190116

Paragraphe du 17 Mars 2014 : Si j'ai une certaine fascination pour les idéologues connards (nationalistes, libéraux, gens de droite en général), c'est qu'à la base il y a l'incompréhension qui crie. Comme je pense sincèrement (comme tout anar normalement constitué) que l'homme naît bon, je bute sans cesse sur cette incompréhension, je me cogne sans arrêt le front et ça fait mal et je commence à en avoir tellement marre que je cherche donc à savoir pourquoi ils sont devenus comme ça dans leur vie. Je crois que j'ai raté ma vocation de psychanalyste (ou de sociologue, c'est selon).

Ce paragraphe écrit de manière très naïve, comme un flash de journal intime qui n'avait rien à faire là, contient pourtant tout ce qu'il faut savoir, encore aujourd'hui, à savoir que cela n'en finit pas de me surprendre, que je cherche à comprendre pourquoi ces gens sont comme ça mais qu'eux font tout pour ne pas être compris et qu'à la longue ils me déçoivent et que je suis une fois de plus surpris (qu'ils me déçoivent). Chez moi c'est ainsi que se vit la fascination maladive, répétitive envers le facho : sans cesse espérant qu'il ne le soit plus un jour, sans cesse déçu qu'il le soit toujours. (Et l'on voit que c'est ici aussi que je suis encore adolescent, sorte de coeur d'artichaut sans cesse attiré par le regard dur et fatal donc sans cesse malmené, transi, effet yo-yo, soufflet qui se dégonfle : « Ah bon, tu es donc bel et bien un gros connard ? Oh, je m'y attendais pas alors, que je suis donc déçu ! ».)

Et pendant ce temps-là, on oublie que ce qui nous énerve concrètement le plus c'est le centre-gauche. Et même pire que de l'oublier, on mime une façon facho d'être énervé : on se fait croire que c'est son côté bourgeois décadent qui nous pose problème, au lieu de travailler à lui exposer précisément les raisons de nous rejoindre, toutes les vues qu'il pourrait partager avec nous et qu'il partage sûrement déjà sans oser se l'avouer. Le grand drame politique c'est celui-là et pas l'inverse : le centre-gauche ne veut pas devenir de gauche, il fait son têtu. L'interlocuteur de droite sera toujours plus valable à ses yeux car ça s'emmêlera moins dans son esprit, ça laissera une trace plus nette, plus fraîche, mmmh c'est si bon de se faire croire qu'en gros on aime la société telle qu'elle est, on est plus ou moins ok, la droite c'est plus et la gauche c'est moins et nous le centre-gauche en gros ça va en gros, c'est en gros bien sûr car quand même il y a des choses qui bon vous voyez quoi hein mais en gros bon quand même hein, en gros bon. (Voilà, organiser ceci comme débat pour vraiment enfin distinguer ce qu'il y a à distinguer : d'un côté, ceux qui pensent qu'en gros la société ça va, et de l'autre ceux qui pensent que la société en gros ça va pas. Les insultes ne pourront plus fuser sur des questions futiles de positionnement : le centre-gauche dira une fois pour toutes « Eh oh, quand on dit que ça va c'est en gros, on dit bien en gros, bien sûr que c'est qu'en gros, pardi ; mais vous franchement vous voulez péter le progrès ou quoi ? Alors que quand même, la médecine et tout, hein, quand même ! » et l'on pourra rétorquer glorieusement « Eh oh, nous aussi on dit en gros ! Bien sûr qu'il y a des trucs qui etc. mais en gros on dit que ça va pas ! Voilà, maintenant on va tout vraiment vous dire et croyez-nous ça va tout reprendre pour bien savoir ce qu'il en est, et pas qu'en gros ! ». Et voilà, enfin ce sera du sérieux car c'est nous qu'on a à parler, même eux le savent.)

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090116

Je crois que je l'ai déjà dit mais pas ici, pas comme ça : quand je faisais des espèces de bandes dessinées j'avais toujours hâte de passer aux mots ; les bonhommes c'était pour patienter, pour prendre le temps de réfléchir, pour m'occuper en attendant, comme on griffonne en téléphonant. Et je vous jure que dans mon esprit naïf, il m'apparaissait que ce devait être ainsi pour tous les autres : qu'ils s'obligeaient à mettre des dessins voire parfois à les soigner pour faire plus présentable, mais que l'essentiel était dans le texte. Je croyais bien entendu aux fameuses “potentialités” de cet art mais comme on croit aux possibilités créatrices qui résident dans la paresse ou l'état de crise, comme un pis-aller faute de mieux, comme un jeu pas forcément honteux (un jeu est rarement honteux) mais ne touchant à rien de ce qui fait vraiment sens, pouvant certes dévoiler ce qui manque, par la force des choses, mais ne pouvant par conséquent jamais entrer dans les tréfonds pourtant abyssaux du langage. L'auteur de BD peu bavard était une énigme totale pour moi et il s'en fallait souvent de peu pour que je ne conclue à sa stupidité tout aussi totale. Je reconnais enfin aujourd'hui que je n'ai aucun intérêt esthétique pour la chose graphique et narrative, aucune vision sur le sujet. Je me laissais porter par les traits comme on se laisse porter par une mélodie, par une danse ; deux domaines qu'il me semble même mieux comprendre que le dessin, alors qu'est-ce qui me prenait donc ?

