060715

Au moins, si j'arrête, c'est de mon plein gré, pas à cause des "circonstances extérieures". Je rêve de me lever chaque jour en ayant la fierté d'avoir arrêté tout seul, d'avoir choisi de le faire. 

« Ha ha, et dire qu'ils s'imaginent que je ne peux pas faire autrement qu'arrêter, alors qu'au contraire il s'agit bien de faire autrement : arrêter c'est faire autrement, c'est faire ce que je n'ai jamais fait jusque là : arrêter. »

Mais je me dis qu'arrêter est présent d'emblée dans ce que je fais. Je n'ai jamais écrit la moindre ligne pour moi seul ni pour plus de cinq personnes. Je déçois tout autant ceux qui voudraient que je m'approvisionne dans le secret – pour que je puisse me soupeser davantage – que ceux qui souhaiteraient que j'aille au devant du monde – pour que j'existe vraiment selon la vision qu'ont les gens de l'existence.

(Voir ici.)

Je repense à ce chanteur psychotique qui disait "plus il y a de gens qui vous écoutent, moins vous existez". Je ressens cela avec la force de l'évidence. 

Car je me suis rendu compte que l'important était de faire mon autoportrait et pas à proprement parler de "l'art" au sens où les gens l'entendent. Quand j'entonne une mélodie pour mon propre plaisir, là d'accord je vais m'efforcer de la faire tourner différemment à chaque fois, là d'accord c'est du travail. Mais ça ne regarde personne. Ça ne regarde jamais personne, le travail. Quand je souhaite montrer des mots, que faire d'autre que vous dire sans cesse "regardez, regardez comme c'est moi, comme c'est bien moi, comme je suis comme ça" ? S'il s'agit de faire autre chose, là d'accord j'arrête.

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030715

Ma grand-mère semble se sentir toute petite face aux livres : elle les soupèse, les ouvre au hasard et dit souvent (ou en tout cas c'est comme ça que je peux le retranscrire car ce n'est pas ça dans le texte) : "oh, ça c'est quelque chose, il y en a là-dedans, ça va être dur de se mettre tout ça dans la tête, après ça je vais me sentir nourrie", l'autre jour elle a même dit "après avoir lu ça je serai immortelle". Pour elle, les écrivains sont des "philosophes", elle emploie souvent le mot "philosophe" pour dire écrivain, pour elle Kafka est un "philosophe" par exemple, ce qui n'est pas tout à fait faux.

Je me dis parfois que cette intimidation s'est perpétuée et peut expliquer ce que je vous répète à longueur de temps (que les livres, les livres d'écriture, n'existaient pas pour moi jusqu'à il y a peu). Mais je crois plutôt qu'il s'agissait d'orgueil : je pensais que ce qui était dans les livres, je l'avais déjà écrit, je l'avais déjà pensé, alors à quoi cela me servirait-il ? Ce que j'avais écrit, ce n'était bien sûr pas les mots mais la pensée qu'ils faisaient transparaître – on retrouve là l'obsession du "philosophe". Depuis, j'ai découvert que même si je l'avais écrit, des tintements de langage me manquaient pour le dire vraiment, non pas pour l'exprimer (je ne me suis pas senti empêché d'exprimer, d'exprimer encore et d'exprimer sans cesse) mais pour le faire s'articuler en sortant enfin du rond-point.

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020715

C'est souvent que je me dis "tiens, j'aimerais bien raconter ça". Sauf que pour cela il me faudrait la béquille = la façon dont on narre dans les livres que l'on a lus. Or, quand comme moi on n'a rien lu ou si peu, c'est dur de se souvenir de manière narrative de matières narratives.

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010715

Les gens savent-ils qu'ils sont des gens ? Je veux dire, qu'ils peuvent être des gens pour moi. Parce qu'on dirait pas. J'arrive pas à faire coucou aux gens. J'entrevois des moments possibles pour faire coucou aux gens mais ce sont pas des moments faits pour. Par exemple, les études puis le travail, ça sert à faire des études et à faire son travail et à être avec les gens qu'on sait déjà être des gens, mais comme je fais pas partie de ces gens quand je commence à entrevoir, il faut que j'essaie de tisser, comme on dit, or c'est toujours les gens qui ont priorité par rapport à moi. Quand la journée est finie, hop, place aux gens existants et pas de temps pour moi. Du coup moi c'est pendant les heures d'études et de travail que je me rappelle à l'existence des gens, que je les tire par la manche, mais on me dit que c'est pas le moment car alors il faut travailler. Oui mais comment vous avez connu ces gens que vous voyez à la sortie si c'est ni avant ni après la sortie qu'on connaît d'autres gens ? Il a bien dû y avoir un moment où c'était pas encore des gens, ces gens ? 

