230516

Rien de plus rassurant que de me dire que tout est de ma faute. Rien à regretter puisque "je suis comme ça" ; impossible de refaire le match, je dors sur mes deux oreilles. Par contre, penser que le cadre a joué, c'est ça qui fait flancher. Là, on perd tout repère et on essaie vraiment de construire une pensée sur les choses. Il faut se le redire encore et toujours : rien de plus rassurant que « la liberté », rien de plus inquiétant que « le déterminisme ». On bute encore et toujours dessus, on n'en sort pas. 

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200516

L'IDÉOLOGIE DE MOI

La grande énigme c'est : attendais-je tout ou rien ? Ai-je pratiqué l'attente ou la non-attente ? Les deux à la fois. Ces oppositions sont construites de toutes pièces (comme "complexe de supériorité/d'infériorité" ou "imitation/distinction" ; car quand je me sens inférieur je me sens supérieur, et quand je me distingue j'imite).

Il me semble que je savais dès le départ que je n'étais pas normal, qu'il fallait espérer que dalle. Je tentais donc les choses en ne considérant pas dans mon viseur la possibilité qu'elles avaient d'aboutir ou pas ; c'était déjà réglé, il n'y avait que moi que cela intéressait.  J'en tirais moins que le minimum vital.

Mais il me paraissait évident que j'incarnais le devenir des possibles, qu'il n'y avait pas à s'inquiéter puisque la compréhension du monde se réaliserait un jour, que je serai enfin intelligible pour qui de droit. Je n'avais donc qu'à me concentrer sur mon fil. Les regards amusés ne dureraient qu'un temps, ils finiraient par déboucher sur la communion des esprits dignes.

"Dignes" ? Parlons-en de dignité : je ne me sens pas digne de ce qui m'appelle. C'est jamais le moment, toujours trop tôt. Pas encore assez serein, encore trop tendu. Il faut que je sois en condition pour aimer ce que je veux aimer. Telle est l'attente.

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190516

L'IDÉOLOGIE DE TOUT

Avant, on partait des grands ensembles pour arriver aux ordres intimés. Ce que l'on a appelé « la liberté » a semblé consister à faire le chemin inverse, à dire d'abord "je" pour tendre vers le tout, mais en ne questionnant guère ces ensembles conçus pour moi ; car cela serait inacceptable et l'est toujours. Sempiternelle résistance envers la science aussi bien qu'envers la spiritualité, auxquelles on préfère « la liberté » et « la religion » : on ne veut jamais expliquer la construction des ensembles, on préfère continuer à croire qu'on les façonne avec nos petites mains ou qu'ils s'imposent à nous unilatéralement, ce qui est la même chose. 

Que le bourgeois d'aujourd'hui ait comme plus grandes terreurs les sciences sociales et le voile islamique est très cohérent ; il aurait préféré que le XIXème et le XXème siècle n'existent jamais, pour son confort. Tout ce qui lui rappelle les faits prolétaires et postcoloniaux l'empêche de dormir. Son rêve, c'est le ricanement de l'abstrait désossé, du « sujet » qui s'auto-engendre et qui ne sait pas qu'il délire sans cesse. (Même Freud ne trouve plus grâce à ses yeux, c'est encore trop constructif.)

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040516

L'humour : qu'il soit mieux ou rien. Mieux que le sérieux, sinon c'est pas la peine. Ne pas le considérer simplement comme une façon de faire. Angle de vie à défendre en soi pour ce qu'il permet de concrètement, scientifiquement exploratoire. S'il ne peut plus être tout ça (et il est vrai que c'est rarement le cas), ayons la faculté de renouer avec le strict premier degré, dont la splendeur se trouvera ravivée comparativement à nos tentatives de drôlerie devenues décidément bien niaises, quand on y repense.

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030516

Trois mots de plus en plus pénibles (mais s'en empêcher est une autre histoire)

Dignité : Je dis "pénible" mais je dois bien admettre que celui-ci laisse sans voix ; ça tombe bien, ce sont les sans-voix qui l'emploient. Avec la dignité, on sait que tu combats pour vivre, ni plus ni moins ; rien de plus mais c'est bien plus que "c'est déjà pas mal", c'est déjà tout. Et ça suffit, ça veut tout dire.

Justice : Bon, là on y arrive vraiment au pénible. Ok d'accord, je vois ce à quoi tu aspires, mais pourquoi t'immisces-tu dans le vocabulaire du droit ? Tu n'as rien à y faire, tous tes ennemis y macèrent, y paradent ! Dégueule le juste et l'injuste, tu t'en porteras mieux ! Purge-toi de ces bouts d'ailes lyriques au lieu de te les sentir pousser. 

Démocratie : Alors là, il faut déjà se penser dans une arène, dans un monde public où l'on se conduit vers. Vous ne visez donc que ça ? L'abstraction la plus plate, tellement plate que ceux d'en face l'ont plein la bouche ? Ah, vous dites qu'ils l'utilisent pour mieux tromper leur monde... Mais s'ils l'utilisent, n'est-ce donc pas qu'elle en fait partie intégrante, de leur monde ? Qu'ils n'en useraient pas si elle ne pouvait pas s'adapter à leurs formes ? Ah, vous dites que la Vraie n'a pas encore existé... Mais alors, si elle est à inventer, elle ne s'appelle pas comme cela. Cherchons autrement.

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020516

Ma vie se trouvera changée quand j'accepterai enfin de lire ce recueil de textes de philosophes sur Le travail que je possède depuis bientôt dix ans et qui nous avait été recommandé par un professeur au ton ricanant et remontrant dans le cadre d'un cursus. Car tout y est.

