070116

L'autre nuit, rêve : quelqu'un d'un peu facho me présente quelqu'un d'encore plus facho qui nous parle de manière complice de quelqu'un de connu qui est carrément facho ; “nous” c'est moi et une amie pas plus facho que moi à qui j'aimerais cacher le plus possible ce qui flotte dans le regard glaçant et le sourire brutal de nos deux convives ; mais c'est dur car elle demande naïvement au gros facho « mais est-ce qu'il est vraiment facho ce facho connu ou est-ce qu'il fait semblant à ton avis ? », question qu'il ne fallait surtout pas poser : honte autant de sa naïveté que du rire entendu que je me mets à partager avec le “un peu facho” sur le sujet, en mode « ah mais oui on sait qu'il est bien facho ce bon vieux facho, plutôt deux fois qu'une, sacré lui, il y en a pas deux comme lui, c'est ce qui fait qu'il est lui et pas un autre ». Regard glaçant, sourire brutal et rire entendu : c'est leur panoplie millénaire. Condamné à subir ça encore longtemps ?

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060116

Retour à la clinique. On me montre un cas avancé. Il répète en boucle « études puis travail point barre, études puis travail point barre, études puis travail point barre ». Il a l'air de penser sérieusement que c'est comme ça. J'essaie tout de même d'engager quelque chose :

– Bonjour, je veux pas t'embêter mais... le travail c'est pour...

Il me coupe direct :

– Travail c'est pour avoir de l'argent je sais bien t'inquiète, on fait études pour avoir travail pour avoir de l'argent, études puis travail point barre, études puis travail point barre, études puis travail point barre, ét...

– Oui mais dis-moi, avec cet argent, s'il en reste une fois que tu as subvenu à tes besoins, tu penses qu'on peut faire quoi ? Plein de choses ? Comme des études, par exemple ?

– Ah mais non arrête, l'argent qu'il reste de travail c'est pour que tu veuilles toujours aller à travail, c'est pour faire des choses toujours plus simples et plus bêtes que travail pour après vouloir retrouver travail, c'est pour toujours t'étourdir pour ensuite revenir car après travail c'est point barre, c'est fini études, c'est fini penser, c'est fini savoir, maintenant c'est juste travail point barre, études puis travail point barre, études puis travail point barre, études puis travail point barre, études puis travail point barre, études puis travail point barre...

Et il s'éloigne en déversant sa litanie. Quel horizon possible ?

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050116

Il me fait visiter la clinique. 

« S'ils sont là c'est parce qu'ils ne peuvent pas s'empêcher de ne vouloir que savoir la suite de ce qui arrive aux personnages. Saisir des choses (des savoirs ou des pensées) qui sont au-delà des actions, ça ils ne veulent pas, ça les ennuie.

– Mais ils n'arrivent pas à aimer les deux en même temps ? Qu'il y ait des actions qui portent des quêtes de sens ?

– Au début, oui, on aurait dit qu'ils pouvaient être intéressés par le passager autant que par le véhicule, mais c'est de pire en pire, on a fait les tests : s'il faut qu'ils choisissent entre du sens pur et du sens épique ils prendront le sens épique, ça ok on s'y attendait mais pire, je vous dis, s'il faut qu'ils choisissent entre du sens épique et de l'épique sans sens ils se mettent à prendre l'épique sans sens car "ça fait moins perdre de temps" nous disent-ils, ça coule plus rapidement, et pourtant on leur donne du yaourt à boire mais il faut croire que ça suffit pas !

– Et vous avez un espoir ? Et ils font quoi d'autre de trop con ?

– Je répondrai à votre deuxième question, si vous le voulez bien : ils croient que c'est à dix-huit ans qu'on peut choisir d'étudier les sciences sociales !

– À dix-huit ans, mais...? mais... c'est vraiment crét...?

– Oui, complètement. Ça va finir par une commande en gros de camisoles, c'est moi qui vous l'dis. »

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040116

L'État et la Nation sont dans un bateau ; l'État tombe à l'eau, la Nation aussi, forcément : c'est ce qu'on nous dit.

La Nation serait ce qui nous dépasse, ce qui nous garantit, ce qui perdure au-delà des bouillonnements politiques de l'État ; l'État gère, subvient, sanctionne, prend des décisions auxquelles on se plie ou que l'on peut contester, suivant les cas. La Nation serait "au-dessus de tout ça", si l'on peut dire.

Et pourtant, si demain je prends une mitraillette et que j'insulte l'État à cause de ce qu'il représente pour moi, on me dit que c'est la Nation qui est touchée et que je ne mérite plus d'y être inclus. Serait-elle donc une notion si faible, si rabougrie, la Nation ? Tiendrait-elle donc à un fil si ténu, si précaire, pour qu'on la mélange sans cesse à de bas symboles politiques, elle qui serait si surplombante ?