Toujours "allez faut que je file, j'ai une soirée" : oui mais alors, si tu as toujours filé, comment tu peux te retrouver maintenant à faire des soirées ? Avec qui ? 

Ça a toujours été ça. 

Je suis ok pour suivre un séminaire où l'on m'apprenne quoi dire et quoi pas dire, pour éviter que le soir avant de m'endormir je me repasse le film en boucle et que je cherche dans le moindre murmure la faute fatale.

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300615

Pourquoi des fois on comprend pas ? Parce que j'ose pas.

Par exemple, ce paragraphe publié le 1er septembre 2014 :

"Tu veux me montrer ? Allez, montre-moi !". Et du coup je dégueulasse tout car j'ai les doigts pleins de chocolat. Il n'est pas content alors que c'est lui qui m'avait enjoint de lui montrer la chose. J'avais pris ça pour un ordre auquel je me devais d'obéir dans la seconde donc j'ai oublié que je devais m'essuyer les doigts avant. C'est toujours comme ça : je considère les autres comme des maîtres pressés qui réclament satisfaction séance tenante et du coup j'en oublie le monde des objets récalcitrants qui demande qu'on se concentre sur nos mouvements. Le monde c'est plus important que les gens, il faut bien que je me mette ça en tête. Sans le monde, pas de gens.

On croit que je délire alors que je raconte un fait précis qui s'est passé au printemps 2012, dans un hôtel, à l'occasion d'une réunion de famille. Le protagoniste auquel j'imagine des intentions injonctives et à qui j'obéis sans faire attention au chocolat, c'est un cousin de mon père. Il voulait que je lui montre l'un de mes blogs sur son téléphone ; il n'y avait pas le feu, mais comme toujours quand il est question de mon art (que je n'assume pas, quoi que j'en dise ; malgré que j'en sois perpétuellement fier pour rien, fier qu'il existe puis fier qu'il n'existe pas vraiment parce que c'est mieux comme ça), je panique. J'étais en train de me tartiner de la pâte à tartiner – au chocolat – sur un morceau de pain, en le faisant très salement, comme souvent ; du coup j'ai mis du chocolat entre les touches de son téléphone (car il y avait encore de vraies touches à l'époque et pas seulement un écran, ce n'était pas un smartphone mais un blackberry, si mes souvenirs sont bons) en voulant lui montrer Lucas Taïeb. Ça m'a paru révélateur de tout, aussi bien de mon attitude face aux gens et aux objets que face à l'art ; dans le texte j'ai surtout voulu insister sur les gens et les objets, la dimension "art" étant déjà présente dans le fait même d'en tirer un texte que j'allais être le seul à pouvoir saisir.

Voilà, vous comprenez maintenant pourquoi j'ose pas ? Ce serait trop.

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290615

Je ne sais plus ce qu'ils se disaient exactement, mais retenons que cela avait à voir avec quelque chose qu'ils n'ont jamais lâché, contrairement à moi qui lâche tout.

Je leur lançais, d'un ton qui fut toujours le mien avec eux – narquois mais pusillanime, l'air d'être insistant mais d'une voix peu assurée : "Et vous en êtes encore là ? Vous n'en avez pas marre ? Ça dure depuis combien de temps ? Vous n'aviez pas dit exactement la même chose en 1999 ?"

Et mes yeux se fixaient sur un endroit précis de sa barbe, un endroit rasé de près ou plutôt de frais, car on pouvait encore sentir ou plutôt sortir (de notre tête) l'odeur de la mousse et la fraîcheur de l'eau ; toujours le même endroit qu'il rasait ainsi en plein milieu d'une zone par ailleurs encore fournie en poils, en tout cas c'était ainsi. 

(Bref, cela voulait dire : toujours ces mêmes rituels conversationnels et/ou corporels, toujours ces mêmes centres d'intérêt que je n'aurai jamais. Et l'année évoquée – 1999 – est bien la bonne : leur arrivée dans ces eaux-là (eaux-là = eau fraîche = barbe fraîche ?) m'avait amené la possibilité de concevoir que d'autres que moi unique pouvaient peut-être avoir raison concernant les choses à tenir. Mais je n'ai jamais vraiment été convaincu et c'est justement le fait d'avoir essayé, alors que je savais que c'était en vain, qui m'a éloigné de tout et de moi – ce qui est la même chose.)