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080116

J'aimerais qu'un écrit, discours ou échange (mettons tout dans le même panier) soit simultanément dupe et pas dupe de l'existence d'une vérité possible sur soi, que cela transparaisse : dupe car on est tous sérieux dans le fond et qu'il ne faut pas faire croire le contraire, pas dupe car on a tous conscience de l'excès de nos élans de pensée, du fait que la reconstitution de nos sentiments tend au grotesque. Ainsi, les bêtises qui se présenteront feront obligatoirement sens et paix car elles dévoileront la panoplie complète et lucide de notre être : « je dis ceci et en même temps que je le dis on saisit que ce n'est déjà plus moi mais je vous le montre malgré tout car ça vous permettra de comprendre d'où je parle même si je m'efforce de m'en extirper ». Ainsi, on pourrait s'en sortir avec les autres.

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070116

L'autre nuit, rêve : quelqu'un d'un peu facho me présente quelqu'un d'encore plus facho qui nous parle de manière complice de quelqu'un de connu qui est carrément facho ; “nous” c'est moi et une amie pas plus facho que moi à qui j'aimerais cacher le plus possible ce qui flotte dans le regard glaçant et le sourire brutal de nos deux convives ; mais c'est dur car elle demande naïvement au gros facho « mais est-ce qu'il est vraiment facho ce facho connu ou est-ce qu'il fait semblant à ton avis ? », question qu'il ne fallait surtout pas poser : honte autant de sa naïveté que du rire entendu que je me mets à partager avec le “un peu facho” sur le sujet, en mode « ah mais oui on sait qu'il est bien facho ce bon vieux facho, plutôt deux fois qu'une, sacré lui, il y en a pas deux comme lui, c'est ce qui fait qu'il est lui et pas un autre ». Regard glaçant, sourire brutal et rire entendu : c'est leur panoplie millénaire. Condamné à subir ça encore longtemps ?

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060116

Retour à la clinique. On me montre un cas avancé. Il répète en boucle « études puis travail point barre, études puis travail point barre, études puis travail point barre ». Il a l'air de penser sérieusement que c'est comme ça. J'essaie tout de même d'engager quelque chose :

– Bonjour, je veux pas t'embêter mais... le travail c'est pour...

Il me coupe direct :

– Travail c'est pour avoir de l'argent je sais bien t'inquiète, on fait études pour avoir travail pour avoir de l'argent, études puis travail point barre, études puis travail point barre, études puis travail point barre, ét...

– Oui mais dis-moi, avec cet argent, s'il en reste une fois que tu as subvenu à tes besoins, tu penses qu'on peut faire quoi ? Plein de choses ? Comme des études, par exemple ?

– Ah mais non arrête, l'argent qu'il reste de travail c'est pour que tu veuilles toujours aller à travail, c'est pour faire des choses toujours plus simples et plus bêtes que travail pour après vouloir retrouver travail, c'est pour toujours t'étourdir pour ensuite revenir car après travail c'est point barre, c'est fini études, c'est fini penser, c'est fini savoir, maintenant c'est juste travail point barre, études puis travail point barre, études puis travail point barre, études puis travail point barre, études puis travail point barre, études puis travail point barre...

Et il s'éloigne en déversant sa litanie. Quel horizon possible ?

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050116

Il me fait visiter la clinique. 

« S'ils sont là c'est parce qu'ils ne peuvent pas s'empêcher de ne vouloir que savoir la suite de ce qui arrive aux personnages. Saisir des choses (des savoirs ou des pensées) qui sont au-delà des actions, ça ils ne veulent pas, ça les ennuie.

– Mais ils n'arrivent pas à aimer les deux en même temps ? Qu'il y ait des actions qui portent des quêtes de sens ?

– Au début, oui, on aurait dit qu'ils pouvaient être intéressés par le passager autant que par le véhicule, mais c'est de pire en pire, on a fait les tests : s'il faut qu'ils choisissent entre du sens pur et du sens épique ils prendront le sens épique, ça ok on s'y attendait mais pire, je vous dis, s'il faut qu'ils choisissent entre du sens épique et de l'épique sans sens ils se mettent à prendre l'épique sans sens car "ça fait moins perdre de temps" nous disent-ils, ça coule plus rapidement, et pourtant on leur donne du yaourt à boire mais il faut croire que ça suffit pas !