Comprenons-nous bien : je ne sais pas si tout est dans ce livre, je ne m'avance pas, mais je veux dire que tout est dans ce fait de refuser de lire un livre parce qu'il a été recommandé “dans le cadre d'un cursus” par un “professeur au ton ricanant et remontrant” (comme j'en ai croisé beaucoup par la suite : notamment celui-ci, là, que je saisis dans ma mémoire, qui nous prévenait à l'avance de nos éventuelles erreurs en nous engueulant, attitude pire que celle des militants aveuglés par leur « conduite vers » : on devance l'attitude d'autrui en lui prêtant d'office une faute : réflexe de sale flic : comment peut-on décemment en faire carrière ?).

Au lieu de lire ce livre traitant de mon thème favori et au sommaire alléchant, j'ai tout arrêté, passé mon temps à auto-disserter, léché à fond ma manière de concevoir : je m'y suis complu. Les textes de philosophes, c'était juste bon pour les cursus remontrants.

La philosophie : une sorte de modèle-obstacle. Si je la hais tant, c'est parce que j'ai cru qu'elle me plaisait. Accepter d'y attraper ce qu'il y a à attraper, maintenant que mes affects me sont clairement apparus. 

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290416

Blanc et non-blanc en même temps. Blanc alors je vais écouter une vraie musique de prolos blancs, comme ça au moins c'est clair. Non-blanc alors je ne comprendrai pas pourquoi les blancs se voilent autant la face quand ils font des trucs de blancs et qu'ils ont l'impression d'être universels, d'explorer le fin du fin de la pertinence alors que c'est toujours selon leurs vœux et leurs yeux, partout et tout le temps. À partir de là, tous leurs faits et gestes m'apparaîtront comme ce qu'ils sont pour un mi-blanc : à la fois toujours familiers mais toujours énigmatiques, toujours explicables mais toujours ridicules, toujours accessibles mais toujours surjoués. Tous gosses de riches, de cathos ou de riches cathos même quand ils ne le sont pas. Pourquoi tous toujours trop uniformément blancs dans les mots, les notions qu'ils élisent comme leurs préférés dans la conscience juridico-politique, dans la présentation des modes, la façon de les vivre ? Tenter de m'y immiscer, de “comprendre sans juger” : ma grande mission, ma vocation. 

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280416

La même paresse conduit à rejeter la littérature à idées comme la littérature à recherches formelles : le règne de la littérature à constats, qui veut remplacer à la fois les sciences sociales et l'art fictionnel pour que nos dents rayent le ras des pâquerettes. Donc camarades, visons bien l'ennemi à viser, ne nous trompons pas : écrivain-philosophe, ton ennemi n'est pas l'inventeur de langages, ne le traite pas d'inutile car tu passes pour l'utilitariste que tu n'es pas ; poète de la prose, ton ennemi n'est pas celui qui veut avant tout dire et développer, ne le traite pas de sous-artiste car tu passes pour le mondain que tu n'es pas. K. Dick louait bien Joyce !

Le truc triste, c'est l'impression que quand même il faut choisir entre les deux nobles voies, or moi j'aimerais à la fois dire et jouer. Or, peut-on dire en jouant ? (Je veux dire vraiment dire, hein, pas faire croire que.)

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270416

Combien de fois m'est-il venu l'idée de démarrer un nouveau blog chaque fois que j'abordais une nouvelle nuance de pensée ! Mais il faut que je résiste. L'aire nommée Définitivement résumera à elle seule tout ce que j'ai toujours voulu faire, devra sans cesse répondre à la définition complète et équivoque de "Lucas Taïeb". Marteler à ceux qui n'en sont pas encore convaincus que tout y est inscrit, que ça suffit, qu'on peut s'en contenter à jamais. Chant du cygne ? Plutôt rideau qui englobe l'ensemble des phénomènes dans l'ampleur de son drap, tout en clôturant la pièce. 

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260416

Écouter de la world-music est devenu le péché risible absolu. Ce qu'il faut écouter, c'est des musiques authentiquement ethniques, histoire qu'on puisse les considérer comme intégralement étrangères, vraiment exotiques. Ces notes sont extérieures et les vaches sont bien gardées, c'est délimité. Quand on fait du rock ou de la pop, il faudrait continuer avec nos rythmes pesants d'éléphant blanc, c'est comme ça qu'on est nous, laissons aux autres les tentatives chaloupées, ça leur appartient, si on essaie de s'y risquer ça fait de la world-music, horreur ! 

On me dit que les puristes raisonnent comme cela.

Or, dire que toute musique digne de ce nom doit être world serait être enfin postlévistraussien (terme n'induisant pas l'idée simpliste de "dépassement" mais bien la prise en compte réelle et effective des apports du maître) : reconnaissons, établissons et chantons en chœur qu'on a tout saccagé, uniformisé et que nous n'avons pas de meilleure chose à faire que de se mêler inextricablement (rien de forcément humide là-dedans, juste insister sur le fait qu'il n'est pas tant question d'opération mathématique que de préparation culinaire) pour exprimer le meilleur de chacun, qu'il ne nous reste plus que le groove universel pour exister avec lucidité.

Le certificat mental d'authenticité n'est bon que pour l'art du fou, il ne peut plus concerner l'étranger car il n'y a plus d'étrangers. Éteins ton putain de rock blanc, cesse de rêver sur l'exotisme des tam-tams et viens dans la world.  

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