Ceux qui croient le moins en la Nation sont les nationalistes, de conviction ou de posture. Car ils ne croient pas en la Nation, ils croient en l'État-Nation, nuance, à savoir en un gri-gri sacré qui fait régner l'ordre. La Nation ne peut avoir de sens que comme notion purement spirituelle, non-sacrée et non-normative, ce qu'elle ne réussit jamais à être.

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030116

Je reste loin de tout car si j'entre dans l'organisation je me perds, je dis trop amen. En restant loin de tout, on se préserve de la notion de perte qui n'existe que par la présence de repères ; la perte ce n'est pas ne plus les apercevoir, c'est au contraire les placer partout maladivement et ne plus pouvoir s'en éloigner. 

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281215

« Je parle pour vous, je vais faire à votre place ; et prenez ça au sens propre, il s'agit bien de votre place autant que de la mienne car c'est vous qui m'y avez mis donc c'est comme si vous y étiez ». Personne n'a jamais aimé ça. On aime faire nous-mêmes, ensemble avec les nôtres, ou bien que les autres fassent leurs affaires et nous laissent en paix, mais cet espèce d'entre-deux bâtard qu'a créé le tribun, ça ne correspond à rien.

« Je parle pour vous, donc moi c'est vous. Croire en ce que je dis, c'est croire en moi, c'est croire en vous, c'est donc déjà vous conduire vers autre chose ». On dirait que le politique n'a retenu qu'un aspect du religieux : celui qui discourt, qui entraîne. Il a oublié qu'entraîner ce n'est pas exhorter l'autre à vivre à travers nous, c'est l'exhorter à vivre, tout court. Alors après il s'étonne que l'on trouve ça reposant qu'il nous oublie, que la magouille nous indiffère ; mais c'est parce qu'au moins c'est plus franc que lui qui fait croire qu'il est l'un des nôtres, que son action serait la nôtre. Une action qui est réellement la nôtre, c'est notre action.

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171215

L'erreur de tout ce qui se conçoit comme "mouvement" ou "message" souhaitant "convaincre" au sein de la "démocratie", c'est perpétuellement ceci : « Chers vous qui êtes déjà nous, c'est pas vous les cons c'est les autres ! ». Ne regardez pas ailleurs, je parle pour tous ceux qui. Comme si celui qu'on voulait faire venir à nous n'était pas con, qu'il ne fallait jamais le reconnaître, jamais le lui dire ! Tout discours sérieux, réellement lucide et éclairé devrait pourtant commencer par « Chers vous, que vous vous sentiez déjà nous ou pas nous, vous êtes des cons ! Vous l'êtes forcément, vous le serez peut-être moins à l'avenir, espérons, mais en tout cas pour l'instant vous êtes cons, vous l'êtes autant que les autres, ni plus ni moins ! ». Le problème, c'est que cela nous évoque une religion iniatique qui manierait la culpabilisation à visée sectaire. Or, pas forcément, car c'est à cause des passagers que nous avons collé ces caractéristiques, pas à cause du véhicule. On pourrait le faire marcher différemment, non ?

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161215

Le vrai développement personnel

Ce que j'avais tendance à, ce que j'ai encore parfois tendance à, ce que l'on peut tous avoir tendance à, c'est par exemple et surtout ceci : « Je suis en train de me pencher sur ça, j'entre dans le flot de ça, mais aïe une pensée me perturbe : et si en fait c'était ridicule, que j'avais tort d'aimer ça, qu'en fait c'est cela là-bas qui est mieux, et oui car quand même cela en impose mieux, cela semble plus solide, plus précis, alors bon cela m'emporte moins mais quand même cela respire le travail bien fait, alors pourquoi pas lâcher ça pour cela là-bas, mais non car en fait il faut que je me souvienne qu'il y a peu je détestais cela là-bas et j'avais bien raison, c'est tout ce contre quoi je me suis construit, c'est tout ce par rapport à quoi je me positionne, c'est le modèle-obstacle, alors oui d'accord il me fascine mais restons-en loin sinon ça va mal finir, il faut juste que j'essaie de lui renvoyer toujours à la figure le fait que moi j'ai choisi autre chose que lui, que moi je me penche sur ça et pas sur cela et que c'est bien meilleur, na ! »

On voit toutes les erreurs défiler : le fait que l'instant n'aurait jamais raison, que la conduite vers autre chose de plus plein serait préférable ; le fait que l'ignorance préalable de ce plein serait révélateur en soi, serait notre définition absolue et voudrait dire que l'on s'en soit senti forcément éloigné avant, qu'on en ait eu besoin pour se placer de telle ou telle façon et qu'il faudrait donc après tout persévérer dans ce que l'on imagine être un rejet ; que ce rejet ferait partie de notre équilibre, de notre entreprise saine de vie.

