150616

Roman de science-fiction que je pourrais écrire : dans un futur transhumaniste proche, les cellules du cerveau muteront tellement vite ou pourront tellement être modifiées à l'envi qu'une personnalité se trouvera perpétuellement reconfigurée au cours d'une vie, quasi-quotidiennement. La veille on ne jure que par le football et les grosses voitures, le lendemain on est potentiellement le plus grand chercheur vivant en linguistique, le surlendemain on n'est bon qu'à être mécanicien ou bien danseur contemporain. Cela deviendra compliqué pour les couples : on ne sera jamais avec le même quelqu'un. Bien entendu, on aura toujours conscience du changement opéré, on évoquera nos lubies passées et présentes sans être dupe d'aucune d'entre elles ; on s'efforcera d'être un minimum à ce qu'on fait, mais l'on pourra lire entre les lignes une permanente ironie je-m'en-foutiste. Nous réconcilierons ainsi la décontraction postmoderne, certaine de son apocalypse (car tout est vain), et les vertus de l'homo faber qui œuvre de but en blanc sans se demander pendant cent mille ans si cela vaut le coup, car de toutes façons, demain ne sera pas aujourd'hui.

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140616

Théorie générale de la frustration : le loin dans le près

 

Le loin dans le près dans le couple :

Le loin c'est si romantique (charmes de l'épistolaire), le près c'est si charnel (que ça en devient mystique) ; le loin dans le près c'est quand la distance s'est installée dans la relation.

 

Le loin dans le près dans les classes :

La bourgeoisie n'en pouvait plus d'être loin dans le près par rapport à l'aristocratie qu'elle voyait quotidiennement parader. Elle lui a coupé la tête. Le loin, c'est le peuple qui se fait couillonner au final car il n'a pas les clés, mais tout est dans son potentiel d'imagination. Il peut s'approcher, en pensée ou en acte, de là ou ça se passe. C'est d'ailleurs bien souvent le près lui-même qui s'en charge (le pouvoir), tout en le repoussant des balcons ; le capital a rendu le prolétaire loin dans le près, le prolétaire a vu que s'il pouvait s'organiser il était pas loin, en tout cas moins loin que le loin ; le temps n'est plus à l'espoir mais à l'action, à tout moment ça peut s'enflammer.

 

Le loin dans le près dans les notions contemporaines (à relativiser) d'urbain-périurbain-campagne :

La campagne, la vraie, produit encore son monde, ou si elle ne le peut plus elle se suicide. C'est le loin.

Le périurbain a perdu la campagne et s'aliène à la ville sans jouir de ses vertus. Il devient aigri ou part à l'aventure (pour le meilleur ou pour le pire). C'est le loin dans le près.

L'urbain est divers et grouille. Ça peut s'embrancher sur le réel ou s'autodétruire, au choix. C'est le près.

 

Le loin dans le près : quelle échelle institutionnelle pour le fonctionnement démocratique ?

Le mieux, c'est d'avoir prise directe. Mais comme forcément tout nous dépasse, édifions d'ambitieux réseaux. Mais si t'as les gueules des chefs centraux en hologramme sur tes rétines, c'est à la fois trop loin et trop près donc gare à leurs fesses.

 

Le loin dans le près, bien plus qu'une croix à porter, se trouve face à deux possibilités : être le début de la fin (s'enfermer dans un mouvement-ancrage automatique de l'impensé) ou dépasser les perceptions reproduites inconsciemment (renverser la table).

(Mais attention, tous les fantasmes sont permis. Le fou sera le premier à se saisir de politique et le politique à devenir fou. Le fou « revendique son allégeance à », le politique revendique la folie de sa classe.)

 

Posté par Lucas Taieb à 19:13 - Commentaires [0] - Permalien [#]

110616

Si l'on devait aujourd'hui me demander la chose dont je suis le plus fier en tant que Lucas Taïeb, ce qu'il faut retenir de moi, ce qui représente mon « fil rouge », comme on dit, c'est la création du concept de loin dans le près, théorisé en 2003 ou 2004 (les historiens divergent) et qui réussit à être décliné dans tous les domaines pratiques et théoriques qui me sont chers.

Le loin dans le près, c'était quand la fille que tu convoitais était assise dans la même salle de classe que toi, mais placée tellement loin que l'impossibilité qu'il y avait à projeter une prise de connaissance réelle ou d'entamer une discussion te sautait cruellement au cœur.

Le loin était bien moins pire, par exemple quand tu pensais à elle le week-end tout seul chez ta grand-mère, car au moins c'était clair qu'il fallait rien espérer. C'était fixe. Le loin dans le près empêche le confort intellectuel de la fixité car il est toujours mouvement vers la contemplation déceptive (« qu'elle est si jolie mais qu'elle est si loin »).

Le près, c'était par exemple avant d'entrer en classe, que tu pouvais essayer de lui adresser la parole ou en tout cas d'en rêver. Le loin dans le près n'est jamais un doux songe : il est trop concrètement obnubilant.

Le loin et le près fonctionnent aussi en mode obsessionnel (on parle bien d'amour non-réciproque de puceau attardé) mais tout leur est potentiellement possible. Le loin crée un monde d'émancipation poétique, le près sent que l'être et la peau peuvent ne faire qu'un. Le loin dans le près sonne le glas de toute forme d'espoir, de manière persistante, par aller-retour entre les deux points ; les yeux vont et reviennent sans cesse sur la créature inaccessible, se rappellent la distance affective effective. 

Le loin dans le près, c'est une clé anthropologique, sociologique, politique. Je l'ai vue se confirmer dans toutes sortes d'interactions, frictions, frottements : couple, classes, urbain-périurbain-campagne, échelle institutionnelle... Elle peut tout décrire, tout mesurer. C'est la théorie définitive de la frustration.

Posté par Lucas Taieb à 21:23 - Commentaires [0] - Permalien [#]

080616

(J'envie les gens qui peuvent faire autre chose en écoutant de la musique, moi elle me prend tout entier. Peut-être pour ça qu'elle m'a détruit les oreilles. Maintenant, encore moins possible de faire autre chose à cause de la douleur ; de plus, des sifflements m'accompagnent dans le silence.  Jamais trop aimé le silence qui suivait la musique — trop cruel, la musique manquait déjà trop dès la première seconde d'arrêt — alors que maintenant le silence n'en est pas un ; de plus, il évoque le soulagement post-tension auditive — car toujours à fond dans la musique mais la douleur s'y est adossée donc ça innerve différemment. Définitivement différemment.)

Posté par Lucas Taieb à 22:51 - Commentaires [0] - Permalien [#]