210314

"Les Français disent que", "Les Français pensent que", "Les Français ont voté pour", ça y'est, on va de nouveau nous faire croire qu'on est des "Français", que la radicale diversité de nos existences nous définit moins que les injonctions proférées dans la langue qui nous est commune...

François est isolé, paumé dans son goudron péri-urbain qui laisse de moins en moins de place aux vrais parfums sensitifs et autres expériences anthropologiques. Ses parents étaient bas de plafond (lui l'a un peu remonté mais n'a pas suffisamment fini les travaux pour qu'on voie réellement la différence). Dans sa tête : pas de place à la poésie irlandaise ni aux harmonies bulgares, pas l'temps pour et pas l'coeur à ; il sait qu'il a peur de quelque chose mais il peut pas bien expliquer de quoi précisément. La télé marche encore. Il a bien raison, c'est sa seule fenêtre.

De son côté, François (un homonyme) côtoie tous les jours des compagnons de vie de quartier néo-urbain en pleine transition-culturelle-qui-va-s'efforcer-d'être-naturelle. Ses parents n'aimaient déjà pas tout ce qui entravait l'autosubsistance pleine et réelle. Dans sa tête : il pense pouvoir dire ce qui est beau ou pas, juste ou non ; une confiance acquise en se laissant emporter par des flots de lignes venant de tous horizons. La télé est éteinte depuis longtemps. Il a bien raison, il peut se faire ses propres débats intérieurs.

Pour le François en chef et ceux qui commentent son intendance, les deux François précédents sont des "Français". Aucune perception ni aucune intuition n'est commune aux deux, mais c'est pas grave, on va continuer à dire que ce sont des "Français" et qu'ils "pensent que" et "disent que".

Quand est-ce qu'on acceptera de ne plus être des "Français" ?

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200314

Envie que leurs mains se rejoignent. Sa peau sur la sienne.

Trouver une bonne occasion : par exemple faire tomber leurs cuisses de poulet pour qu'ils se précipitent dans la poubelle et qu'ainsi ils joignent leurs mains pleines de graisse en pleine confusion sur laquelle appartient à qui.

Oui, envie que leurs mains se joignent. Sa peau pleine de graisse sur la sienne pleine de graisse.

Espérons que ça glissera facilement de l'assiette !

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190314

Il met la même veste tous les samedis. Allez savoir pourquoi !

Allez, allez-y ! Puisque je vous dis d'aller savoir pourquoi !

Puis les personnages y vont et ils en reviennent bredouille, tout en ne perdant pas espoir.

« On n'a pas trouvé la veste mais peut-être que dans cette non-veste se cache la veste... J'ai essayé de tracer des pointillés autour de la chaise où il n'y avait pas la veste, pour que peut-être la veste puisse apparaître soudainement, pour qu'elle vienne s'y loger confortablement et qu'ensuite je la découpe avec mes ciseaux mignons. »

Mais qui vous dit qu'interroger la veste va vous éclairer sur sa présence hebdomadaire, régulière et perpétuelle sur l'homme qui la porte ?

C'est le problème de l'humanité : elle prend tout par le mauvais bout (de la manche).

 

Voilà, c'est l'allégorie qu'il a trouvé pour traiter de l'immobilisme politique et comment en sortir. On peut faire plus parlant mais pourquoi pas après tout.

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180314

On le sait, deux interprétations de la vie se feront face à tout jamais. Lascaux c'était célébrer les animaux et à partir de là ça peut mener à deux écoles opposées : ou bien ça montre que l'essentiel pour l'humain est de se rapprocher de ses origines naturelles qui le fascinent et l'équilibrent, ou bien ça montre que sa mission est de s'éloigner de la nature pour la soumettre à sa culture.

On le sait, c'est l'éloignement qui a gagné, comme un point de non-retour.

Non-retour, on le sait, car l'éloignement ayant créé la maîtrise et par là-même la peur de ne pas maîtriser, les idoles magiques sont nées, et avec elles la servitude et la barbarie. Pour ne plus avoir peur, il fallait encore et toujours plus maîtriser. Pour enfin se penser comme volontaire et donc modifiable, la servitude devait forcément devenir démocratie. C'est un double mouvement simultané, perpétuellement lié et irréductible, qui a amené le productivisme et les libertés politiques, pour le meilleur et pour le pire.

On le sait, c'est parce que nous sommes pour la première fois dans la nécessité absolue de briser ce sac de nœuds que l'on est tout intimidé.

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170314

Si j'ai une certaine fascination pour les idéologues connards (nationalistes, libéraux, gens de droite en général), c'est qu'à la base il y a l'incompréhension qui crie. Comme je pense sincèrement (comme tout anar normalement constitué) que l'homme naît bon, je bute sans cesse sur cette incompréhension, je me cogne sans arrêt le front et ça fait mal et je commence à en avoir tellement marre que je cherche donc à savoir pourquoi ils sont devenus comme ça dans leur vie. Je crois que j'ai raté ma vocation de psychanalyste (ou de sociologue, c'est selon).

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160314

J'alterne hypersensibilité et relative indifférence. Quand j'ai trop d'émotion je n'ai pas assez de force pour l'exprimer, du coup je rattrape ça pendant mes périodes de regard hautain sur tout. J'essaie de me souvenir de ce que j'ai éprouvé et qui n'est pas forcément daté, j'envie presque ce moi qui a été capable de ressentir des choses il y a une semaine, j'emprunte les mêmes chemins de pensée même quand ils me semblent risibles, et j'étends tout ça. On croit que c'est sous le coup du choc que je sème, alors que c'est une coquille vide qui s'innerve rétroactivement.

