le "téléphone portable" et les "soirées entre potes" (sic).

– L'outil artistique, pour « montrer ce que je faisais » au monde, au vrai monde.

Ces deux outils sont morts ou n'ont plus lieu d'être.

– Les forums et messageries n'intéressent plus personne, nous sommes passés dans l'ère de la vitrine, de la tapisserie qui défile : jamais vraiment entre nous, toujours avec le bruit du monde médiatique, lui aussi tout autant faux monde que le web.

– Le "web artistique" est cantonné dans les marges, c'est le "web divertissement" qui a gagné et là encore c'est l'effet vitrine, on ne sait plus très bien où réside le "contenu" qui est "produit" : est-il dans les trois minutes de blagues alignées par le bonhomme qui parle dans la vidéo (produit brut), ou bien se situe t-il plutôt dans le fait qu'il me dise de regarder régulièrement ses vidéos (méta-produit du produit), voire carrément dans la publicité qui s'affiche avant et qui bien souvent le sponsorise (produit du méta-produit du produit) ? Je prédis un avenir décomplexé : ce à quoi on s'abonnera, ce sera directement au mec qui nous dira de regarder les pubs qui sponsorisent ce mec qui nous dit de regarder les vidéos où il dit des blagues (méta-produit du produit du méta-produit du produit). Ce sera plus sincère, comme ça.

À titre personnel, concernant le fait de « montrer mon travail » sur le web, le constat d'échec s'exprime ainsi : ce à quoi m'a conduit le web, ce n'est pas au monde artistique mais au monde du web (qui, même quand il est fait d'artistes, peine à se constituer comme vrai monde).

Je parlais de "marges" plus haut : le web m'aura au moins permis de me rappeler qu'il n'y a qu'elles qui vaillent. Rien ne sert de croire qu'il y a quelque chose à sauver d'un faux monde.

Posté par Lucas Taieb à 08:30 - Commentaires [0] - Permalien [#]