Quand je 

Déjà, quand je démarre un texte par "quand je", il y a toujours un goût poisseux ; pourtant je n'arrive pas à concevoir autre chose que l'autoportrait comme exposition. Je me souviens pourtant de cet ami qui me disait "l'écriture porte à autre chose" (et quand j'ai écrit la phrase précédente je ne me rappelais plus qu'il avait employé "autre chose", je suis allé vérifier : quelle coïncidence !). Mais pour ma part, si je continue c'est juste parce que l'autoportrait n'est pas encore parvenu à son terme. 

Je disais donc : quand je pense aux autres, quand je m'imagine être avec eux, je les trouve beaux et attirants. Mais bien souvent, en vrai, ils m'assignent et je m'assigne. Je prends une toute petite voix et ils me considèrent comme débile.

Double mouvement, cercle vicieux (comme d'hab) : je n'ai connu à peu près que des autres qui n'écoutaient pas, qui étaient « dans leur monde » (comme on dit), ce qui n'a jamais été mon cas, contrairement à ce que raconte le récit officiel : ce qui a fait croire ça, c'est la peur vis-à-vis de tous ceux-là qui n'écoutent pas, la crainte-de-les-voir-encore-plus-se-renfrogner-alors-pour-la-peine-je-me-renfrogne-moi-même-d'avance. 

À chaque seconde je pense à eux.

Depuis quelques temps, curieusement, je rencontre enfin des autres qui ne me considèrent pas comme débile. Je n'en reviens pas : ils n'ont pas rien à faire de ce que j'apporte comme parole ! Une fois que j'ai dit quelque chose, ils se montrent enclins à développer, creuser, renchérir, ils cherchent des précisions quant à ce que j'ai pu esquisser. Sont-ils bien de cette planète ? Ils ne semblent pas m'assigner ; face à eux, je ne m'assigne pas. 

Expérience incroyable l'autre jour : je dis quelque chose, ses yeux me regardent, ses yeux écoutent et répondent à mon propos avec un sourire intéressé ! Jamais arrivé jusqu'à présent !

Et l'autre jour aussi : je dis quelque chose d'un peu incomplet et l'autre demande des précisions en ayant l'air de ne pas me considérer comme débile ! C'est possible, ça ?

Du coup j'ai moins une petite voix.

Mission : il faudra que je m'habitue à ce qu'on n'ait pas forcément rien à faire de moi. Quand je réponds, je le fais sur un ton d'emblée nonchalant puisque « de toutes façons ils n'en ont rien à faire », or avec ces nouveaux autres ça ne marche pas : ça ne les empêche pas de me considérer comme un être humain ! Saisissant ! Par conséquent : développer une assise. C'est en cours.

(Et de nouveau, hier, après avoir écrit ce texte : je la reconnais, l'accoste et on dirait qu'elle est contente que je parle ! Je ne sais pas quoi dire et ce que je dis je le dis comme ça en passant mais elle a l'air, malgré ce pauvre tableau, d'en attendre davantage avec un sourire et des yeux ! Mais alors, puis-je être digne ? C'est comme si elle pensait que je pouvais correspondre à une parole à entendre ! On me l'avait jamais fait comprendre jusqu'à présent ! Et je la connais à peine mais justement c'est encore plus dingue !)