Tout est faux ! Car tout est à prendre. Il faudrait enfin qu'on comprenne, que tout le monde comprenne que tout est bien. Que tout ce qui est, est bien. Ce qui n'est pas bien, c'est ce qui n'est pas vraiment, ce qui n'a pas de réelle existence, par exemple et surtout : ce qui ne dépend que du sacré, du marché, des erreurs sus-citées suscitées par ceux-ci.

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091215

Toi tu dis violence fondatrice qui est en l'homme ? Et toi tu dis structures sociales qui le pervertissent ? Vous dites la même chose. Ce qui est en l'homme, c'est la conduite vers les structures, la propension à s'y enfermer, à s'y répéter, à s'illusionner. Ce n'est pas un hasard si le terme de reproduction est à la fois sociologique et psychanalytique : c'est bien d'une névrose à la fois "collective" et "individuelle" dont il s'agit (guillemets rageurs car arrêtons une bonne fois pour toutes d'user de ce dualisme qui n'a aucun sens quand on parle d'un être perpétuellement immergé dans un bain d'autrui).

L'erreur sans cesse commise, sans cesse réitérée, c'est quand la proclamation mimant ou établissant un impératif sacré nommé "institution" n'a pas d'autre but qu'une persévérance aveugle aux conditions de compréhension ou plutôt de non-compréhension qui l'ont fait advenir.

Comprendre enfin, ce serait arrêter de justifier notre violence par nos incompréhensions. La réaction en chaîne est irrépressible mais pas forcément inexorable. L'anthropologue qui se décentre de l'humanisme rejoint l'humaniste par le fait même qu'il mène l'étude de cette réaction en chaîne : il reconnaît que l'homme n'est pas n'importe quel être, qu'il pense certes à l'aune de ce qu'il peut mais que cette potentialité peut s'apparaître à elle-même. Donc à partir de là, ça s'éclaire. Ça peut. Ça peut venir.

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041215

Une douleur, ou plutôt une sensation, une perception désagréable, mais bref une douleur, fait partie de mon quotidien métabolique depuis plusieurs mois. "Vivre avec" me semble consister en ceci : pendant que je la ressens, donc que je la vis, essayer simultanément de m'imaginer comment ça aurait été de vivre ce moment sans. Ainsi, possibilité que cet autre présent possible fasse surimpression.

C'est assez simple avec la musique : quand je sens que la douleur vient trop s'appuyer sur elle, je cherche à trouver la sensation que m'aurait fait ce disque si je l'avais écouté sans la douleur. Finalement, ce n'est pas très différent de quand on apprécie une oeuvre parce qu'on l'aurait appréciée étant plus jeune, syndrôme courant de la jeunesse postmoderne attardée : on n'est pas non plus complètement dans le présent réel, on mythifie tout autant le passé (normalement perdu à jamais) que le présent (normalement différent du passé). Au moins, quand il s'agit de s'émanciper d'une douleur, c'est pour une bonne cause.

Et puis, je peux toujours chanter dans ma tête, ça ce n'est jamais gâché. De la même manière que l'on passe davantage de temps à penser certaines idées qu'à les lire ou les écrire, c'est aussi dans notre tête que nous sommes le chanteur éternel. Peut-être qu'après tout cela peut suffire.

Si je parle de ça, c'est que ce n'est que ma vie. Depuis le début ou à peu près, la mort est présente comme un horizon prématuré, la mort ou sa précurseuse la déchéance. Ce n'est pas tant un sentiment dépressif qu'une préparation flegmatique à ce qui ne peut qu'arriver tôt, pas forcément une attente, ce serait dire que le pied se fait ferme, mais la certitude désabusée de la petitesse du temps qu'il me reste. (Si cela semble lyrique, je ne peux qu'en rire encore plus car ça ne peut pas en être plus loin.)

Quand la douleur arrive je peux donc dire que je m'y attendais, et la plupart du temps c'est tout à fait vrai, même si l'on ne peut jamais prévoir toutes ses nuances. Je me suis déjà tellement joué ce moment dans ma tête, ce moment de la douleur définitive, irrattrapable, que je suis à peine sous le choc. Je pleure une bonne fois pour toutes, je regrette ceci ou cela pendant quelques temps, puis je vois vite qu'il n'y a rien à regretter puisqu'ayant mené tous ces moments passés en pleine connaissance de cause, en pleine préparation de la douleur à venir, elle ne pouvait que s'amener. C'est mégalogique, comme dirait l'autre.

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