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080314

Il est évident que tout ouvrage libertaire, anar ou décroissant doit avoir en exergue la phrase suivante : "Caresser un chat est aussi un travail".

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190214

Des cases bien tracées, un lettrage plein d'emphase, un peu vibrant, un peu rond, des formes qui font et se défont, des fluides disséqués avec un trait net, un récit qui se passe ailleurs, qui veut mener quelque part et découvrir un but. Moi aussi je pourrais le faire mais j'ai pas envie. Les mots m'appellent, besoin d'aller au bout du bout de ce qu'ils peuvent vouloir dire. Dessiner c'est déjà vouloir mettre un pied, ça doit tenir debout, nous voyons les êtres. Pour moi c'est déjà faire violence, c'est éroder à force d'appuyer. J'aimerais juste avancer sans marcher, juste frôler sans toucher, pour laisser libre cours à des déploiements trop longtemps circonscrits par mes fatigues.

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120214

Après Michaux

Amygdalectomie. J'ai droit à une pompe à morphine. Est-ce bien la peine ? Mais je dois essayer, au moins pour s'assurer que ça fonctionne bien (les deux fois où j'appuierai sur le bouton seront commanditées).

Je ferme les yeux et soudain, du rouge, du rouge en plein, uniquement rouge, obscènement rouge, incommensurablement rouge. Les matières ont des grammages différents mais servent toutes à la gloire du rouge. Ici c'est granuleux, là ça se soulève clairement comme un coeur qui bat, là on est dans le pigment pictural, on passe du corps à l'art et même au cartoon, ici ce sont plein de petits oiseaux rigolos (rouges, donc) qui lèvent leur unique patte en choeur, comme des petites majorettes psychotiques (car bien sûr il y a boucle sans fin). Je regarde l'intégrale des Shadoks ces jours-ci. Tiens, n'y aurait-il pas une rangée bleue parmi mon fourmillement aviaire ? Mon cerveau se rend bien compte que Rouxel n'accepterait pas cette unité colorée. Ça se termine là.

Ce que je ne dis pas, c'est que je peux à tout moment faire cesser le jeu en ouvrant les yeux. C'est ce double mouvement si radical, si peu subtil, c'est ce retour arbitraire à la réalité qui rend la chose intolérable. Je ne suis pas ici dans l'hallucination, je suis dans l'engouffrement gratuit et volontaire dans le rouge : il me suffit de fermer les yeux et j'y plonge, il me suffit de les rouvrir et je m'en libère. Grotesque séparation des tableaux. Négation de la porosité du rêve, on passe d'un extrême à l'autre. La chambre n'accepte pas le rouge et le rouge n'accepte pas la chambre. La morphine, ma morphine tout du moins, ne sait pas créer le mélange. Je suis décidément rétif au déréglement des sens.

Je ne rappuierai pas sur le bouton. Ça ne passe pas. On me l'enlèvera. Il faut parfois se faire écouter.

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070214

Les BD qui marchent ont un sujet fort, tout de suite rassembleur, tout de suite percutant. Ça a marqué l'homo sapiens dans sa chair, comme la maladie de sa tante, comme cette guerre dont il a entendu parler, comme ce pays dans lequel il n'est jamais allé. Qu'elles soient fictions ou reportages, les BD qui marchent coulent tout de suite dans le gosier de nos émotions les plus anthropologiques. On les retient tout de suite.

J'en ai rêvé d'une qui pourrait bien marcher. N'importe qui peut me prendre l'idée, je n'aurai jamais l'envie de la faire.

Ça s'appelle "Muette". Le début est dessiné à la main, en couleurs directes, il y a un peu de texte. Une femme, une vieille fille, vit seule avec sa mère, sa vieille mère. Boulot merdique, vie routinière, désabusée mais pas désespérante car faite de menues joies épicuriennes. Profil clairement intellectuel. Puis soudain, un jour, elle rentre chez elle et découvre sa mère morte, sûrement agressée car on ne lui connaissait pas d'affection grave (du moins c'est ce que l'on comprend). À partir de ce moment et de cette case, le dessin devient rigide, fait à l'ordinateur, en bichromie grise et il n'y a plus aucun mot. La meuf a perdu la parole tellement qu'elle est choquée dans sa life, et du coup la BD aussi devient muette. Il y a une sorte d'enquête policière qui se fait ensuite mais comme la nana n'arrive à rien dire, c'est pas facile. Les séquences sont forcément de plus en plus simples car faire du polar sans paroles n'est pas évident. On arrive quand même à saisir qu'au bout du compte c'était pas un crime, que la vieille s'est suicidée parce qu'elle était trop déprimée de vivre une vie déprimante avec sa fille aigrie. (Oui oui, tout ça est expliqué sans mots, c'est pour ça que ce sera reconnu par les instances du neuvième art qui salueront la performance.) On pourrait penser que ça minerait définitivement la fille, mais non, hop, elle retrouve la parole et la BD reprend des formes et de la couleur pour nous dire que l'essentiel est de savoir les choses, que maintenant qu'elle sait que sa mère était dépressive à cause d'elle, elle a enfin réglé un truc et qu'elle va se débrouiller pour mener une vie épanouissante qui aurait plu à sa mère si elle était encore de ce monde. Fin.

Bon, je veux tout de même 1% des ventes si c'est primé à Angoulême. ©

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