– Et vous avez un espoir ? Et ils font quoi d'autre de trop con ?

– Je répondrai à votre deuxième question, si vous le voulez bien : ils croient que c'est à dix-huit ans qu'on peut choisir d'étudier les sciences sociales !

– À dix-huit ans, mais...? mais... c'est vraiment crét...?

– Oui, complètement. Ça va finir par une commande en gros de camisoles, c'est moi qui vous l'dis. »

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040116

L'État et la Nation sont dans un bateau ; l'État tombe à l'eau, la Nation aussi, forcément : c'est ce qu'on nous dit.

La Nation serait ce qui nous dépasse, ce qui nous garantit, ce qui perdure au-delà des bouillonnements politiques de l'État ; l'État gère, subvient, sanctionne, prend des décisions auxquelles on se plie ou que l'on peut contester, suivant les cas. La Nation serait "au-dessus de tout ça", si l'on peut dire.

Et pourtant, si demain je prends une mitraillette et que j'insulte l'État à cause de ce qu'il représente pour moi, on me dit que c'est la Nation qui est touchée et que je ne mérite plus d'y être inclus. Serait-elle donc une notion si faible, si rabougrie, la Nation ? Tiendrait-elle donc à un fil si ténu, si précaire, pour qu'on la mélange sans cesse à de bas symboles politiques, elle qui serait si surplombante ?

Ceux qui croient le moins en la Nation sont les nationalistes, de conviction ou de posture. Car ils ne croient pas en la Nation, ils croient en l'État-Nation, nuance, à savoir en un gri-gri sacré qui fait régner l'ordre. La Nation ne peut avoir de sens que comme notion purement spirituelle, non-sacrée et non-normative, ce qu'elle ne réussit jamais à être.

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030116

Je reste loin de tout car si j'entre dans l'organisation je me perds, je dis trop amen. En restant loin de tout, on se préserve de la notion de perte qui n'existe que par la présence de repères ; la perte ce n'est pas ne plus les apercevoir, c'est au contraire les placer partout maladivement et ne plus pouvoir s'en éloigner. 

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281215

« Je parle pour vous, je vais faire à votre place ; et prenez ça au sens propre, il s'agit bien de votre place autant que de la mienne car c'est vous qui m'y avez mis donc c'est comme si vous y étiez ». Personne n'a jamais aimé ça. On aime faire nous-mêmes, ensemble avec les nôtres, ou bien que les autres fassent leurs affaires et nous laissent en paix, mais cet espèce d'entre-deux bâtard qu'a créé le tribun, ça ne correspond à rien.

« Je parle pour vous, donc moi c'est vous. Croire en ce que je dis, c'est croire en moi, c'est croire en vous, c'est donc déjà vous conduire vers autre chose ». On dirait que le politique n'a retenu qu'un aspect du religieux : celui qui discourt, qui entraîne. Il a oublié qu'entraîner ce n'est pas exhorter l'autre à vivre à travers nous, c'est l'exhorter à vivre, tout court. Alors après il s'étonne que l'on trouve ça reposant qu'il nous oublie, que la magouille nous indiffère ; mais c'est parce qu'au moins c'est plus franc que lui qui fait croire qu'il est l'un des nôtres, que son action serait la nôtre. Une action qui est réellement la nôtre, c'est notre action.

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171215

L'erreur de tout ce qui se conçoit comme "mouvement" ou "message" souhaitant "convaincre" au sein de la "démocratie", c'est perpétuellement ceci : « Chers vous qui êtes déjà nous, c'est pas vous les cons c'est les autres ! ». Ne regardez pas ailleurs, je parle pour tous ceux qui. Comme si celui qu'on voulait faire venir à nous n'était pas con, qu'il ne fallait jamais le reconnaître, jamais le lui dire ! Tout discours sérieux, réellement lucide et éclairé devrait pourtant commencer par « Chers vous, que vous vous sentiez déjà nous ou pas nous, vous êtes des cons ! Vous l'êtes forcément, vous le serez peut-être moins à l'avenir, espérons, mais en tout cas pour l'instant vous êtes cons, vous l'êtes autant que les autres, ni plus ni moins ! ». Le problème, c'est que cela nous évoque une religion iniatique qui manierait la culpabilisation à visée sectaire. Or, pas forcément, car c'est à cause des passagers que nous avons collé ces caractéristiques, pas à cause du véhicule. On pourrait le faire marcher différemment, non ?

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