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260615

Je refuse de synthétiser et même d'analyser quoi que ce soit de quelqu'un tant que je n'aurais pas partagé sa douche. C'est ce qu'il faudrait que j'écrive sur mon fronton.

Et en effet, il me semble que ses mobiles ont à voir avec tout ce qui s'est aggloméré sur lui, alors qui suis-je pour le "juger" ?

Pour cela il faudrait que je lui dise "écoute, je vais me mettre à tes côtés depuis que tu as sorti le nez du giron, comme ça je te comprendrai ; tu vas à chaque fois me dire ce qui s'est collé ou pas, parmi ce qui surgissait ou s'immiscait ; toi et le monde autour de toi ne formeront qu'un".

Peu acceptent. 

Posté par Lucas Taieb à 15:58 - Commentaires [0] - Permalien [#]

230615

J'ai un problème avec les reprises et les citations. Soit ça me paraît indigne (qu'est-ce qui leur prend par la tête, ceux qui en font ? Rien, justement : il ne leur prend rien), soit je ne ferais que ça, pour me laisser porter, pour me représenter (car rien ne me représente mieux, mais en fait c'est faux), mais en fait c'est faux car je rêve d'une création pure qui découvre vraiment le monde (et j'entends déjà se gausser ceux qui pensent que "ha ha il n'y a pas de création voyons quel horrible mot que création hu hu hu berk berk voyons voyons"), et en même temps c'est pas du tout un rêve car il s'est passé ça, c'est un fait : j'ai créé tout en découvrant le monde, avant même de l'avoir découvert, et ça continue, ce qui explique la perpétuelle naïveté à laquelle vous assistez depuis des années.

Bon, désolé de revenir sur cette histoire d'étagère (voir ici, puis ici, puis ici) mais vraiment, il y avait tout mon monde sur cette étagère : non seulement Michaux et Dubillard, mais aussi Mrozek et Pirandello ! Ce que je pensais qui n'existait nulle part était juste sous le plancher (et là en venant d'écrire ça j'essaie de me faire un plan mental de la maison et je me dis qu'en fait c'était pas vraiment sous le plancher de ma chambre mais plutôt sous le carrelage du couloir, et c'est peut-être pour ça que les émanations ne montaient pas jusqu'à moi), mais à la fois si j'avais su que ça existait, aurais-je fait quelque chose de moi ? N'aurais-je pas décidé si tôt, une fois pour toutes, de les laisser parler dans ma tête à ma place ? 

Je sens qu'ils doivent parler, que j'ai déjà trop exprimé, que ça suffit pour un temps. Donc allez, on va les écouter car ce sont les choses qu'ils ont à me dire qui formeront le sel d'après. En attendant, stop un peu. 

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180615

Nous sommes producteurs de contenus.

Le matin, l'expérience-client est progressive mais subtile : pieds froids sur carrelage et monde médiatique à fond pour te remettre dans le bain de la dynamique de l'offre.

En route, bulle de musique non perceptible par les autres visages et peaux, rien que pour toi dans ta carrosserie dans laquelle tu couves ton design opérationnel pour ensuite te consacrer pleinement à ta proactivité performative.

La pause déj' revendique la stratégie discount et l'efficacité du placement de produit.

Le plan merch' de ton regard à la fenêtre qui se perd au loin, ça marche pas mal côté boostage de rêves vains.

Le soulagement-canapé permet de créer une courbe de confiance qui rassurera les investisseurs et développera l'entertainment.

Quand t'as le courage de cuisiner, c'est l'esprit d'entreprise.

Quand l'orgasme est simultané, ta start-up décolle.

Quand tu sombres dans l'oreiller, c'est pour mieux préserver l'image de la marque.

À demain.

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170615

Tout défile, tout s'emmêle, son visage vraiment bouleversant, attirant, curieusement associé désormais à cette pop-song elle aussi déchirante que j'ai parfaitement le droit d'aimer, c'est pas cet artiste intraitable à la queue de cheval qui me l'empêchera et qui me fera croire que c'est moins important que le reste, que ça fait moins sens, que ce n'est pas théorisable : tout y est réuni, encore une fois ; malgré le fait que le guitariste ait une barbe ridicule et soit devenu un chantre de la cupidité à combattre ; cela n'empêche pas l'autre, l'un n'empêche rien, rien n'empêche l'autre. 

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